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CHAPITRE II PHANAR

Ce quartier, qui longe la Corne d'Or sur la rive droite, depuis le vieux pont jusqu'à Balata, a servi de refuges aux anciennes familles grecques après la conquête turque; son insalubrité l'avait fait néghger par les vainqueurs. Les anciennes maisons de style bj'zantin qu'on j rencontre sont au

1 Mitteilungen des Deutschen Exkursions-Klub in Konstantinopel, Neue Folge 11= Heft.

nombre d'une vingtaine et se trouvent toutes dans la rue même du Phanar, en dehors de l'ancien mur des fortifications et du côté de la mer. M. Gcdéon, l'archiviste du Patriarchat, si honorablement connu par ses études sur l'histoire byzantine et l'Église grecque, assure, ainsi que certains de ses compatriotes, qu'aucune de ces maisons n'est antérieure à la conquête. 11 y aurait à cela plusieurs raisons :

1° Les inscriptions relevées sur les maisons sont, en général, des xvn' et xviii" siècles ;

2° Le patriarche, chef de la communauté grecque, ne s'est installé au Phanar qu'en i6oo;

3° Il eût été contraire aux règles de la guerre de laisser construire, du temps de Byzance, des maisons sur le glacis de quelques mètres de largeur qui s'étendait entre les remparts et la mer;

4° D'après Villehardouin, lors du siège de Constantinople par les Croisés, en 1204, les Vénitiens abordèrent directement aux murs du Phanar avec leurs navires et donnèrent l'assaut en jetant des ponts volants du haut des vergues sur les murs. Ce fait semblerait indiquer qu'il n'y avait pas de constructions entre les murs et la mer.

Ces raisons paraissent sérieuses, mais elles ne sont pas décisives.

1° Plusieurs maisons, en effet, portent des dates du xvii^ et du xvni° siècle, mais d'autres du même style, non datées, les ont de beaucoup précédées, entre autres les deux maisons de la légation de Venise, peut-être du xv" siècle, et, sans conteste, nous en donnerons les raisons, antérieures à

2° Le Patriarche est venu s'installer en 1600 au Phanar, parce que^ à cette époque, ce quartier avait atteint son plein développement et que les familles phanariotes qui y résidaient occupaient les principaux emplois du gouvernement ottoman, mais la rue du Phanar existait depuis longtemps.

3° Au xn' siècle, la rive droite de la Corne d'Or, sur une longueur de 600 mètres à droite et d'autant à gauche du nouveau pont, était occupée par les concessions génoises, pisanes et vénitiennes, dont les contrats nous sont restés. Nous y voyons que chacune de ces républiques disposait de quais spéciaux et que, de la mer jusqu'aux murs, tout le terrain était occupé par des boutiques de changeurs, des magasins de construction légère et même des habitations ; seules les portes devaient rester dégagées, ainsi que le prévoyait un article spécial. Beaucoup de couvents avaient leur débarcadère et leur dépôt particuliers le long des autres quais. 11 devait en être de même au Phanar, qui était bien moins menacé que les parties du port

avoisinant le Bosphore. A l'intérieur de la ville se trouvaient les habitations principales des cito5'ens de chaque nationalité; chaque État avait son quartier spécial fortifié. Les Génois étaient gouvernés par un podestat, les Vénitiens par un ba3-le et les Pisans par un consul. Les contrats auxquels nous faisons allusion sont de 1170, 1 192 et 1202'.

Ces faits indiquent que les empereurs b3'zantins oubliaient les nécessités de la défense pour des intérêts politiques ou commerciaux, et qu'il était aisé, moyennant finances, d'obtenir des concessions entre la fortification et la mer.

4° Les vaisseaux vénitiens ont, en effet, abordé directement les murs du Phanar en 1204, mais en certains points seulement, car les rives sont assez irrégulières et les anciennes cartes indiquent fort bien que, de la pointe du Sera'i au fond de la Corne d'Or, la bande de terrain qui longeait les murs était de largeur variable.

A notre avis, et nous partageons en cela la manière de voir du D' Mordtmann, il existait des maisons hors des murs, au Phanar, avant la conquête, et rien ne prouve que certaines de ces maisons ne soient encore debout. De toutes façons, on peut assurer que les maisons byzantines actuelles sont les copies de maisons plus anciennes et représentant le type de la maison seigneuriale d'archonte.

Maisons de l'ancienne légation de l'enise. — La maison 270 et la maison suivante 272 qui appartiennent aujourd'hui à M. Spatharis, lieutenant dans la garde impériale, et descendant d'une ancienne famille phanariote, ont été occupées autrefois par le Bayle de Venise et les bureaux de la légation de la République. Elles nous ont été signalées par le D' Mordtmann. M. Spatharis ignore l'époque à laquelle les deux immeubles ont été acquis par sa famille, mais il sait, à n'en pas douter, que ses ancêtres les ont acquis directement des Vénitiens. D'après le D' Mordtmann, qui connaît si bien la topographie et l'histoire de l'ancienne Byzance, ces maisons dateraient de la fin du xv' siècle. On sait, en effet, que les Vénitiens et les Ragusiens se réfugièrent au Phanar et à Balata immédiatement après la conquête, et que le Bayle de Venise dut s'y installer lui-même dès que la paix fut conclue entre Mehemed II et la République. Les Vénitiens et un certain nombre de Latins demeurèrent au Phanar jusqu'en 1634, époque à laquelle la dernière de leurs églises, Sainte-Marie, ayant été transformée en mosquée,

' Belin, Histoire de la Latinité à Consiantinople, pp. 39 et 41 (2' édition revue par le R. P. Arsène de Chatel).

SALON D£ L ANCIENNE LEGATION VENITIENNE [Maison 2'jOy Grande-Pite du PhanarJ

ils durent abandonner le Phanar et chercher un asile à Galata, chez leurs anciens ennemis les Génois. Toutefois, dès I 584, le Ba3'le de Venise avait une installation à Pera, car nous trouvons à cette date des pièces signées de lui avec l'indication : « fait aux vignes de Péra ». Stephen Gerlach, qui visitait Constantinople en 1690, nous parle également de cette résidence qui se trouvait sur l'emplacement actuel de la rue de Venise.

La maison n° 270 a deux étages (voir planche V), elle est en briques et pierres. Un grand vestibule voûté de 4 mètres de largeur traverse toute la maison comme dans les maisons de Venise ; à droite, au niveau de la rue, une pièce voûtée sert de cave. Il n'existe pas de sous-sol à cause des infiltrations de la mer. L'escalier se trouve à l'extrémité du vestibule, à droite. Au dire de M. Spatharis, qui tient ce détail de ses grands-parents, cet escalier était autrefois extérieur, avec véranda, et la maison se terminait en ce point. La construction qui prolonge la maison vers la plage et qui englobe l'escalier est récente.

Le premier étage comprend deux chambres voûtées donnant sur la rue. Le deuxième étage est l'étage principal et se compose d'une seule pièce occupant toute la largeur de la maison et précédée sur le côté (voù' croquis ci-dessus) d'une sorte de narthex voûté en bonnet-de-prètre, avec trois arcades gothiques légèrement à accolade. Les colonnes sont en marbre, cylindriques et couronnées de chapiteaux à stalactites. La pièce principale est aussi voûtée en bonnet-de-prêtre. La clef de voûte est formée par une grande dalle de marbre rectangulaire. D'après M. Spatharis, les briques de la voûte ont dix centimètres d'épaisseur et cinquante centimètres de côté. L'espace compris entre la voûte et le toit est rempli de jarres vides, de taille moyenne, empilées symétriquement, telles qu'on en a trouvé dans les édifices du v" et du vi" siècle, à Ravenne. Il en est de même pour toutes les maisons du Phanar. Ces poteries étaient sans doute destinées à soutenir le toit sans surcharger la voûte. Le dallage du salon-chambre à coucher que nous venons de décrire est constitué par des blocs de marbre, aujourd'hui recouverts d'un parquet en bois. La pièce est éclairée par trois

LES ANCIENNES MAISONS DE CONSïANTINOPLE I 1

fenêtres à plein cintre donnant sur la rue du Phanar ; la fenêtre du milieu est munie d'un moucharabie moderne. Les deux petites fenêtres de côté, non portées sur le plan, mais visibles sur la photographie, seraient également modernes.

Maison n° 2']2. — La maison voisine est fort intéressante. Elle était également occupée par la légation de Venise et communiquait avec la première par une porte intérieure située au deuxième étage et murée depuis.

Le vestibule d'entrée est dallé de briques octogonales analogues à celles de la maison de Melnic. L'escalier se trouve au centre de la maison et n'a pas été modifié postérieurement, comme dans la maison précédente ; l'escalier est donc intérieur. Nous croyons, toutefois, que les escaliers du Phanar étaient souvent extérieurs et sur le derrière de la maison, chaque fois que l'on disposait de ce côté d'une cour ou d'un jardin. Nous en avons remarqué de ce genre en longeant, en bateau à vapeur^ la rive droite de la Corne d'Or. Dans ce cas, l'escalier ne conduit qu'au premier étage. La porte du rez-de-chaussée se trouve au-dessous du premier palier.

Dans la maison 272 une colonne prismatique à chapiteau à stalactite soutient, à l'entrée, un des côtés de la voûte de l'escalier. Au deuxième étage, dont le présent croquis montre le plan, on débouche dans une grande salle à plafond plat, à colonnes cylindriques en marbre avec chapiteaux à stalactites ; les arcs de la colonnade du narthex sont en ogive et légèrement en accolade. Dominant les dernières marches de l'escalier se dresse, à hauteur d'appui, entre deux colonnes de la grande

F porte

Narthex

Grande Salle

Fenêtn

Fenêtre

Salon

CD

Fenêtre

(Maison 2J2)

salle, une balustrade en bois noir sculpté et ajouré, de style Renaissance, décorée au centre d'un écusson que soutiennent deux lions. Cet écusson ne porte ni peinture, ni sculpture. En E, une pièce voûtée en bonnet-de-prêtre prend vue sur la Corne d'Or. En B se trouve une porte à chambranle de marbre sculptée de fleurettes, avec une petite croix grecque sur le linteau supérieur. La chambre à coucher ou salon qui donne sur la rue est voûtée en bonnet-de-prêtre. Elle est bordée dans le bas, sur les quatre côtés et sur une hauteur de soixante centimètres environ, de carreaux de belle faïence persane. Une porte ouverte dans le mur de refend mettait cette pièce en communication avec le narthex du salon de la maison n° 270. Cette porte F est aujourd'hui murée. L'espace libre entre la voûte et le toit est entièrement rempli, suivant la règle précitée, de jarres en terre.

Malheureusement, les voûtes de l'escalier et de l'étage inférieur ont souffert du dernier tremblement de terre et sont lézardées. M. Spatharis craint de se trouver dans l'obligation de démolir ce bâtiment. Ainsi disparaîtront petit à petit toutes les anciennes maisons du Phanar.

Maison n° ^02. — Non loin de la légation de Venise et sur le même côté se trouve la maison n" 302, dont nous décrirons seulement la très

curieuse chambre à coucher ou salon. Cette pièce, qui occupe dans chaque habitation toute la façade donnant sur la rue, sert tantôt de chambre à coucher, tantôt de salon.

C'est pour cette raison que nous l'appelons, ainsi que dans les maisons précédentes, salon-chambre à coucher. En tous cas, cette chambre est toujours la pièce principale et a toujours la même orientation dans chaque maison, ce qui provient peut-être de ce que la rue est à peu près rectiligne. Cependant le fait est à noter et c'est M. Spatharis lui-même qui nous l'a fait remarquer.

Une porte en fer, conformément à l'habitude, donne accès dans le

salon-chambre à coucher. Sur le linteau en pierre de la porte est inscrite l'inscription suivante, en grec : « Que le Christ protège les habitants de cette maison. En l'an de grâce 1676 au mois d'août. » On rencontre ensuite une sorte de narthex à trois voûtes en bonnet-de-prètre, avec des colonnes hexagonales à chapiteaux à stalactites. Les arcades sont ogivales et comme toujours légèrement en accolade.

La chambre est couverte par une calotte sphérique peinte en bleu, bordée à sa base par une corniche jaune de dix centimètres environ de largeur et sculptée en stalactites. Des sortes d'écussons stuqués à moulures jaunes, donnant un peu l'impression de nos cartouches du xviii" siècle, occupent les milieux des triangles sphériques des quatre angles de la pièce. Une légère corniche de quelques centimètres de large, en bois sculpté, à dessin bj-zantin, peinte en jaune, court le long des murs à hauteur des chapiteaux des colonnes.

Cette chambre n'a pas de moucharabie, mais l'étage (premier étage) souligné par des corbeaux de pierre, avance de quelques centimètres sur la rue. Ici encore des jarres de terre se trouvent interposées entre la calotte sphérique et le toit.

Les salons-chambres à coucher des maisons 270 et 302 ressemblent d'une manière frappante aux chambres similaires du palais impérial de Constantinople si bien décrites par Labarthe, d'après le livre des cérémonies de Constantin Porphyrogénète. Nous y retrouvons toujours le narthex et la chambre voûtée ou à coupole. 11 n'y manque que les mosaïques.

Autres maisons. — Les photographies que nous reprodusions des principales maisons du Phanar (voir planches VI. VII et VllI) ne nécessitent aucune explication spéciale. Nous attirerons l'attention sur le Métochion du Sina'i à Balata, restauré en 1855. Il est peint en bleu clair, bien que les murs soient comme les précédents en pierre et en brique. Les deux pavillons d'entrée sont d'inégale grandeur. Il subsiste, du reste, peu de choses de ce quartier anciennement riche et noble, mais qui fut détruit par un immense incendie sous les derniers Paléologues et ne fut pas reconstruit depuis.

Beaucoup de maisons à Constantinople sont bleues, rouges, jaunes, etc., etc.. L'ancien palais des Ypsilanti, à Thérapia, occupé depuis bientôt un siècle par l'ambassade de France, est rouge. Nous avons vu que la pol}'chromie était depuis longtemps familière aux B3'zantins.

Ajoutons qu'au Phanar, de même qu'à Stamboul et à Galata, les portes et les fenêtres sont en fer.

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