BYZANCE ET LA MAISON ROUMAINE
Vingt ans, exactement, après l'inauguration du palais de Spalato par Dioclétien, l'empereur Constantin, son successeur, donnait l'ordre de transporter à Bj'Zance le siège du gouvernement, et de creuser les fondations de la ville nouvelle. L'ancienne Byzance, créée 658 ans avant Jésus- Christ et déjà considérablement embellie sous Septime-Sévère, fut complètement transformée et agrandie,
et de modeste ville de province devint subitement capitale du monde. Les travau.x durèrent quatre ans suivant certains auteurs (426 à 430) et seulement neuf mois suivant d'autres. De toute façon ils furent singulièrement rapides. Constantin fit construire, outre un grand nombre d'églises, d'aqueducs et d'égouts, un arsenal, deux grands édifices pour le Sénat, dont l'un était une basilique à abside précédée d'un portique, et l'autre, avait sa façade ornée de quatre colonnes, deux palais pour le Trésor, une
Rotonde, du temps i (Église de Saint-.Marcelin et
grande place ronde avec deux hémicj'cles bordés de portiques à deux étages, une grande place carrée, célèbre dans tout le mo3'en âge, l'Augustéon, entourée d'une double rangée de portiques, sur les côtés de laquelle s'élevait l'un des palais du Sénat, l'église principale consacrée à la sagesse divine (Sainte-Sophie) qui devint fameuse, après sa reconstruction, au VI'' siècle, le palais impérial, l'Hippodrome et les Thermes de Zeuxippe. Tous les palais et portiques étaient ornés de statues enlevées à Rome et à la Grèce. Une grande rue centrale, la Mésé, garnie de portiques, ainsi que le voulait l'usage dans toutes les villes syriennes de l'époque, traversait Constantinople de la Porte d'Or, à l'ouest, à la Corne d'Or, à l'est. C'était la voie sacrée; elle passait par le forum Tauri, le forum de Constantin et l'Augustéon.
Les bas-reliefs de la colonne de Théodose publiés par Banduri, d'après un dessin attribué à Gentile Bellini, montrent la marche triomphale de l'empereur le long de la voie sacrée, en 386. On 3' distingue le forum Tauri avec ses basiliques et ses portiques à deux étages, les thermes d'Eudoxie et ceux d'Arcadius. Ce document est d'autant plus précieux qu'il ne subsiste plus rien de ces bas-reliefs. On trouvera plus loin, dans la description du palais impérial de Constantinople, un dessin de la façade probable de ce palais d'après le bas-relief de la châsse de Trêves, une vue des ruines de l'Hippodrome et une restitution de cet édifice.
Il est probable que les architectes de Constantin empruntèrent à Rome le plan de la maison patricienne. En effet, certains auteurs racontent qu'il fît construire à ses frais, c'est-à-dire au compte des temples païens dont le culte avait cessé de plaire, les maisons de plusieurs milliers de patriciens de Rome, qu'il invita ou contraignit à venir s'installer à Constantinople. Ces maisons auraient été édifiées sur les plans romains ; Codin nous rapporte même cette tradition sous une forme tout à fait légendaire : « Constantin « envoj'a en Perse une armée avec quatre maîtres et huit patrices et les 3^ « laissa six mois. Pendant ce temps, il fit venir à B3'zance leurs familles et « fit copier leurs maisons par des architectes. A leur retour, les douze maî- « très et patrices trouvèrent des palais semblables à ceux qu'ils avaient « laissés â Rome, ayant les mêmes dimensions, les mêmes formes, le même « aspect, les mêmes fenêtres. «
Il serait imprudent de chercher un fait réel sous une légende d'un type aussi commun. Toutefois, il est vraisemblable que, dans cette création hâtive d'une ville, pour la maison patricienne, comme pour les édifices publics, Rome fournit le modèle. Ce qui est certain, c'est que les patriciens se mirent à construire et que, pour hâter encore le développement de
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BAS-RELIEFS DE LA COLONNE DE THÉODOSE, A CONSTANTINOPLE (d'après BanduiIt)
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la ville, Constantin interdit aux citoyens romains ayant des biens dans l'Asie proprement dite, dans le Pont, de disposer de leurs propriétés, même par testament, s'ils n'avaient au préalable fixé leur domicile à Constantinople et prouvé qu'ils }• possédaient une maison.
Une description de Constantinople, écrite deux siècles après sa fondation, par Procope, dans son ouvrage de ^iidificiis, nous apprend que la ville comptait 4,388 maisons patriciennes, ce qui est le double des chiffres donnés par Victor Publius dans son recensement de Rome. Il est vrai que ces chiffres ne correspondent pas aux mêmes époques.
D'après Codin f(ie 5î^nzs^, le luxe de ces maisons était considérable. La maison de Lausos, qu'il cite plus particulièrement et qui se trouvait sur la Mésé, la grande rue transversale de Constantinople, près du prétoire du préfet de la ville, était un des douze palais que Constantin avait fait "construire pour ses patrices. Lausos, un des dignitaires d'Arcadius, l'avait orné <( de petites colonnes et de marbres variés et précieux. Des frontons « de marbre, des fontaines, des escaliers et des autels carrés }' subsistent « encore aujourd'hui pour l'ornement de la ville. . . ».
« Dans le groupe de Lausos, dit Cédrenus, étaient des appartements « richement décorés, des hôtelleries qu'une citerne spéciale ahmentait. K On y voyait l'Athéna de Lindos, une statue d'émeraude haute de quatre « coudées, œuvre de Skjdlès et de Dipoinos; l'Aphrodite de Cnide en « marbre blanc, une Vénus cachant de ses mains ses parties honteuses, « œuvre de Praxitèle; l'Héra de Samos, œuvre de Lysippe et de Boupalos « de Chios ; un Eros ailé tenant l'arc apporté de Mindos ; le Zeus d'ivoire « de Phidias que Périclès avait consacré dans le temple d'Olympie, et « l'image du Temps, œuvre de Lysippe, chauve par derrière et chevelu « par devant; des licornes, des tigres, des vautours, des girafes, des « antilopes, des centaures et des paons. » La maison de Lausos fut détruite par le même incendie que Sainte-Sophie, au vf siècle, mais les œ^uvres d'art qui la décoraient avaient déjà péri dans un autre incendie, en 476.
Saint Jean-Chrj'sostome se plaint vivement, à la fin du iv° siècle, du luxe insensé déployé par les patriciens. Les riches particuliers, dit-il, avaient des salles de bains, des portiques, de longs promenoirs, des jardins, des aqueducs, ce n'était que lambris dorés, portes d'ivoire, murailles incrustées de marbre, couvertes de lames d'or, mosaïques sur le sol, etc. ; les lits, les chaises, les meubles étaient en or, en argent, en ivoire. Hors de Constantinople, Cyrille d'Alexandrie, Astérius d'Amasie, Théodoret de Tyr, stigmatisent aussi le luxe des mosa'iques, des incrustations, des pavements et des peintures murales dans les maisons des riches. Astérius raille même leurs
vêtements que les enfants montrent du doigt comme des « murs peints ». Au surplus, ils ne sortaient pas de leur maison sans être accompagnés d'une foule de clients et précédés de valets portant des baguettes pour écarter le peuple.
Ce dernier usage sest conservé en Orient, où les voitures des riches sont toujours précédées de coureurs armés de baguettes. A la fin du iv' siècle et au commencement du v°, les personnes riches de B3fzance continuaient donc à vivre comme les patriciens de l'ancienne Rome.
Nous savons, du reste, par Olympiodore, qu'à cette même époque la Rome dégénérée et privée d'une partie de ses patriciens devenus byzantins, était encore colossalement riche. Les fortunes de 4 millions de revenus de notre monnaie étaient nombreuses et celles de i million de rente seulement étaient considérées comme secondaires. A Constantinople, les fortunes n'étaient pas moindres.
Malheureusement, tous les palais de ces patriciens, bâtis à la romaine, mais trop hâtivement, durèrent peu ; les tremblements de terre et les incendies, e.xtrèmement fréquents, contribuèrent à leur chute.
Enfin, la décadence, à la fin du v' siècle, les violations de frontières par les barbares, la perte des provinces qui constituaient une bonne partie de la fortune immobilière des patriciens ne permirent plus de vivre sur le même pied qu'auparavant et amenèrent la disparition des grands palais romains.
Au vi" siècle, au moment même de la formation définitive du st^de byzantin et de l'érection de Sainte-Sophie, la manière de vivre des habitants et, par suite, les dispositions intérieures des habitations se modifièrent complètement. La foule des clients et des parasites s'éclipsa, et sur l'emplacement des anciens palais s'élevèrent des cités de rapport.
Constantin avait attiré, par des privilèges et des distributions de vivres, une population très nombreuse. En peu de temps, la ville fut tellement peuplée que l'enceinte, à peine achevée, devint trop petite. Les maisons, entassées dans un terrain nécessairement borné, chevauchèrent les unes sur les autres et rendirent les rues fort étroites, au point d'entraver absolument la circulation des voitures. Il est fort probable que dès cette époque les architectes adoptèrent les balcons en encorbellement, les loggia, les moucharabies, les bow-window, pour gagner de l'espace sur les rues. Cette mode existait déjà à Pompeï trois siècles auparavant, ainsi qu'en témoignent les fresques de Boscoreale et la logette bien connue de l'une des rues de Pompeï. Elle existait également en Syrie dès le iv' siècle, ainsi que l'indique M. de 'V^oguë, et nous en verrons de nombreux exemples
DU IV'' AU Vl" SIÈCLE 3 ^
plus tard, au xi' siècle, d'après le manuscrit de Sk}flitzôs. De nos jours, cette disposition est courante.
Un des traits originaux de la nouvelle cité est d'avoir réuni les deux traditions de Rome et de l'Orient, qui ont fini par se fondre. On rencontre la tradition orientale, en sa structure même, dans la rue centrale et les innombrables portiques bordant toutes les avenues. M. Strz3'gowski a constaté que pour l'aménagement des eaux on emprunta, au iv" siècle, le réservoir syrien à ciel ouvert, et au \% lorsque la ville se fut étendue et que la place manqua, la citerne souterraine alexandrine. Il est donc probable qu'en dehors des édifices publics et des maisons de luxe, l'Orient, l'Asie-Mineure, alors très prospère, et surtout la Si^ie, fournirent une grande partie du personnel appelé à construire la nouvelle ville. La loi même de Constantin, que nous avons citée, montre que la majorité de la noblesse s'était recrutée surtout en Asie ; enfin l'éclat du luxe dont nous venons de parler et que stigmatisent les pères de l'Eglise est une manifestation typique des usages de l'Orient.
Aussi peut-on penser que les maisons romaines formèrent l'ossature et les points saillants de la nouvelle capitale, mais qu'on rencontrait, derrière les portiques des rues principales et dans le dédale des rues populaires, de très nombreuses habitations conçues dans le goût de la maison S5Tienne et ne différant de celle-ci que par les matériaux employés, le nombre des étages et quelques modifications aux dispositions intérieures imposées par les mœurs et les habitudes de la capitale.
C'est cette maison syrienne, ou plus exactement la maison de la Sj-rie centrale, si heureusement découverte et restituée par le comte de Vogué, que nous allons étudier dans le chapitre suivant.
Ajoutons que la Constantinople moderne présente encore de nos jours, pour des raisons purement géographiques, un mélange marqué des styles actuels de l'Europe et de l'Asie.