‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 10 sur 62 · LEMOINE · texte numérisé non relu

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passé se répète également dans le présenl , avec cette seule différence que, dans la réminiscence, ce sont des idées ou des pensées, à l'exclusion de tout autre élément du passé, que reproduit l'habitude. Quelle autre différence y a-t-i 1, par exemple, entre cet enchaînement de mes idées qui fait que je répète en ce moment le dixième vers de l'Enéide, avant tout à l'heure lu ou entendu le premier, et cette liaison de mes volontés et de mes mouvements musculaires qui fait que mon doigt va précisément se placer sur le point que voici? Dans l'un et l'autre cas, c'est l'habitude qui fait tout exactement de la même manière. Dans l'un et l'autre cas, ce sont de petits faits qui se provoquent et se succèdent dans un certain ordre, parce qu'ils se sont déjà succédé selon cet ordre. Peu importe à l'essence du phénomène que les anneaux de cette série soient des mouvements de mes membresou des pensées de mon esprit. L'identité des deux phénomènes est si parfaite que l'on pourrait appeler cette reproduction, rendue facile et fréquente par l'habitude d'une même série de mouvements musculaires, la mémoire des organes.

Les physiologistes .et les psychologues qui ont essayé d'expliquer comment se produit la réminiscence, en ont proposé des théories bien différentes; mais elles s'accor-' dent toutes à lui donner pour cause ou pour moyen Y association, soit de phénomènes organiques, mouvements des esprits animaux, vibrations des fibres nerveuses ou toute autre hypothèse, soit de phénomènes immatériels, comme des sensations ou des idées. Or, qu'est ce qui associe un mouvement à un mouvement, une pensée à une pensée, un mot à une idée, une idée à un mot? Une première fois c'est la nature ou le hasard, la raison ou le caprice. Mais qu'est-ce qui cimente cette union et fait qu'un lien qui devrait se dénouer de lui même se^ serre fortement et devient presque indissoluble ? C'est ]'habitude. En eflet, ces mots association ou liaison des' idées, n'ont aucun sens, si l'on veut les prendre a la lettre. Nosidées ne s'unissent pas les unes aux autres à la façon des atomes crochus. Elles ont entre elles des rapports naturels et constants, d'analogie ou d'oppositiou, de causa-

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lité, de conséquence, de généralité, parce que l'objet de celle-ci est semblable ou opposé à l'objet de celle-là parce qu'il en est la cause ou l'effet, parce qu'il est un genre dont l'autre est une espèce, etc. Elles en ont d'autres encore, extérieurs et fortuits; elles ont été conçues pour la première fois dans le même temps, dansle même heu, ou dans des temps et des lieux successifs. On ne s étonnera pas que l'esprit passe fréquemment d'une idée à une autre idée, si l'objet de l'une est la cause ou l'effet de l'objet de l'autre. Ce qu'il a eu une aussi bonne raison de faire une première fois, il est compréhensible qu'il le fasse une centième; une telle succession d idées n'est pas nécessairement une réminiscence et 1 habitude peut n'y être pour rien. Elle peut cependant y avoir aussi sa part, car elle n'est pas obligée d'être déraisonnable; et ;celte succession répétée de plusieurs, idées qui s enchaînent déjà logiquement devient alors- 1 œuvre commune de la raison et de l'habitude la seconde venant en aide à la première dans l'esprit du philosophe ou du savant et resserrant les liens qu'avait noues celle-ci. Mais, quand il s'agit de ces idées sans relations raisonnables, qui, après s'être une première fois accompagnées ou suivies dans l'esprit s'accom pagnent et se succèdent encore désormais avec obstination, 1 habitude seule peut en expliquer la reproduction La pensée comme toute autre énergie vivante, devient, par le seul fait d avoir agi d'une certaine manière, pluscapable d agir encore de même et plus disposée à faire ce quelle a deja fait; l'esprit qui a pensé une première fois un certain objet dans de certaines circonstances tend par cela même a répéter le passé, il s'imite en pensant e même objet dans les mêmes conditions, et reprodui toute la série des idées qui faisaient le cortège de sa pe ception première. ° Per

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Ô ra rappelée a l'esprit si elle est bien réellement passée et en concluant qu'elle doit être conservée et dE' selon les expressions de saint Augustin, dans qudqué

réservoir ou quelque grenier de la mémoire, pour reparaître un jour à la lumière du présent, s'efforcent-ils d'expliquer par des hypothèses arbitraires et ingénieuses comment nos idées passées sont conservées dans les organes ou dans l'esprit et, sans être actuellement conçues par lui, demeurent cependant à sa disposition, toutes prêtes à renaître autant de fois que s'en offrira l'occasion. Il n'est besoin ni d'imaginer, comme les Cartésiens, que le cerveau conserve le sillon dans lequel les esprits animaux coulant une première fois ont provoqué l'idée ou la sensation présente, et qui, aussi souvent qu'il recevra le fluide subtil, éveillera le souvenir de cette idée; ni de supposer, comme Leibnitz, que les sensations et les idées qui furent présentes ne sont pas tout à fait évanouies dans le passé, mais qu'elles subsistent obscures, latentes-, imperceptibles au fond de l'âme, jusqu'à ce qu'une occasion les remette en pleine lumière et en pleine conscience. Le cerveau ne suffirait pas à ce rôle, de quelque façon qu'il le remplisse, et ces perceptions latentes n'expliquent rien; car, si elles sont vraiment insensibles, elles sont bien passées et ne peuvent renaître, et, si elles ne le sont pas, nous en avons quelque conscience actuelle'et elles n'ont pas à renaître. Nos idées d'hier sont bien réellement passées, et, s'il est une puissance capable de les faire revivre, il n'en est aucune qui les conserve. Le temps abolit les idées comme tous les autres phénomènes, mais une chose demeure, l'esprit lui-même et l'habitude qu'il a acquise. C'est assez pour expliquer la réminiscence; l'habitude ne conserve pas les idées passées, mais elle a le pouvoir de les répéter.

L'habitude n'est donc pas toute la mémoire; mais on peut dire que la mémoire se compose de deux choses, de l'habitude et de la reconnaissance, ou de la réminiscence et du souvenir. Par la réminiscence, l'habitude rajeunit le passé et le fait renaître en en tirant le présent; par la reconnaissance au contraire, le souvenir vieillit le présent et le fait retourner vers le passé.

l'habitude et la sensibilité

RAPPORTS DE L'lIAB[TUDE ET DE LA SENSIBILITÉ.

La sensibilité se joue en apparence des lois de l'habitude, dont l'intelligence nous offre la plus régulière application; au fond elle ne leur obéit pas avec moins de rigueur, mais elle les subit autrement, parce que sa nature est autre que celle de la raison. Peut-être aussi, connaissant moins bien son essence, sommes-nous tentés de prendre pour des anomalies les faits les plus conformes à ces lois inviolables. En effet la nature propre de la sensibilité se dérobe à notre connaissance plus obstinément encore que celle des autres puissances de l'âme. Jouir et souffrir, voilà sentir; mais que sont le plaisir et la douleur? Chacun en fait chaque jour l'expérience, et personne encore n'a pu dire avec exactitude ce qu'ils sont et d'où ils viennent, comment, si différents, ils se ressemblent si fort, et, si ennemis, ils s'engendrent mutuellement. Ce que les psychologues et les moralistes de tous les temps ont le mieux établi touchant la sensibilité, c'est que la sensation, plaisir ou douleur, est essentiellement un mouvement, un changement. Elle est moins un état que la transition d'un état à un autre, car elle n'apparaît que lorsque l'âme passe d'une manière d'être à une autre plus ou moins différente. Les anciens appelaient le plaisir-^ «vxwfffK.; ils le distinguaient avec soin de'l'f.Sov^ xaracroifAomxi l'ataraxie, l'apathie, l'absence de douleur et même de toute sensation émouvante, peut-être la béatitude peut-être l'insensibilité. S'il en est ainsi, on se rend deja quelque compte du singulier phénomène que la sensibilité nous offre : plus une sensation se prolonge ou se répète, plus elle s'affaiblit; elle finit même par s'évanouir entièrement, malgré la persistance de la cause qui i a fait naître. En d'autres termes, l'habitude émousse

les sensations, le plaisir et la douleur. C'est le contraire, semble-t-il, qui devrait arriver, s'il est vrai que toute puissance s'accroisse par l'exercice.

Pour qu'il n'y ait aucun doute sur la réalité même du phénomène, il convient d'en écarter d'abord, en les •expliquant autant que possible, certaines circonstances particulières, capables de le dénaturer, et qui, ayant leur raison d'être dans d'autres lois plus impérieuses encore que celles de l'habitude, peuvent contrarier ou réduire à néant ou tout au moins voiler l'action de celles-ci. Si la douleur est très-violente, il peut n'être pas vrai qu'elle s'affaiblisse et disparaisse en se prolongeant ou en se répétant; il se peut au contraire qu'elle augmente encore de violence et même amène la mort. C'est précisément cette dernière conclusion de la douleur qui nous éclaire sur la façon particulière dont elle se comporte quand la violence en dépasse certaines limites, et nous rappelle les réserves expresses que nous avons dû faire antérieurement. Au dessus des lois de l'habitude, qui régit en partie l'exercice de toutes nos puissances et favorise leur développement, sont les lois de la vie, bien plus étroites encore, et les plus rigoureuses de toutes, celles de la mort. Lorsqu'une cause extérieure qui provoque la souffrance en notre âme, attaque sérieusement les sources •de la vie, ne comprend-on pas aisément que la douleur de la blessure ou de la maladie qui dure et menace d'une mort prochaine, a dans notre corps de trop profondes racines pour que l'influence, réelle sans doute, mais limitée, de l'habitude en puisse triompher? Encore, si ■cette douleur persiste avec sa violence première ou même s'aggrave avec le temps, en trouverait-on sans doute la cause dans une aggravation de l'état morbide, tandis que, si cet état dure sans empirer, la douleur qui en résulte, si violente qu'elle soit, diminue quelque peu d'intensité. Tel malade qui, à la première atteinte d'un mal douloureux, jugeait la souffrance intolérable si par malheur elle venait à se prolonger ou à se reproduire, a supporté bien d'autres assauts, non pas sans souff'rir, mais avec une douleur plus calme. Pour écarter autant que possible

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l'influence de ces lois étrangères à l'habitude et qui en contrarient ou en dissimulent les effets, il faut considérer ■de préférence les cas innombrables où la douleur , n'ayant point sa source daDS ces blessures mortelles , n'a pas non plus cette violence insurmontable.

Si les lois de l'habitude sont toujours les mêmes, comment se fait-il donc qu'elle émousse notre sensibilité, tandis qu'elle aiguise notre intelligence. Maine de Biran •a si spécialement et si profondément traité des rapports •de l'habitude et de la sensibilité qu'il est aussi impossible de ne pas répéter ici son Mémoire sur l'habitude, que difficile d'y ajouter quelque chose. Malgré les apparences contraires, l'habitude agit de la même manière sur l'intelligence et la sensibilité, et les effets les plus différents sont l'application d'une même loi à des puissances différentes. Il en est de la sensation que nous fait éprouver, par exemple, un objet extérieur, la chaleur ou le froid, comme de l'effort que nous faisons pour triompher d'une ■résistance étrangère, par exemple, celle de nos doigts, quand nous voulons les promener sur le clavier d'un instrument. Nous proportionnons l'énergie de notre effort à l'intensité de la résistance que nous devons vaincre. Un premier exercice est laborieux ; nous y dépensons un .grand effort, parce que nous rencontrons dans des muscles inhabiles la raideur et l'inertie. Mais, à mesure que les organes s'assouplissent par le travail, nous n'avons plus à déployer qu'une énergie de moins en moins grande pour faire équilibre à cette résistance amoindrie, et la vaincre d'autant plus aisément que notre force elle-même s'est accrue de son côté par l'exercice. De même, lorsqu'une cause extérieure agit sur nos sens, lorsque nous passons d'un milieu dans un autre, d'une température moyenne dans une température plus froide ou plus chaude, l'action ou la réaction de la sensibilité contre cette nouvelle influence est d'autant plus forte que l'écart •est plus grand entre l'état où nous étions et celui où il nous faut être. Elle se traduit par une sensation d'autant plus vive, soit agréable, soit pénible. Mais, à mesure aussi que cette différence diminue entre la température

de notre corps et celle du milieu qui nous entoure, la sensation doit diminuer d'intensité; et, quand l'équilibre s'est établi entre ces deux températures, nous ne devons plus sentir et ne sentons plus en effet ni la fraîcheur ni la tiédeur de l'air, parce que, comme entre ces deux températures, l'équilibre s'est établi entre l'état de nos sens et la cause qui les sollicite. Or la sensation ne résulte que du passage d'une manière d'être à une autre; le propre d'une transition est d'être transitoire; quand ce passage est accompli, la sensation elle-même est achevée . La durée du changement mesure la durée de la sensation, et l'écart entre ce qui était et ce qui doit être en mesure la vivacité. Du moment que le changement est opéré, que l'état des sens correspond à celui du milieu qui les baigne, cette manière d'être devient stable et comme acquise à la nature. La sensation ne vit que du mouvement, elle disparaît dans l'immobilité; la sensibilité n'est excitée que par l'accident et la nouveauté; l'accident qui se prolonge cesse d'être accident, la nouveauté qui se répète devient ancienne. Tout ce qui dure entre dans le tempérament, et, cessant de changer, cesse d'être sensible. Nous jouissions sans doute ou nous souffrions de respirer et de vivre, de tous nos organes et. de toutes nos fonctions, dans la nouveauté de ces fonctions. Nous ne sentons plus aujourd'hui le plaisir ou la douleur de vivre, qu'autant qu'à la surface ou dans les profondeurs de nos organes quelque changement se produit qui rompt la monotonie de la santé et tire la sensibilité de son sommeil ; jusqu'à ce que, si cette nouvelle manière d'être se continue, elle devienne elle-même partie intégrante de notre être et de notre constitution et nous laisse retomber dans l'indifférence..

Le plaisir ex la douleur n'ont d'autre aliment que la comparaison de l'état présent et de l'état passé; l'état présent est agréable, et d'autant plus agréable, que cette comparaison avec le passé lui est favorable , d'autant plus pénible qu'elle lui est désavantageuse. Mais lorsque la sensation, agréable ou douloureuse, se prolonge ou se répète, elle est à la fois le présent, puisqu'elle est

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encore, et le passé puisqu'elle est depuis un certain temps; elle ne se compare donc plus qu'avec elle-mêmer et le résultat de cette comparaison où les deux termes sont égaux est l'indifférence.

Il est rare même que la sensibilité s'éteigne dans cette apathie; il faut pour cela que la sensation n'ait pas été bien émouvante. Plus vive, elle passe successivement par toutes sortes de phases, qui l'amènent à perdre son premier caractère et à se transformer en son contraire; agréable, elle devient douloureuse, ou douloureuse, elle devient agréable; Je plaisir varie d'abord d'intensité, il décroît, et la sensation s'évanouit pour revivre et croître encore sous la forme de la douleur. Un plaisir amoindri par sa propre durée, comparé à sa vivacité première, est déjà presque une peine. L'être sensible est amoureux du changement; le même objet ne cesse-t-il de nous inviter à la jouissance, il nous importune, le plaisir s'éteint, la sensation devient satiété, la satiété, dégoût; du dégoût naît le besoin d'une autre excitation, d'une sensation nouvelle, et, jusqu'à ce qu'une cause étrangère la provoque ou que Je repos nous ait rendus capables de goûter encore la même jouissance, la sensibilité, impuissante à la faire naître elle-même, l'appelle et l'attend dans le désir, dont l'ardeur peut atteindre l'intensité de la douleur.

La douleur est plus tenace, elle cède et s'éteint plus lentement, et il est rare qu'elle se transforme franchement en son contraire, comme le plaisir en douleur, sans toutefois qu'il soit impossible d'en trouver de nombreux exemples dans les plus vulgaires de nos sensations du goût ou de l'odorat. Elle n'en suit pas moins d'un pas inégal Ja même loi de décroissance et de métamorphose. Quelle jouissance n'est-ce pas que la cessation de la douleur! et le patient qui sort de la torture ne dirait-il pas volontiers avec Épicure que ne pas souffrir est le bien souverain?

Si l'habitude a moins d'influence sur la douleur que sur le plaisir et triomphe difficilement de celle-là, tandis que le temps emporte l'autre avec une rapidité qui nous désole, c'est un nouvel effet de ces mêmes lois générales

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do l'habitude que nous avons signalées. Que la douleur ait sa raison d'être, on a beau le déplorer, il faut bien le reconnaître; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle contrarie notre nature, ou plutôt qu'elle est le signe éloquent et persistant de tout ce qui la contrarie de quelque diminution de notre être, de quelque menace ou de quelque atteinte déjà portée à notre intégrité ou à notre bien- -être physique ou moral. Or, sans faire intervenir ici aucune considération des causes finales, bien que la raison -ait quelque peine à les écarter d'un tel sujet, rappelonsnous seulement que l'habitude s'acquiert avec d'autant plus d'aisance et de promptitude que les faits qu'elle doit ranger sous sa loi s'accordent mieux avec notre nature et en favorisent davantage le développement, que son influence est d'autant plus lente, laborieuse et affaiblie, qu'ils sont moins conformes aux tendances naturelles de notre énergie vitale ou morale, enfin, qu'elle doit échouer .absolument impuissante devant toute force ennemie qui répugne aux conditions nécessaires de la- vie et en attaque les sources. Telle est la douleur, d'autant plus Tebelle à l'action calmante du temps et de l'habitude, que la cause qui la provoque, et dont elle est le signe en même temps que l'effet, porte une plus grave atteinte à notre être physique ou moral. On s'accoutume au plaisir/ comme nos poumons à l'air qui nous fait vivre, on ne s'accoutume à la douleur que comme l'estomac au poison.

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