CHAPITRE III
EFFETS PARTICULIERS DE L'HABITUDE. — SES RAPPORTS AVEC L'INTELLIGENCE ET LA SENSIBILITÉ
Ce serait une question de savoir si toutes les puissances de l'âme profitent au même degré du temps et de l'habitude. Quoi qu'il en soit, toutes en profitent certainement dans une large mesure; mais le temps et l'habitude produisent sur chacune des effets sensiblement diftérents, et cela, en vertu des mêmes lois générales. Il en est absolument de ces lois de l'habitude et de la variété de leurs effets, comme des lois de la pesanteur et de la contradiction apparente des résultats de leur application. De même que l'aérostat s'élève dans les airs en vertu du même principe qui fait tomber une pierre, ainsi la sensation, par exemple, s'affaiblit et disparaît en vertu de la même règle qui avive et fortifie la connaissance. Il y a dans le monde intellectuel et moral, comme dans le monde physique, de ces faits que Bacon appelait privilégiés, précisément parce que, se présentant d.'abord à une observation superficielle sous la forme d'une exception ou d'une contradiction à la règle, une étude plus attentive les fait bientôt rentrer sous la loi dont ils consacrent ainsi l'empire et la vérité.
C'est la sensibilité qui paraît donner les démentis les plus fréquents et les plus flagrants aux lois de l'habitude. Les effets de l'habitude sur la volonté soulèvent plus d'une question nouvelle et importante. C'est l'intelligence qui nous offre l'application la plus simple et la plus visiblement correcte des lois de l'habitude.
RAPPORTS DE L'HABITUDE ET DE i/lNTELLIGENCE
L'habitude augmente absolument la puissance de toute énergie qui s'exerce. Elle l'accroît surtout sous la forme spéciale et déterminée sous laquelle s'est exercée cette énergie. En augmentant sa puissance, elle accroît aussi le besoin qu'a cette énergie de s'exercer de nouveau et de la même manière.
Ce triple résultat de l'habitude est visible dans les progrès de l'intelligence, quel que soit l'individu que l'on prenne pour exemple, quels que soisnt les défauts, les qualités, les particularités que l'on veuille rapprocher de la loi pour les expliquer. Le génie et l'impuissance, la paresse et l'activité de l'esprit, les préjugés, les erreurs des individus ou des sectes, des savants ou des philosophes, sont en grande partie les effets immédiats ou lointains, mais directs, de ces lois de l'habitude.
L'esprit d'un homme se développe avec le temps. Sans doute, ce fait est avant tout un effet nécessaire et naturel du temps qui s'écoule, de l'âge, de la croissance des organes, de la maturité de l'esprit lui-même qui croît de son côté comme le corps; mais ni le temps qui s'écoule, ni la puissance originelle, ni l'âge de cette intelligence, ni la vigueur des instruments dont elle dispose, ne suffisent à expliquer ni le Discours de la Méthode, ni les Principes malhèw aiiques de la philosophie naturelle. En vain les années se seront succédé, en vain cet esprit capable des plus grandes conceptions, ce génie en puis-
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sance, aura en à son service le plus dispos des instruments, l'âge de la maturité aura fait place à celui de la décadence sans qu'une œuvre de génie ait été produite,, si seulement cette durée s'est écoulée vide de pensées et d'efforts. C'est une fidèle image de la destinée des intelligences plus encore que de nos force physiques, que la légende des Hercule et des Samson perdant leur énergie dans le repos et la mollesse. Si Descartes a publié en 1637 le Discours de la Méthode, c'est qu'il le méditait depuis plus de vingt ans, et c'est en y pensant toujours que Newton disait avoir découvert le système du monde. Peut-être le génie est-il avant toute autre chose un don de la nature que tien ne peut suppléer; mais, si la nature le donne, c'est la vie, l'action, l'exercice qui en entretient la flamme et en féconde la puissance. Quand on songe au petit nombre de vrais génies qu'une grande nation produit en un siècle, quand on voit jusqu'où, le simple talent et même la médiocrité peuvent s'élever par l'éducation et le travail, dans quel état d'infériorité demeure l'intelligence humaine quand elle végète sans penser, quand elle ne peut puiser dans la lecture sa nourriture et sa force, on est tenté de supposer que Je génie lui-même-, tel que le donne la nature, est moins rare qu'il ne semble parmi les hommes, mais qu'il ne se révèle parla production de grandes œuvres qu'autant que la culture en a fécondé et fortifié le germe naturel; c'est lui sans doute qui brille dans les éclairs inattendus dont s'illumine parfois un esprit inculte ou paresseux, mais le plus souvent ilsom- "meille et s'éteint, ignoré de tous et de lui-même, dans des intelligences faites pour de hautes destinées, si l'habitude avait achevé par l'éducation l'ébauche de la nature.
Plus on a, plus on veut avoir; plus on sait, plus on veut savoir. Il semble que l'esprit le plus désireux d'acquérir de nouvelles connaissances dût être celui qui en possède le moins; bien au contraire, l'incuriosité est la compagne de l'ignorance, tandis que le savant, comme l'avare, veut toujours augmenter son trésor. Ce n'est pas seulement parce qu'apprendre est un plaisir dont il faut avoir goiité le charme pour en désirer le renouvellement,
ou parce que de nouveaux problèmes et plus intéressants soffrenta celai qui en a résolu. de plus simples et de moins graves; c'est aussi parce que l'acte de penser et de connaître accroît la puissance de connaître et de penser et le besoin d'exercer cette puissance en pensant et en apprenant encore. Nous entendons souvent blâmer sans respect ces grands hommes, écrivains ou artistes, dont la fécondité a survécu à la maturité du génie, et qui n'ont cessé de produire dans leur vieillesse des œuvres indignes de leur glorieux passé : « Après Agési las, hélas!» disait Boileau lui-même. Ils devaient s'abstenir et comprendre que l'âge affaiblit aussi bien les forces de l'esprit que celles du corps. Et -l'on vante au contraire ces sages qui ont su se taire après Alhalie ou Guillaume Tell. En supposant que d'autres motifs-plus puissantsque l'amour de leur propre gloire, comme les scrupules religieux de Racine, n'aient pas imposé le silence à ces beaux génies, qu'ils aient voulu en effet se reposer sûrement sur un chefd'œuvre, on ne saurait louer que leur prudence, qu'il serait mieux encore de blâmer. Il fallait en effet que cette prudence et ce souci de leur renommée fussent extrêmes pour triompher des forces combinées de la nature et de l'habitude. Moins soucieux de l'intégrité de leur gloire, plus dociles au démon de l'art, de la poésie ou de la science, ils eussent peut-être été récompensés, comme Al. de Humboldt, par la création de quelques nouveaux chefs-d'œuvre qui eussent glorifié leur vieillesse. En tout cas, ils obéissent à la loi de l'habitude ceux qui, ayant passé toute leur vie à penser, à créer le beau ou àinven-* ter le vrai, meurent en les cherchant encore de leurs dernières pensées. Il faut moins railler l'impuissance trop fréquente de leurs efforts qu'en louer la constance; car, de ces deux lois opposées de la nature humaine, dont l'une, loi de vie, accroît nos forces par l'action, dont l'autre, loi de mort, les épuise par le temps, mieux vaut admirer la première et s'efforcer d'en prolonger les effets, que de souscrire trop tôt et trop complaisamment à la seconde. .D'ailleurs, malgré le solve senescentem mature sanus equum, les plus mauvais vers à'Agésilas ou d'At-
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Ma ne sauraient amoindrir les beautés du Cid ou de Polyeucle, et, alors même que cette triste loi de la décadence exerce déjà sa funeste influence et triomphe de la loi progressive de l'habitude, celle-ci ne cesse pas d'agir, toujours constante avec elle-même. Si elle ne se manifeste plus, comme aux beaux jours où elle agit seule et librement, par le progrès sans entraves de l'intelligence qui pense, elle se trahit du moins par la résistance et le ralentissement de la chute. Tandis que l'esprit qui s'ecdort et s'abandonne hâte lui-même son déclin, l'esprit toujours actif et en éveil peut conserver sa vigueur en dépit du temps et réussir à prolonger sa virilité jusqu'à l'extrême vieillesse.
Quand nous avons fait une telle chose et d'une telle manière, à moins d'une raison particulière d'agir autrement, nous sommes disposés à faire et faisons la même chose et de la même manière, comme ie soldat part du pied gauche, comme nous écrivons de la main* droite, parce que, n'eussions-nous fait cela qu'une seule fois, nous pouvons le faire une seconde avec plus d'aisance ou de promptitude Cette loi de l'habitude est merveilleusement confirmée par la conduite de l'intelligence et rend compte de bien des faits. Elle explique en grande partie la tournure de chaque esprit individuel, l'usage et surtout l'abus des méthodes scientifiques, les différentes façons de juger et de raisonner des hommes ou des savants, les progrès respectifs des diverses sciences et jusqu'à leurs fréquents antagonismes. En effet, cette loi, comme les meilleures choses, n'est pas sans produire plus d'un effet fâcheux, et c'est dans l'excès même qu'elle se manifeste le plus clairement.
On dit que l'étude des mathématiques rend l'esprit droit, et personne ne le conteste, du moins tant qu'il s'agit des objets et des questions mathématiques. Lorsqu'on a résolu quelques problèmes en procédant à la façon des géomètres, ce n'est pas seulement parce que l'esprit a éprouvé par le succès la bonté de cette méthode, qu'il l'emploie désormais à résoudre tous les problèmes de même ordre, c'est aussi par un effet irréflé-
chi de l'habitude. La méthode serait vicieuse, il suffit que l'esprit l'ait pratiquée souvent pour qu'il la pratique encore, alors même qu'il en connaît les défauts. C'est ce qui arrive trop fréquemment aux écoliers, voire aux hommes eux-mêmes, à qui l'on fait comprendre que tel procédé dont ils font usage est défectueux, et qui n'en continuent pas moins à suivre leurs premiers errements parce qu'il leur en coûterait de rompre avec une mauvaise habitude. C'en est une excellente pour la pensée que l'analyse ou la déduction des géomètres, et Descartes la proclamait une gymnastique utile et salutaire. Elle s'empare d'autant plus facilement de l'esprit à l'exclusion de toute autre méthode. Mais c'est ici que la loi qui gouverne la formation de l'habitude, augmentant par chaque raisonnement la puissance de raisonner, mais pour raisonner encore de la même manière, se révèle par ses excès et de fâcheuses conséquences. En effet, on a pu dire aussi avec raison que, si l'étude des mathématiques rend l'esprit droit, elle ne lui donne pas nécessairement cette rectitude en dehors des sciences exactes. Quelquesuns même vont jusqu'à soutenir qu'elle pourrait bien fausser le jugement et bannir la raison au nom du raisonnement. A force de négliger le fait et l'expérience, de tout rattacher à des axiomes, de définir et de presser les définitions pour en tirer des conclusions d'une parfaite rigueur, l'esprit en arrive quelquefois, quand il agite des problèmes d'un autre ordre, philosophiques ou moraux, sociaux ou politiques, à les soumettre au même procédé, à ne pas tenir compte de ce qui est et à décréter ce qui doit être, à poser comme des axiomes des propositions générales qui ne sont malheureusement que des postulats, à formuler de prime abord des définitions qui ne peuvent être qu'arbitraires, car la définition est, partout ailleurs qu'en mathématiques, le dernier et non le premier mot de la science, et à construire avec ces données douteuses des systèmes philosophiques ou des utopies sociales que Bacon avait le droit de comparer aux toiles régulières de l'araignée.
L'abus de toute méthode scientifique, si excellente
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qu'elle soit dans les limites d'un certain domaine, que l'esprit transporte partout avec lui et applique à des objets qui répugnent à cette méthode , n'est qu'une habitude que sa force même rend exclusive. Aucune science, aucune méthode, aucun esprit ne sont exempts de pareils abus ou à l'abri de ce péril; c'est ainsi que, tandis que toutes les sciences et tous les savants devraient donner l'exemple du plus parfait accord, la vérité ne pouvant contredire la vérité, bien souvent au contraire, la philosophie est en guerre avec la physiologie que combattent à leur tour la chimie ou la mécanique. En fin de compte, l'avenir concilie peu à peu toutes ces oppositions et fait voir que le désaccord n'est pas entre les sciences, mais entre les savants, et qu'il provient le plus souvent de l'abus de leurs méthodes spéciales et de leurs habitudes exclusives.
Une des puissances de l'entendement qui contribuent le plus efficacement à la connaissance et au développement de l'esprit est la mémoire. On a dit bien souvent que la mémoire est une faculté tout à fait propre à l'intelligence et qui ne peut se ramener à aucune autre. Il serait certainement inexact de prétendre que, dans les faits que l'on rapporte à la mémoire, il n'y a rien qui soit particulier à l'entendement, rien de spécial et d'irréductible, rien qu'on ne paisse trouver aussi bien dans l'exercice des autres puissances de l'âme et ramener à des faits d'un ordre plus général. Mais une analyse attentive des phénomènes de mémoire montre évidemment que le souvenir n'est en grande partie qu'une des formes les plus communes,quoi que les plus importantes, de l'habitude.
Un souvenir se compose en effet de deux éléments très distincts, que l'on confond souvent et qu'il importe ici de bien séparer; ils sont même fréquemment séparés dans la réalité. Un souvenir est d'abord la représentation devant l'esprit d'une pensée plus ou moins ancienne, la reproduction d'une idée déjà conçue par lui, naguère ou autrelois. Sans cette reproduction du passé le souvenir n est pas possible, mais elle ne suffit pas à constituer le
souvenir. Pour cela, il est nécessaire qu'à cette reproduction du passé s'ajoute un jugement de l'esprit, par lequel il reconnaît le passé dans le présent, la pensée de jadis dans la pensée du moment. Comment a lieu ce jugement, c'est ce qu'une théorie spéciale de la mémoire devrait expliquer; mais, de quelque façon qu'il se forme, il faut, pour qu'il y ait souvenir, que l'esprit identifie le présent au passé et ait conscience que ce n'est pas pour la première fois qu'il conçoit ou perçoit l'objet actuel de sa pensée. Si la représentation du passé n'est pas accompagnée de cette conscience, il n'en sera pas moins vrai sans doute que le passé est de nouveau présent, et que l'esprit, conçoit ou perçoit l'objet actuel de sa pensée pour la seconde ou pour la centième fois; mais ce sera si peu un souvenir que les conditions de ce phénomène sont au contraire celles de l'oubli. J'ai connu cette chose ou cette personne, d'accord; je la revois en ce moment, soit encore; mais je ne la reconnais pas, c'est-à-dire que je l'ai oubliée. La reconnaissance , voilà un élément constitutif du souvenir, que l'on ne peut ramener à aucun autre fait plus général sans le dénaturer; c'est un jugement spécial de la conscience qui n'a rien à voir avec l'habitude. Mais, cette reconnaissance du passé étant impossible sans la représentation préalable du passé, il faut bien convenir que cette représentation du passé est au moins la matière du souvenir, et que la mémoire consiste dans ces deux choses : la reproduction du passé dans le présent, et une sorte de visa ou de certificat de conformité du présent et du passé donné par la conscience.
La reproduction du passé a lieu elle-même de deux façons différentes. Tantôt l'objet que nous avons déjà perçu une ou plusieurs fois, s'offre une fois de plus présentement et réellement à nos sens, comme lorsque nous rencontrons une personne que nous avons rencontrée antérieurement, ou que nous nous trouvons en des lieux que nous avons déjà visités : c'est une perception qui se renouvelle, parce que le même concours de circonstances qui l'a fait naître se représente dans le temps. Rien dans
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ce phénomène ne ressemble à l'habitude. Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi, et ce n'est pas dans ces conditions que la mémoire a le plus souvent et le plus utilement occasion de certifier l'identité de l'objet de notre pensée présente et de notre pensée passée. Le plus souvent, ce n'est pas par un effet du hasard ou de quelque cause extérieure à nous qu'un même objet occupe notre pensée à des moments différents de la durée, mais bien par suite d'un travail propre et intérieur de la pensée elle-même, dans laquelle une idée appelle d'autres idées unies à celle-là par quelque rapport. Dans ce cas, l'ubjet actuel de notre pensée, la matière du souvenir, qu'à moins d'oubli notre esprit reconnaîtra avoir déjà pensé, n'est pas réellement devant nous, n'affecte pas nos sens, ni aucune autre faculté perceptive; il n'est pas présent lui-même une fois de plus, c'est seulement l'idée que nous en avons qui est présente une seconde fois, malgré l'absence de cet objet. Nous concevons cet objet, comme disent pour parler avec plus de précision quelques psychologues, nous ne le percevons pas, la perception étant la pensée d'une chose réelle et présente la conception ceile de tout objet, absent ou imaginaire sans réalité actuelle.
Lorsque la conscience constate que l'objet présentement conçu par notre pensée est le même qui a déjà été soit conçu, soit perçu réellement par elle, le souvenir est complet. Mais il se peut que ce jugement de reconnaissance n'ait pas lieu et que cette sanction importante manque à la répétition du passé. Alors ce n'est pas précisément le souvenir, et la mémoire n'a pas achevé tout son office; cependant ce phénomène incomplet est le premier acte d'un fait de mémoire. Quelques philosophes ont cherché à lui assigner le nom de réminiscence, qui n'est pas toujours adopté par l'usage avec cette signification étroite, mais qui fait entendre que ce phénomène est bien, quoique inachevé, l'œuvre de la mémoire C est cette matière indispensable de tout souvenir, cette réminiscence, qui n'est autre chose qu'une forme de J habitude, en tous points semblable à d'autres faits où le