CONCLUSION. — IMPORTANCE DE L'HABITUDE DANS LA VIE HUMAINE
Il nous semblait en commençant que la possibilité de l'habitude était la condition de la possibilité du progrès; il nous apparaît maintenant que l'habitude est le progrès lui-même.
;< Tout est bien sortant des mains de la nature, disait Rousseau; entre les mains de Thomme tout dégénère; » il ne faut donc rien ajouter à la nature et se contenter de la suivre. C'est un singulier paradoxe et une étrange erreur que nous donne l'auteur d'Émile comme la conséquence d'une grande vérité. Toutest bien sortant des mains de la nature; mais cette nature n'a pas achevé son œuvre, elle n'a créé en nous qu'une ébauche. C'est là précisément ce qui fait la dignité de l'homme; c'est qu'il participe en quelque sorte à sa propre création; c'est à lui qu'il appartient de continuer et de parfaire, s'il est possible, l'ébauche de la nature, de se faire lui-même une seconde nature qui s'ajoute à la première, une nature d'habitude.
Ce n'est pas seulement un fait, c'est une nécessité que le concours de ces deux natures, l'une innée, l'autre
acquise, pour former un homme; et la seconde s'ente si bien sur la première qu'on ne sait bien souvent parmi les qualités, comme parmi les actions humaines, lesquelles nous tenons de la naissance et lesquelles nous devons à la vie. Dans tout individu il y a réellement deux hommes; nous avons deux tempéraments et deux visages, deux intelligences et deux caractères. Si heureusement que soit doué en nous l'homme naturel, le peu que l'habitude y ajoute a plus de prix que les plus beaux dons; car, si la nature donne le talent et même le génie, c'est l'habitude qui crée la science ; si la naissance nous fait débonnaires et innocents, c'est la volonté qui nous rend bons et méritants. La nature est comme la matière, l'habitude est comme la forme de l'homme et de la vie. La nature n'est pas plus compréhensible sans Thabitude que l'habitude sans la nature. Aussi, dès que l'enfant naît, l'habitude commence avec la vie, qui sans elle serait impossible.
S'il fallait que notre corps fût toujours aussi sensible qu'aux premiers jours à toutes les influences du dedans et du dehors, s'il fallait toujours ressentir avec la même violence toutes les douleurs physiques et morales, la vie serait la plus misérable, et la mort suivrait de près la naissance. S'il fallait que la volonté fît toujours les mêmes efforts pour diriger les mouvements des membres, s'il ne restait aucune trace aujourd'hui de l'exercice d'hier, l'homme ne marcherait pas, il se traînerait à peine comme l'enfant en bas âge. Il ne parlerait pas, il bégaierait; il verrait sans regarder; il apprendrait toujours sans jamais savoir. S'il lui fallait toujours vaincre la même résistance des instincts et des passions, sans que la passion perdît de sa force, sans que celle de la volonté s'accrût, quelques bonnes actions pourraient çà et là distinguer la vie d'un homme, mais le plus vaillant serait vite à bout d'énergie morale, et il succomberait à cette lutte sans cesse renouvelée ; alors vraiment la vertu ne serait qu'un mot. C'est parce que l'habitude ajoute à la puissance de l'énergie qui s'exerce, chaque fois qu'elle s'exerce, et rend ainsi plus facile l'action pro-
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chaine, que l'homme peut courir au lieu de ramper, que les sciences se constituent et s'enrichissent, que la vertu s'acquiert, qu'en toutes choses le progrès est possible et s'accomplit en effet. A mesure qu'un acte , devenant moins pénible, n'exige plus pour être répété qu'un moindre effort, l'excédant de puissance que la cause ne dépense pas pour le reproduire et le surcroît de force qu'elle a conquis par l'exercice deviennent en quelques façon disponibles pour des efforts nouveaux et supérieurs.
On flétrit quelquefois l'habitude du nom de routine, parce qu'elle jette toutes les actions dans le même moule et usurpe souvent la place de la raison et de la volonté. Ce n'est pas l'habitude, cause et essence même du progrès, qui mérite ce blâme et arrête la marche de la science ou le perfectionnement de la vie, c'est le mauvais usage qu'en peut faire la paresse de l'esprit et de la volonté, lorsque l'agent, qui a acquis par l'habitude un surcroît de force et d'habileté pour agir, se contente de faire avec un moindre effort ce qu'il fait plus facilement, et n'emploie pas ce surcroît de puissance à accomplir des actes de plus en plus difficiles. Si la vie, la science, la moralité, la civilisation, le progrès en tout genre s'arrête en quelque point, ce n'est pas par le fait de l'habitude, c'est que le développement en est arrêté par quelque cause étrangère qui fixe et immobilise l'habitude elle-même avec le progrès. Il n'y a rien dans la nature de l'habitude ou dans ses lois qui puisse être une cause de recul, de retard ou de repos. Elle est essentiellement l'augmentation de Ja puissance; elle tend essentiellement à grandir toujours et à perfectionner sans cesse la condition humaine. Elle a toute sa force et tout son prix, lorsque, se chargeant d'exécuter avec promptitude et précision tous les actes de la vie, qui s'offrent dans des circonstances connues et dont le nombre augmente chaque jour, elle étend à la fois son propre domaine et celui de la raison et de la volonté, lorsqu'elle leur ouvre ainsi dans le présent et dans l'avenir une plus noble carrière, en leur donnant le pouvoir de décider et d'accomplir, avec le
loisir de la réflexion et la libre disposition de leurs forces accrues, des actes supérieurs appelés par des circonstances nouvelles.
L'habitude et le progrès neconnaissent nécessairement d'autres limites que celles que peut leur imposer quelque force supérieure, par exemple ces lois impérieuses de la vie physique, de la fatigue, de la faim, du sommeil, de la vieillesse, de la mort. Comme elles viennent à chaque instant contrarier les progrès de l'habitude, en compliquer les effets et en embarrasser l'analyse, ellespeuvent aussi l'arrêter court à quelque point indéterminé de son développement. Mais il n'y a pas de raison pour que les puissances qui ne sont pas soumises directement à ces lois doivent jamais s'arrêter nécessairement dans leur marche progressive. Que l'habitude de la boisson, de la veille, du mouvement musculaire, du poison, rencontre une limite infranchissable dans les conditions matérielles de la vie, cela est évident et compréhensible. Que le développement même de l'intelligence, autant qu'il est attaché à un instrument organique, trouve un empêchement à ses progrès dans les conditions de cet organe, on doit aussi le reconnaître. Mais s'il est vrai que l'âme n'est point le corps, que la pensée n'est pas le mouvement, que l'esprit n'est pas la matière, s'il est possible que la mort ne frappe que l'instrument de la pensée et de la volonté, en respectant l'âme elle-même,, s'il est possible que celle-ci continue d'être dans des conditions nouvelles et inconnues, pourquoi le progrès de l'intelligence vers la perfection de la raison et de la science, pourquoi le progrès de la volonté vers la perfection de la vertu seraient-ils arrêtés nécessairement? L'habitude n'est pas seulement le progrès, la science acquise et le bien accompli; elle est pour l'âme intelligente et libre l'espérance, sinon la promesse d'un progrèssans fin et de l'immortalité.