INTRODUCTION
« Je n'essaierai pas, dit M. Ch. Darwin, de définir l'instinct, chacun comprenant de quoi il est question quand on dit que l'instinct porte le coucou à émigrer et à déposer ses œufs dans le nid des autres oiseaux. » Une définition de l'instinct ne nous est pas indispensable, il est vrai, pour désigner simplement par un nom particulier un certain nombre d'actes très-remarquables des animaux ou de l'homme et nous entendre à peu près avec nos semblables. Mais pour le savant qui aspire à connaître la nature même de ces actes, s'il ne peut, arriver tôt ou tard à donner.de l'instinct une définition rigoureuse, il faut du moins qu'il explique, autant qu'il est possible, en quoi ces actes, dits instinctifs, diffèrent de ceux que nous n'appelons pas de ce nom, d'où ilsproviennent, comment ils s'exécutent.
C'est une opinion antique et populaire, défendue par les philosophes écossais, partagée aujourd'hui encore par le plus grand nombre des naturalistes, que l'instinct est un principe d'action distinct de tout autre et contemporain de l'espèce où il apparaît. Cette doctrine peut être vraie; mais à coup sûr elle n'est pas suffisamment
explicite. L'instinct n'y est guère autre chose qu'une
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Leibnitz avait bien raison de dire qu'il ne faut pas ûaS^Z °Utr\— les q^lités occultes de la scolastique, car, en définitive, il arrive souvent qu'après bien des recherches la nature des causes qui produisent les laits demeure inconnue du savant, et que certains noms pompeux qu il leur donne ne servent qu'à déguiser une ignorance qu il serait plus simple et plus loyal d'avouer franchement II n'en est pas moins , vrai cependant qu une qualité occulte ne doit être pour le savant qu'un pis-aller, auquel il ne peut souscrire qu'à regret et dune façon toute provisoire, sans désespérer jamais que la science parvienne avec le temps à dissiper ou tout au moins à reculer cette ignorance. Sans cela la reconnaissance d'une qualité occulte, horreur du vide vertu dormitive ou instinct, pourrait n'être, comme dit encore Leibmtz, qu'une raison paresseuse et une source leconde d'erreurs. Il est bon de reconnaître son ignorance; mais il ne faut jamais se hâter de la déclarer invincible et en rejeter la faute sur l'impénétrabilité des secrets de la nature; on empêche ou l'on retarde ainsi les progrès futurs de la science. Il peut être commode, mais il est contraire à l'esprit et à la méthode scientifiques, de proclamer l'existence de principes cachés et différents d'autres principes plus ou moins bien connus pour rendre compte tant bien que mal de faits qui né paraissent pas explicables par ces derniers principes. L'objet et le caractère de la science moderne sont au contraire de poursuivre, sous cette diversité apparente des phénomènes, la similitude ou l'identité possible des causes et des lois, en s'efforçant de réduire les faits les uns aux autres et de ramener les causes inconnues à des causes mieux connues et de moins en moins nombreuses.
Quelques savants hardis ont pu échouer dans leur
DÉFINITION DE L'iNSTINCT
entreprise de faire rentrer les faits intellectuels dans les phénomènes vitaux et ceux de la vie dans ceux de la physique ou de la chimie; mais la science a fait de grandes découvertes en ramenant au principe général du mouvement les phénomènes naguère attribués à de véritables causes occultes, le calorique, la lumière, l'électricité. La philosophie, et la psychologie en particulier, doivent suivre cette sage et belle méthode. L'instinct est une véritable inconnue qu'il faut s'efforcer de réduire; et, si elle résiste à toutes les ressources de l'analyse, si elle est absolument irréductible, il faut encore essayer de limiter sans cesse le champ de cet instinct occulte, au lieu de l'agrandir et d'en respecter le mystère.
On déclare que la plupart des actes de l'animal, et un bon nombre même des actions humaines, sont accomplis instinctivement; mais peut-on être bien sûr que, malgré la diversité des faits, l'instinct ne fait pas double emploi avec l'intelligence, par exemple, ou avec l'habitude, tant qu'on n'a pas essayé sérieusement de ramener aux faits d'habitude ou aux faits d'intelligence ceux que l'on attribue à l'instinct ? Et si, malgré les plus ingénieuses tentatives, cette réduction est impossible, l'existence de l'instinct, comme principe propre de certaines actions humaines ou animales, ne sera-t-elle pas plus assurée que si, au nom d'une évidence douteuse, on l'a tout d'abord affirmée sans preuves?
D'autre part, quand on se contente de déclarer ainsi gratuitement l'innéité de l'instinct, on est tenté d'en affirmer encore bien d'autres choses, et l'on glisse rapidement sur cette pente facile. Ainsi, sous le prétexte que c'est la nature seule, nécessité ou providence, qui agit dans l'instinct, on affirme qu'il n'est susceptible ni de progrès, ni de déchéance, ni de modification, soit pendant la durée de l'espèce, soit durant la vie des individus, qu'il est à la fois imperfectible et indestructible. « Les effets du raisonnement, dit Pascal, augmentent sans cesse, au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état égal. Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune
d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière... La nature, n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites H »
Un autre danger que l'on évite encore difficilement quand on proclame ainsi l'innéité de l'instinct, avant de s'être assez sérieusement efforcé de ramener à d'autres principes les faits qu'on lui attribue, c'est la multiplication des différents instincts, soit chez les animaux, soit chez l'homme. On abuse et on mésuse du nom d'instinct; on s'en sert même si fréquemment comme d'une métaphore, que les actes ou les puissances que, pour quelque ressemblance générale ou lointaine, on a comparés à des instincts finissent souvent- par en garder le nom et par être considérés comme des instincts véritables dans les nomenclatures de certains psychologues ou naturalistes. A les en croire, l'homme, qu'ils prétendent cependant distinguer des bêtes parce qu'il a la raison et la volonté, facultés supérieures à l'instinct et qui les suppléent avec avantage, l'homme serait en même temps doué d'instincts plus nombreux que les animaux les mieux pourvus. Il en aurait! pour toutes choses et pour tout âge, pour chaque manifestation possible de son activité, pour toutes les circonstances de la vie, si bien que cette raison et cette volonté, prétendus privilèges de l'homme, qui devaient suffire à tout, ne sont plus utiles à rien et se trouvent au contraire remplacées par des instincts. L'homme se sert de la! parole pour communiquer avec ses semblables : on lui donne un instinct du langage, et même deux instincts, un instinct pour l'expression, un autre pour l'interprétation des signes. Il vit en famille, en société : on lui donne un instinct domestique, un instinct politique. Qui pourrait s'étonner alors de voir un philosophe ou un savant nous octroyer, selon son drapeau, l'instinct mo-
1. De l'autorité en matière de philosophie, i. II, p. 270, éd. IT.ivm.