‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 16 sur 62 · Pascal, Entretien avec M. de Sa · texte numérisé non relu

Pascal, Entretien avec M. de Sa

« Je dis donc qu'il n'y a point d'apparence d'estimer que les bestes facent par -inclination naturelle et forcée, les mcsmes choses que nous faisons par nustre chois et industrie : nous debvons conclure de pareils effects pareilles facilitez, et de plus riches effects des facultez plus riches, et confesser par conséquent que ce mesme discours, cette mesme voye que nous tenons a ouvrer, aussi la tiennent les animaulx. ou quelque aultre meilleure. Pourquoy imaginons-nous en eulx cette contraincte naturelle, nous qui n'en esprouvons aulcun pareil effect? » Montaigne a trop de bon sens pour ne pas se démentir lui-même et rapporter à la seule sagesse de la nature les mômes effets qu'il vient de faire semblant d'attribuer à la prétendue raison des bêtes. Car il poursuit aussitôt : « Loinct qu'il est plus honnorable d'estre acheminé et obligé a regleement agir par naturelle et inévitable condition, et plus approchant de la Divinité, que d'agir regleement par liberté téméraire et fortuite, et plus seur de laisser à nature qu'à nous les resnes de nostre conduicte, etc. 1 » En vain il répète son plaidoyer en faveur de la raison des bêtes : « Pourquoy disons-nous que c'est à l'homme science et cognoissance, bastie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas?... et quand nous veoyons les chèvres de Candie, si elles ont receu un coup de traict, aller, entre un. million d'herbes , choisir le dictame pour leur guarison,,... pourquoy ne disons-nous de mesme que c'est, science et prudence? » C'est la seule raison humaine qu'il prétend rabaisser; car son bon sens corrige encore aussitôt l'excès de sa raillerie et fait hommage à la nature de cette prudence qu'il feint d'admirer dans les bêtes : « Car, d'alléguer, pour les desprimer, que c'est par la seule instruction et maistrise de nature qu'elles le scavent, ce n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence, c'est la leur attribuer à plus forte raison qu'à

1. Apologie de Raymond de Scbonde, t. II, p. 189, éd. V. Le Clerc, 18G3.

Page 1