‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 18 sur 62 · Discours de la Méthode, 5° partie · texte numérisé non relu

Discours de la Méthode, 5° partie

tique, l'hypothèse cartésienne des animaux-machines est au contraire une opinion très sérieuse et très sincère, de la vérité de laquelle étaient profondément convaincus un grand nombre des esprits les plus éclairés du xvnê siècle; mais elle a fait son temps et elle ne compte plus depuis bientôt deux siècles un seul partisan. Ce serait presque une raison déjà suffisante pour ne pas s'attarder à en examiner la valeur; mais il en est de meilleures et de plus décisives pour l'écarter promptement.

L'hypothèse de l'automatisme des bêtes est la conséquence, et la conséquence sans rigueur, des principes métaphysiques et de la physique mécanique de Descartes. Si l'on voulait la réfuter méthodiquement, il faudrait tout d'abord remonter jusqu'à sa source et critiquer les principes d'où Descartes l'a fait sortir. Mais il est aisé de montrer que de ces principes mêmes elle ne dérive pas nécessairement. Descartes avance d'excellents arguments pour refuser aux animaux la raison et ruiner la thèse de Montaigne; mais il n'en donne^aucun pour leur refuser toute intelligence, et surtout pour leur enlever l'instinct en le réduisant à un jeu de la machine corporelle.

C'est bien à titre de conséquence de sa physique que Descartes propose l'automatisme dans le Discours de la Méthode, lorsqu'après avoir expliqué le mécanisme de la circulation du sang et le jeu des esprits animaux, il ajoute : « S'il y avait de telles machines qui eussent les organes et la figure extérieure d'un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n'aurions aucun moyen pour reconnaître qu'elles ne.seraient pas en tout de même nature que ces animaux. » Mais, de ce que Ja nature aurait pu faire de semblables machines mouvantes, il ne s'en suit pas que les animaux que nous voyons sont en effet de tels automates.

Les bêtes ne parlent point : « Ceci, dit il, ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout; car on voit qu'il n'en faut que fort peu pour savoir parler. » De ce qu'un être vivant parle , soutient une conversation

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suivie, il est bien évident qu'il pense et n'est pas un pur automate : « On peut, bien concevoir qu'une machine soit tellement faite qu'elle profère des paroles, et même qu'elle en profère quelques-unes à propos des actions corporelles qui causeront quelque changement en ses organes...., mais non pas qu'elle les arrange diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire. » Mais, de ce qu'un être ne parle pas, il n'est pas évident de même qu'il n'est qu'une machine; l'animal peut n'avoir pas assez de raison pour parler sans être absolument dépourvu d'intelligence. Descartes réfute toujours très bien la thèse de Montaigne; mais il ne démontre jamais la sienne; sa conclusion dépasse de beaucoup la portée des arguments qu'il invoque.

De même, la perfection de certains ouvrages des animaux, qu'il met en regard avec l'ineptie du reste de leurs actions, peut fort bien prouver que cette industrie si parfaite n'est pas une œuvre de la raison; mais elle ne suffît pas à démontrer qu'ils n'ont aucune intelligence, ni surtout aucun instinct.

Descartes reconnaît lui-même que l'automatisme n'est qu'une hypothèse, qu'il ne l'a pas démontré et qu'il est absolument impossible de le démontrer : « Cependant, dit-il, quoique je regarde comme une chose démontrée qu'on ne saurait prouver qu'il y a des pensées dans les bêtes, je ne crois pas qu'on puisse démontrer que le contraire ne soit pas , parce que l'esprit humain ne peut pénétrer dans leur cœur pour savoir ce qui s'y passe i. »

1. Lettre à Th. Morus, XXVI', éd. Garnier; tome X, p. 205 éd. Cousin. - Le cardinal de Polignac, cartésien psssionné, ne s'exprime guère autrement, dans uneletlre à Louis Racine, que celui-ci a insérée dans 1 Avertissement de ses Êpitres sur l'âme des bétes : « Il m a paru qu on ne pouvait pas démontrer qu'elles n'ont aucune pensée parce qu il ne serait pas impossible que Dieu les eût créées pensantes; mais seulement que ieurs opérations peuvent se faire sans connaissance, et qu'il est môme plus vraisemblable qu'elles n'en ont J'Zl'rn J?- Cardinal de PoliS™c croyait amender ainsi l'opinion itZ ^-mém^ n(vT.0E.rn n'°St StnCtement d'aCC°rd aVe°

La foi la plus robuste à l'excellence des principes de Descartes et à la vérité absolue du système des tourbillons ne suffit pas à expliquer comment d'aussi bons esprits que les Cartésiens, ont pu, contre toutes les apparences, ne voir réellement dans les bêtes que des machines e.t se conduire envers elles en conséquence de cette conviction. En effet, à ces raisons trop peu persuasives, les Cartésiens en ajoutaient d'autres d'une nature toute différente, dont le caractère est plus propre à frapper les esprits, en rattachant le problème à celui de notre propre immortalité.. Si les bêtes pensent, disaient-ils, elles ont une âme; si elles ont une âme, elle est immatérielle; si elle est immatérielle, ou elle périt avec le corps, mais alors l'âme humaine elle-même pourrait bien aussi périr avec lui; ou elle lui survit, mais alors on ne comprend ni pourquoi, ni comment. Et quelques-uns ajoutaien», ne pouvant expliquer la douleur que par les dogmes de lachute du premier homme et de la rédemption : les bêtes ont-elles donc mangé du foin défendu/1 ? Attendent-elles un Messie?

Descartes lui-même n'a jamais proposé ces considérations morales ou théologiques sous la forme d'un raisonnement scientifique; par la place qu'il leur donne et la manière presque subreptice dont il les introduit tout à la fin de la cinquième partie du. Discours de la Méthode, enu dehors de son argumentation régulière et par une sortede retour sur les considérations, précédentes, il est évident qu'il ne leur accordait pas une grande vertu démonstrative. Il se contente de remarquer que son hypothèse est plus favorable que toute autre à la croyance en la spiritualité et en l'immortalité de notre âme : « Après l'erreur de ceux qui nient Dieu...., il n'y en a point qui éloigne plutôt les esprits faibles du droit chemin de la vertu, que d'imaginer que l'âme des bêtes soit de même nature que la nôtre, et que par conséquent nous n'avons rien à craindre ni à espérer en cette vie, non plus que les

1. Ce mot est attribué à Malebranclie. — Voir, pour plus de détail» sur ce sujet, Bouillier, Pliilosophto cartésienne, chap. 7e. (V. E.)

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mouches et les fourrais; au lieu que, lorsqu'on sait combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les raisons qui prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement indépendante du corps, et par conséquent quelle, n'est point sujette à mourir avec lui. »

Les considérations théologiques sont étrangères à la philosophie ; quant, aux considérations morales, elles doivent également être écartées, parce que, en général, il ne faut jamais juger de la vérité d'une opinion par les conséquences qui en peuvent résulter; quelles quo soient ces conséquences, elles suivront le principe, s'il est vrai et si elles sont rigoureuses ; elles tombent dans le néant, si le principe est faux ou ne les emporte pas. Les conséquences ne prouvent contre les principes que si elles sont la négation de faits acquis ou de vérités évidentes ou démontrées, de telle sorte que l'on puisse condamner sûrement les principes en faisant remonter jusqu'à sa source l'erreur flagrante des conséquences. C'est ce que font légitimement les géomètres, et c'est en cela que consiste la démonstration par l'absurde. Mais il n'en est pas ainsi dans le cas présent. La destinée future de 1 âme humaine est un problème; admettons que son immortalité soit plus qu'une espérance, qu'elle soit une certitude; au moins la destinée des bêtes est-elle le plus obscur de tous les problèmes, et la connexion nécessaire que l'on, prétend voir entre les deux destinées n'est rien moins qu'évidente.

Donc, veut-on critiquer rigoureusement l'automatisme, il faut critiquer la doctrine métaphysique d'où il dérive et dont il n'est même pas la conséquence nécessaire. Veut-on se contenter d'en estimer la valeur en le considérant à part et délaché de cette doctrine , c'est assez pour en faire justice, sinon des railleries faciles du P. Daniel 1 ou du P. Bougeant 2, au moins du bon sens de La Fontaine.

Elle est en effet si invraisemblable, cette hypothèse de

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