‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 19 sur 62 · Amusement philosophique sur le langage des bêles · texte numérisé non relu

Amusement philosophique sur le langage des bêles

l'automatisme, qu'on est même tenté de se demander si malgré sa ferme croyance à ses. principes métaphysiques' a son système des tourbillons et à ses esprits animaux, il est bien certain que Descartes ait réellement considéré les bêtes comme de pures machines, c'est-à-dire comme de la matière sans aucune des propriétés ou des puissances que les philosophes attribuent aux âmes, comme par exemple la sensibilité. Il est impossible d'en douter quand on a sous les yeux le Discours de la Méthode et la 'Réponse à un inconnu l. Cependant M. Flourens s'autorise d'une lettre de Descartes à Morus pour prétendre que les bêtes ne sont pas pour lui de purs automates, qu'il ne leur enlève que la pensée, non la vie et la sensibilité/enfin que sa doctrine n'est pas le pur automatisme, mais un automatisme mixte, comme celui de Buffon. « Je passe, pour abréger, dit Descartes à la fin de cette lettre, les autres raisons qui ôtent la pensée aux bêtes. 11 faut pourtant remarquer que je parle de la pensée, non de la vie ou du sentiment; car je n'ôte la vie à aucun animal, ne la faisant consister que dans la seule chaleur du cœur. Je ne leur refuse pas même le sentiment autant qu'il dépend des organes du corps 2. »

Sans doute Descartes n'enlève pas aux animaux la vie ou du moins il ne la leur enlève pas plus qu'aux hommes; il explique la vie chez les animaux de la même façon que chez l'homme par un pur mécanisme, « ne la faisant consister que dans la seule chaleur du corps. » Mais, s'il n'ôte pas plus la vie aux bêtes qu'à l'homme, il refuse réellement aux bêtes le sentiment, c'est-à-dire le sentiment tel qu'il le conçoit en l'homme, puisqu'il rapporte à un principe différent cette sorte de sentiment qu'il laisse aux bêtes. Chez l'homme, il y a, selon Descartes, « deux principes de nos mouvements, l'un tout à fait mécanique et corporel, qui ne dépend que de la seule force des esprits animaux et de la configuration des parties, et que

1. Lettre LIV, éd. Garnier, n° G; tome VU, p. 390 et suiv., éd. Cousin.

2. Tome III, p. 329, éd. Garnier; tome X, p. 207 et 208, éd. Cousin.

THÉORIE DE DESCARTES

l'on pourrait appeler âme corporelle, et l'autre incorporel » l'âme qui pense. Chez l'animal, tous les mouvements peuvent s'expliquer par un seul principe, le premier, l'âme corporelle. Le sentiment, chez l'homme, dépend du principe pensant, car « la pensée est enfermée dans le sentiment que nous avons » 1 ; sentir est une manière de penser. Le sentiment que Descartes concède aux animaux n'est pas celui-là ; car l'accorder aux animaux serait leur accorder la pensée. En quoi donc consiste ce sentiment? dans le plaisir et la douleur sans conscience ? Descartes sait trop. bien que la douleur et le plaisir sont inséparables de la conscience. Ce sentiment, qui « dépend des organes du corps », c'est bien évidemment, à peu de chose près, ce que Bichat, par une équivoque toute semblable et également dangereuse, appelle la sensibilité organique, c'est-à-dire l'irritabilité de certains organes, sans plaisir ni douleur, principe de mouvements aveugles et automatiques, distincte de la sensibilité animale , qu'accompagnent la jouissance et la souffrance 2.

C'est bien ainsi que La Fontaine, si voisin de Descartes, entendait sa pensée. C'est bien ainsi que la comprenaient tous les purs Cartésiens, Malebranche, Arnauld, Nicole. Ceux de Port-Royal attachaient à quatre piquets des chiens vivants, et, sans s'émouvoir de leurs cris, ouvraient leurs entrailles, « pour voir la circulation du sang 3. » Malebranche, entrant avec Fontenelle à l'ora-

1. Ces passages sont tirés de la lettre même h Morus, invoquée par M. Flourens; ils précèdent et expliquent la conclusion cilée plus haut. (V. E.)

2. « La sensibilité organique, c'est la faculté de recevoir une impression... L'estomac est sensible à la présence des aliments, le cœur à l'abord du sang...; mais le terme de cette sensibilité est dans l'organe même ; elle n'en dépasse pas les limites. » Recherches sur la vie et la mort, I, 7, § 3. Magendie, dans les notes qu'il a jointes à l'édition de 1822, fait judicieusement observer que « l'existence d'une telle sensibilité est purement conjecturale. Puisqu'elle ne se transmet point a un centre commun, nous ne pouvons la reconnaître que par ses effets. Or, pour expliquer ces effets, il n'est nullement besoin d'admettre une semblable faculté. » (V. E.)

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