‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 25 sur 62 · THÉORIE DE CONDILLAC · texte numérisé non relu

THÉORIE DE CONDILLAC

cependant, sans lequel rien ne sera, il a une raison detre, et d'être tel qu'il est. On comprendrait à la rigueur que l'on dît que ce premier acte est déterminé par les circonstances ou même qu'il est l'effet du hasard, s'il s'agissait d'un acte incohérent, d'un mouvement sans résultat précis, différent pour tous les individus, et si de ce premier acte, particulier à chacun, chacun se faisait une habitude également particulière. Mais il n'en est pas ainsi; car alors, au lieu de cette uniformité des actes que nous voyons accomplir par toute une espèce, le monde animal ne nous offrirait en spectacle que des mœurs individuelles. C'est précisément parce que nous observons cette diversité des actions chez les hommes, qu'au lieu de les rapporter à l'instinct, nous y voyons les résultats de l'habitude ou des enseignements d'une expérience personnelle. Si les mœurs sont celles d'une espèce, si les actes des divers individus sont uniformes et cependant s'ils résultent de l'expérience et de l'habitude acquises par chacun, tout au moins faut-il que ce premier acte, source nécessaire de l'habitude et première leçon de l'expérience, ait été le même chez tous les représentants de l'espèce. Le hasard ne peut servir d'explication à ce premier acte, toujours semblable malgré le renouvellement des générations. Il faut qu'il provienne de la nature semblable de tous' les individus de l'espèce, si vague, si indéterminé qu'il soit, à plus forte raison s'il est sûr et précis, et quelque intelligence qu'on attribue à l'animal pour interpréter ou reproduire cette première leçon.

Un être a toujours une nature : minéral, des propriétés ou des forces; animal, des organes, des puissances, des besoins. L'instinct peut n'être que cette nature primitive, que la tendance à satisfaire ces besoins, a exercer ces puissances, à mouvoir ces organes, dans un sens déterminé, ou même sans but et sans précision; au moins est-il quelque chose.

Condillac prétend que c'est par la réflexion que les bêtes acquièrent l'habitude, et que l'instinct n'est que 1 habitude privée de la réflexion qui l'a fait naître. Sup-

posons que l'habitude soit le résultat de la réflexion, bien que cela ne paraisse pas nécessaire; admettons que la réflexion abandonne ensuite à elle-même l'habitude une fois acquise avec son aide, ce qui est vrai; admettons encore que Pacte ainsi accompli par habitude et sans réflexion ressemble à s'y méprendre à un acte instinctif, ce qui est encore vrai, et ce qui a fait appeler l'habitude une seconde nature ou un instinct acquis. Au. moins faut-il une matière première à cette réflexion, un premier mouvement qui devra être répété pour devenir habituel, et qui, en attendant qu'il le soit devenu et avant que la réflexion le répète, ne peut être que naturel. Condillac redit sans cesse que les bêtes ont peu de besoins, et que c'est pour cela qu'elles s'arrêtent promptement dans la voie du progrès, une fois ces besoins satisfaits. Ce sont donc ces besoins qui poussent les bêtes à agir, à réfléchir, à combiner, à s'instruire, à s'ingénier pour les satisfaire; et cette impulsion est bien énergique, puisqu'elles cessent de réfléchir et de combiner dès qu'ils sont satisfaits, pour retomber dans l'indifférence, la paresse ou la routine. Ces besoins sont les mêmes chez tous les individus d'une même espèce, puisqu'ils les poussent à accomplir tous des actes semblables; ils sont différents selon les espèces, et aussi, si rares qu'ils soient, plusieurs dans chaque espèce; ils diffèrent les uns des autres, c'est-à-dire qu'ils sont plus ou moins déterminés et précis. Ces besoins ne seraient-ils pas ce que nous appelons l'instinct, ou quelque chose d'approchant ?

Mieux inspiré que dans son Traité des animaux, Condillac dit au début de sa Logique, en parlant cette fois de l'homme lui-même : « Certainement un homme n'imaginerait pas d'établir des définitions, des axiomes, des principes, s'il voulait pour la première fois faire quelque usage des facultés de son corps. Il ne le peut pas. Il est forcé de commencer par se servir de ses bras; il lui est naturel de s'en servir. C'est ainsi que la nature nous force de commencer, lorsque pour la première fois nous faisons quelque usage des facultés de notre esprit. C'est

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