CHAPITRE II
L'INSTINCT ET L'HÉRÉDITÉ. - EXAMEN DES HYPOTHÈSES DE LAMARGK ET DE DARWIN.
~.e xix ^ siècle a vu se produire à différentes reprises et sous différentes formes une doctrine à la fois spécieuse et savante, traitée d'abord unanimement de paradoxale et de chimérique, mais qui s'est fait bientôt sérieusement discuter dans quelques-unes de ses parties et a fini par rallier à elle, sinon la majorité des suffrages éclaires, du moins un certain nombre d'esprits distingués et compétents. Cette opinion, dans sa plus grande généralité, peut se résumer et se formuler ainsi : « L'instinct n est pas, comme le pense le vulgaire, quelque chose de primitif dinné, d'immuable : il s'acquiert, se forme et se transforme; mais ce travail d'acquisition, de progression et de métamorphose ne peut être acompli par un seul individu dans le court espace de temps qui limite sa vie; il est l'œuvre lente des siècles et de toute la série des individus naissant les uns des autres, par le moven de l'hérédité. »
Cette nouvelle thèse sur l'origine des instincts est liée étroitement à la doctrine également moderne de la variation et- de la transformation des espèces. Ces deux théo-
l'instinct et l'hérédité
ries parallèles sont contemporaines, parce qu'elles sont logiquement solidaires l'une de l'autre. Il est impossible de souscrire à la transformation physique ou, comme l'on dit quelquefois, morphologique, des espèces animales, sans admettre en même temps la transformation des instincts, comme il est impossible d'admettre celle-ci sans adhérer également à celle-là. C'est un fait généralement incontesté que les instincts des animaux sont dans une corrélation étroite et constante avec leur structure organique, quelles que soient d'ailleurs la cause et la raison de cette harmonie, que ce soient les organes qui soient appropriés aux instincts ou les instincts qui soient accommodés aux organes, que ce soit la prévoyance de la nature ou une nécessité imprévoyante qui façonne les uns sur les autres. Les instincts d'une abeille dans le corps d'un lion formeraient un monstre' plus ridicule que celui dont parle Horace et aussi impossible que les centaures déjà si bien condamnés par Lucrèce lui-même. Cette corrélation nécessaire une fois établie, il est évident que, si les différentes espèces animales sont immuables dans leur structure organique, elles le sont aussi nécessairement dans leurs instincts; si au contraire leur organisation s'altère, se perfectionne ou se transforme à travers les siècles et les générations, si les espèces son factices et changeantes, leurs instincts sont également l'œuvre variable et progressive du temps et de l'hérédité i.
Pendant longtemps la science a cru unanimement à la fixité de la structure organique des espèces; aussi longtemps elle a dû croire à la fixité des instincts. Le jour où de hardis savants ont nié l'immutabilité des types animaux et prétendu que les espèces peuvent ou se transfor-
1. M. Ch. Darwin écrit bien quelque part que l'on rencontre des animaux dont l'organisation et les habitudes sont en mutuel désaccord; c'est, dit-il, que leurs habitudes ont changé sans qu'une modification correspondante se soit accomplie dans leurs organes ; mais il prétend que ce désaccord même est une preuve que ces organes sont en voie de modification [De l'Origine des espèces, p. 267 de Ja traduction Cl. Royer).
mer les unes dans les autres, ou tout au moins dériver toutes d'une souche commune et universelle, ils ont dû nier nécessairement l'immutabilité des instincts, et ont été obligés d'en expliquer la formation. Suivant qu'ils expliquaient d'une manière ou d'une autre les métamorphoses de la structure organique, ils ont dû accommoder à leur théorie physiologique leur psychologie animale. Enân, comme, sous peine d'être démentis formellement par l'observation journalière, ils ont dû accorder à la providence ou au hasard du temps, beaucoup de temps, pour accomplir lentement et progressivement la genèse des espèces et le perfectionnement de leurs organes à travers de nombreuses générations, ils ont dû tous recourir forcément à l'hérédité pour expliquer l'acquisition et la transformation des instincts. C'est ainsi que Lamarck et M. Ch. Darwin ont été conduits, affirmant le progrès des espèces dans leur structure organique, à affirmer également le progrès de leurs instincts; expliquant différemment la transformation des organes, à expliquer différemment les modifications des instincts; enfin, faisant de cette transformation l'œuvre du temps, à. faire intervenir tous deux l'hérédité comme un des agents essentiels dans la création des instincts.
Si nous faisons remarquer la solidarité qui enchaîne l'une à l'autre la théorie de la transformation des espèces et la croyance à la formation des instincts, ce n'est pas pour faire dépendre la seconde de la première et nous dispenser ainsi de l'examiner, soit en ajournant le problème de l'origine des instincts jusqu'à la solution définitive du problème de l'origine des espèces, soit en concluant de la fixité des espèces à celle des instincts ou de la transformation des espèces à la génération des instincts. Nous voulons au contraire traiter directement la question de l'instinct, persuadé que sur ce point la philosophie peut prêter autant de lumière à la zoologie qu'elle peut lui en emprunter elle-même. Nous ne voulons non plus prendre à partie ni Lamarck, ni M. Ch. Darwin, exposer ni critiquer particulièrement la doctrine de l'un ou de l'autre, mais seulement examiner théori-
quement les principes généraux dont elles sont une application.
■ LAMARCK : L'iNSTINCT RAMENÉ A L'HABITUDE HÉRÉDITAIRE.
La doctrine de Lamarck repose en grande partie sur cette pensée, que l'habitude peut faire, transmise comme un héritage de génération en génération, ce qu'elle ne suffisait pas à faire, enfermée dans les limites étroites de la vie d'un individu : l'instinct n'est que l'habitude héréditaire. La doctrine de M. Ch. Darwin supprime, ou peu s'en faut, l'habitude, mais conserve l'hérédité pour rendre compte de la formation des instincts dans les espèces par l'accumulation des modifications accidentelles des individus. Peu nous importe donc, au moins ici, que Lamarck, par exemple, trouve dans les milieux où vivent les animaux la cause principale qui modifie les instincts, ou que M. Ch. Darwin fasse intervenir, pour en arriver à ses fins, la concurrence vitale et la sélection naturelle. D'autres savants pourraient professer les mêmes principes et les appliquer autrement; les milieux pourraient être sans influence sur les instincts et cependant les instincts n'être que des habitudes héréditaires ; la sélection naturelle et la concurrence vitale pourraient ne pas suffire à expliquer ni la formation progressive des espèces, ni celle des instincts, et néanmoins les instincts être l'œuvre de l'hérédité. Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si l'habitude accrue de l'hérédité, ou l'hérédité servie par d'autres auxiliaires peuvent, en principe, rendre compte de la formation des instincts, et si, en fait, les instincts n'ont pas une autre origine.
Nous croyons avoir démontré dans le chapitre précédent que, chez un individu, l'habitude ne se confond jamais avec l'instinct, alors même que l'acte habituel s'accomplit avec la facilité, la promptitude, la fatalité
irrésistible qui appartiennent aux actes instinctifs, alors même qu elle agit dans le même sens que la nature de cet individu et n'en est qu'un développement, parce qu il faut toujours la rapporter à son origine, parce que cet individu acquiert lui-même l'habitude, tandis qu'il reçoit sa nature première. A plus forte raison ne peutelle se confondre avec l'instinct, quand elle modinV assez profondément la nature d'un être pour en contrarier la direction primitive ; à plus forte raison encore quand l'habitude a été contractée volontairement la volonté en eût-elle plus tard abandonné Je gouvernement Moins que jamais enfin l'habitude ne dégénère en instinct, lorsqu'elle est une habitude de la volonté ellemême, conservant sa liberté tout entière malgré Ja promptitude et l'uniformité de ses déterminations. Nous espérons avoir également établi que l'instinct n'est pas plus une habitude acquise que l'habitude ne peut à la longue dégénérer en instinct.
Mais cela n'est vrai, ou du moins cela n'a été démontré que pour l'individu, parce que, pour juger de la nature et de la valeur de ses actes, surtout quand il s'agit de l'homme et de sa conduite, il ne faut jamais séparer ces actes de leur cause, qui peut leur être de beaucoup antérieure, ni briser la solidarité du présent avec le passé, mais embrasser la vie tout entière, dont le passé le plus reculé, surtout le passé volontaire, peut avoir déterminé le présent. Mais l'instinct, considéré dans l'espèce ou dans la suite des individus qui naissent les uns des autres, ne pourrait-il pas être une habitude héréditaire ? Si l'habitude ne peut en aucun cas être confondue avec l'instinct chez l'individu, parce que l'individu reçoit l'instinct et acquiert l'habitude, parce que la cause de l'un est antérieure et peut être extérieure à lui, tandis que celle de l'autre a agi durant sa vie et en fait partie intégrante, il n'en est plus ainsi dès qu'il s'agit de l'espèce ou d'un individu à qui aurait été transmise, par la voie de la génération, une habitude acquise par un individu semblable, mais étranger, accrue et fortifiée par une longue suite d'ancêtres. Au moment où le fruit ,
c'est-à-dire le germe, se détache de l'arbre qui l'a porté, où se brisent les liens qui unissent l'enfant à la mère, celui-là ne vit plus que de sa vie propre; tout ce qu'il apprendra par l'éducation, tout ce qu'il acquerra désormais par l'expérience de sa vie personnelle, constituera pour lui une seconde nature; mais, s'il apporte quelque chose en naissant, puissance, aptitude, tendance, qualité, caractère, de quelque façon qu'il l'ait reçu, tout cela constitue une nature première qui ne doit rien au passé et à l'habitude de l'individu.
Ce que l'on appelle instinct, c'est évidemment ou cette nature première tout entière, ou quelqu'un des éléments qui la composent. Il ne serait donc pas impossible que l'instinct, qui ne peut être ramené à une habitude individuelle, fût réductible à une habitude héréditaire.
« Qu'est-ce que nos principes naturels , dit Pascal, sinon nos principes accoutumés? Et dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux. Une différente coutume en donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience; et, s'il y en a d'ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature, ineffaçables a la nature et à une seconde coutume. Cela dépend de la disposition. Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature, sujette à être effacée? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. »
Il n'est pas de philosophe ou de naturaliste qui n'ait pensé en effet que, parmi les actions que nous rapportons à des instincts primitifs, en les jugeant sur l'apparence, il y en a bien quelques-unes qui sont en réalité les effets d'une coutume héréditaire. Georges Leroy i en cite plusieurs exemples et les savants qui sou-
1. Lettres sur les animaux; G0 letlre du physicien de Nuremberg, et 3« lettre h Madame X.
LBMOINE.
tiennent avec le plus d'insistance et d'autorité que l'instinct est chez les animaux et chez l'homme, un principe d action absolument irréductible, comme Fr Cuvier et M. Flourens, admettent cependant que l'homme, en maintenant en domesticité plusieurs générations successives d'animaux de certaines espèces, « peut leur faire perdre jusqu'à des instincts. » Ce dernier va même jusqu'à dire, ce qui est presque en contradiction avec sa doctrine, qu'on peut leur en faire « acquérir l. »
Mais autre chose est croire simplement que quelques prétendus instincts primitifs ne sont que des habitudes héréditaires, autre chose est généraliser cette croyance et prétendre qu'aucun instinct n'est primitif, que tous les mstmcts sans exception ne sont que des habitudes lentement et progressivement acquises par la suite des générations passées et transmises aux générations présentes.
L'instinct, qui ne peut pas être une habitude individuelle, est-il une habitude héréditaire?
Qu'ajoute l'hérédité à l'habitude, pour lui conférer dans l'espèce le pouvoir, qu'elle n'a pas dans l'individu, d'engendrer l'instinct? D'abord le temps, et, si l'on veut, un temps indéfini. Puisque l'habitude, comme l'expérience dont elle est une forme, se fortifie et s'accroît avec le temps, elle pourrait sans doute, en se prolongeant à travers des générations nombreuses, atteindre à des résultats dont elle est incapable, quand sa carrière est resserrée entre la naissance et la mort d'un individu éphémère. L'hérédité, s'ajoutant à l'habitude, pourrait donc rendre compte de la formation des instincts , si c'est le temps qui manque seul à l'individu pour les acquérir par son expérience personnelle. Mais ce n'est pas parce qu'elle était individuelle, parce qu'elle manquait de temps pour manifester et déployer toute sa puissance, que l'habitude nous a paru tout à l'heure insuffisante à expliquer l'instinct; c'est parce qu'elle était l'habitude, sans aucune considération ni de la durée, ni du nombre
]. Flourens, De l'instinct et de l'intelligence des animaux; résumé des observations de Fr, Cuvier sur ce sujet; p. 116.
des générations successives dans lesquelles elle pourrait se développer.
Si l'habitude a pour s'étendre une durée indéfinie, on comprendra qu'elle puisse arriver à produire des actions plus parfaites, plus rapides et plus uniformes que si elle se meut dans le cercle étroit d'un jour, parce que le propre de l'habitude est justement de rendre les actes plus parfaits en les rendant plus aisés, et de déterminer l'avenir en poussant à la reproduction du passé. La perfection de ce qui est d'abord imparfait et la précision de ce qui est d'abord incertain pourraient donc bien être ainsi l'œuvre du temps. Mais le temps ne fait rien à l'affaire, quand il s'agit d'expliquer, non plus le progrès, l'achèvement, la répétition ou le perfectionnement d'un acte quelconque, mais le commencement et la première production; car le propre de l'habitude est de ne rien commencer et de n'intervenir au plus tôt que dans le second acte. Que l'on considère l'habitude, soit dans les générations successives d'une espèce animale, soit dans un seul individu, il n'en faut pas moins qu'elle soit précédée d'un premier acte dont elle est l'habitude, c'est-àdire la répétition et le perfectionnement, et qui seul peut mériter d'être appelé instinctif. Il ne suffit donc pas d ajouter le temps à l'habitude pour confondre l'instinct dans l'habitude.
En faisant de l'instinct une habitude héréditaire, on ne résout pas la question de la nature et de l'origine de l'instinct, on ne fait que la reculer dans le passé- et ce n'est que par un subterfuge ou un sophisme qu'on croit la supprimer en prolongeant indéfiniment ce passé L'hérédité ne peut qu'augmenter la puissance de l'habitude e le n en saurait changer l'essence. L'habitude accumule' elle entasse, elle thésaurise, de jour en jour si elle est individuelle, de père en fils, de génération en génération, si elle est héréditaire; mais remontez par la pensée a l origine, et vous trouverez nécessairement dans l'espèce un premier individu qui n'a pas reçu l'habitude mais qui l'a faite ou ébauchée et transmise, et dans cet individu un premier acte, qui n'était pas habituel, puis-
qu'il était premier, et dont l'habitude a pu naître. N'eston pas en droit de croire que, si l'instinct est quelque part, c'est dans ce premier acte.
L'hérédité de l'habitude peut donc servir à expliquer la précision, la facilité, la perfection, caractères que l'on reconnaît généralement dans les actes instinctifs, mais qui ne constituent peut-être pas tout l'instinct. C'est là justement ce que disent le sens commun et la sagesse des nations quand on appelle l'habitude une seconde nature, à savoir que les actes habituels s'accomplissent avec l'aisance et la' précision constatées dans les actes qui passent le plus généralement pour naturels. A l'origine de l'habitude héréditaire, comme à celle de l'habitude individuelle, il est un premier fonds, un premier acte tout au moins, qui n'est pas l'acquisition ou le résultat de l'habitude. L'hérédité jointe à l'habitude peut, plus encore que l'habitude toute seule, restreindre le domaine de la nature première; elle ne peut ni le créer absolument, ni l'anéantir tout à fait. Elle explique peutêtre, sauf à résoudre les difficultés à venir, la possibilité de la transformation des instincts, elle ne rend pas compte de leur première acquisition.
L'habitude reçoit de l'hérédité autre chose que du temps pour imiter encore, sinon pour créer l'instinct, en donnant aux actes des animaux un nouveau caractère que l'on reconnaît aussi généralement dans les actes instinctifs. Le plus souvent on n'attribue l'action d'un animal à un instinct, qu'autant que tous les individus d'une même espèce accomplissent également cette action. Or, l'habitude individuelle ne peut expliquer la similitude des actes de tous les représentants d'une espèce. Condillac n'a pu rendre compte de l'identité des habitudes individuelles qu'en lui donnant pour raison l'identité des besoins, c'est-à-dire au prix d'une flagrante contradiction. Mais l'habitude héréditaire pourrait bien expliquer ce que ne peut pas faire l'habitude individuelle. En effet, l'hérédité suppose la génération et la multiplication des individus dans une progression indéfinie; elle donne par conséquent à l'habitude des sujets en nombre illimité.
Par l'hérédité, l'habitude d'un seul devient à la seconde génération l'habitude de plusieurs, de toute une famille, et, au bout d'un temps plus ou moins considérable, l'habitude de toute une race ou de toute une espèce, ce qui est ici la même chose. Dès lors, l'acte habituel offre une ressemblance de plus avec celui que l'on attribue d'ordinaire à uu instinct, car il est accompli de la même façon par tous les individus d'une même espèce, c'est-à-dire par tous les descendants d'un individu, héritiers de son habitude personnelle.
Malheureusement pour la vérité, ou même pour la simple régularité de cette thèse, les lois de l'hérédité, comme nous le constaterons tout à l'heure, sont ou paraissent être bien complexes, sinon bien capricieuses, et incapables de produire toutes seules cette uniformité d'actions, d'instincts ou d'habitudes chez tous les individus d'une même espèce. Pour qu'elle eût ce pouvoir, il faudrait que l'hérédité en général, et particulièrement celle des habitudes, fût nécessaire, constante, universelle, qu'elle nivelât en quelque sorte tous les êtres et fît disparaître toute individualité; sans quoi, parmi tous les individus d'une même espèce, on en devra- trouver qui, n'ayant pas eu part à l'héritage des habitudes paternelles', n'auront pas les instincts de leurs semblables, des exceptions, des monstres, des tigres sans férocité, des fourmis paresseuses, des castors qui ne sauront pas faire une digue, des oiseaux incapables de construire un nid, des abeilles qui feront des cellules informes, ou tout au contraire des originaux, des inventeurs qui travailleront à leur manière et sans précédent, qui se créeront euxmêmes leurs habitudes et leurs instincts. M. Ch. Darwin a parfaitement reconnu la possibilité, la réalité et la fréquence de ces effets bizarres que produisent ou permettent les lois mystérieuses de l'hérédité; et il s'en est servi si bien, qu'il en a fait, sans pourtant les expliquer aucunement, la base même de tout son système. C'est pour éliminer une partie de ces créations originales de la nature, en violation au moins apparente des lois de l'hérédité, et pour conserver les autres comme les souches des
races viables et des espèces de l'avenir, qu'il a imaginé ses deux fameux agents de destruction et de progrès, la concurrence vitale et la sélection naturelle.
Pour être en droit d'affirmer que les instincts ne sont que des habitudes héréditaires, il ne suffirait pas d'avoir prouvé que quelques habitudes se transmettent quelquefois par la voie de l'hérédité, il faudrait prouver encore qu'il en est ainsi de toutes les habitudes, physiologiques ou organiques, intellectuelles ou morales, que cette transmission est un fait universel ou une loi nécessaire; il faudrait prouver enfin, non seulement que des habitudes ainsi transmises peuvent, dans de certaines conditions, ressembler ou équivaloir à des instincts, mais aussi que, partout où nous voyons des instincts, il n'y a que des habitudes héréditaires; qu'en outre de ces habitudes héréditaires, il n'y a nulle part et en aucun temps des instincts absolument primitifs, soit de l'individu, soit de l'espèce, impossibles à expliquer par l'hérédité d'une habitude et méritant seuls vraiment le nom d'instincts.
C'est un fait que certaines habitudes se transmettent, parla voie de la génération, d'un individu à un autre, de telle sorte qu'un individu recueille parfois les fruits d'un passé qui n'est pas le sien, de la vie et de l'expérience d'autrui. Il serait aussi peu raisonnable de contester ce fait d'une manière générale que d'en tirer les conséquences qu'il ne renferme pas, par exemple, que d'en conclure que toutes les habitudes se transmettent de même partout et toujours, avec une égale nécessité.
En effet, les habitudes différentes paraissent se comporter assez différemment quant à la transmission héréditaire. Il en est qui semblent passer avec une certaine facilité d'une génération à la génération suivante ; celles, par exemple, qui regardent la vie organique. Les physiologistes prétendent que rien n'est plus héréditaire que la santé, si ce n'est la maladie, qui est comme une habitude vicieuse des organes vivants ou des fonctions vitales. Beaucoup même érigent cette opinion en théorie absolue, et soutiennent qu'une race ou une famille, qui
se multiplie sans croisement ou sans infusion d'éléments étrangers, est fatalement vouée à l'abâtardissement et à l'extinction, parce que l'habitude du mal s'accroît à mesure qu'elle se transmet, selon les lois progressives de l'habitude, n'étant contre-balancée par aucune influence étrangère. Quelques médecins aliénistes poussent l'application de la théorie jusqu'à condamner sûrement à la folie, sous quelqu'une de ses formes, le fils d'un père aliéné. D'une autre part, l'acclimatation d'une race animale ou d'une nation humaine dans des lieux qui ne l'ont pas vue naître, d'abord difficile et imparfaite pour les premiers individus , s'achève au prix de nombreuses hécatombes et profite aux générations suivantes, qui finissent par sembler indigènes.
On ne saurait nier non plus l'hérédité des habitudes intellectuelles ou morales; mais la transmission en est peut-être moins fréquente et plus irrégulière. Il va sans dire qu'on ne saurait invoquer ici comme exemples des faits contestables et qui constitueraient une véritable pétition de principe; on ne peut donner pour preuve de l'hérédité des mœurs les travaux semblables des générations successives des insectes, car-il s'agit précisément de décider si ces travaux et ces mœurs sont le résultat d'une habitude héréditaire ou d'un instinct primitif, où n'intervient en rien l'expérience, pas même celle des premiers ancêtres. Mais voici des faits plus concluants. La chasse, dans les conditions où l'homme la fait faire à certaines races de chiens qu'il a dressées, n'est pas naturelle à ces animaux, et pourtant « bon chien chasse de race. » Les produits des chevaux domptés et de tous les animaux domestiques ou apprivoisés sont plus faciles à dresser à leur tour que ceux des bêtes laissées à l'état sauvage.
Ces exemples sont irrécusables ; mais ils sont déjà moins nombreux et moins précis que les faits où se révèle l'hérédité des habitudes organiques ou vitales. La transmission des habitudes morales ou intellectuelles, quand il s'agit de l'homme, sans cesser d'être incontestable, semble encore moins régulière et moins fréquente.
On peut dire que cette différence n'est qu'apparente, que cela tient seulement à ce que, la vie individuelle étant plus considérable chez l'homme que chez les animaux, qui ne vivent guère que de la vie de l'espèce, l'hérédité n y est pas au fond moins réelle et moins constante, mais quelle y est contrariée et effacée par le développement d'une personnalité nouvelle. Toujours est-il qu'à juger les choses selon les apparences, « tel père, tel fils » est un proverbe qui, sans être infaillible, même au seul point de vue de la ressemblance des formes plastiques et des organes, perd de plus en plus de sa vérité, quand on l'applique à l'hérédité des habitudes physiologiques et surtout à l'ordre des choses intellectuelles et morales. Quelques explications que l'on en puisse donner, cette différence ne peut étonner comme une anomalie que celui qui confondrait les qualités morales dans les dispositions organiques et le principe de la pensée dans la matière du corps.
C'en est assez néanmoins pour admettre comme un fait plus ou moins fréquent la transmission des habitudes de toutes sortes d'une génération à une autre chez tous les vivants, végétaux, animaux ou hommes, et particulièrement l'hérédité des habitudes intellectuelles et morales; mais aussi c'en est assez pour nier l'universalité et la nécessité de cette transmission de l'habitude.
Il est, parmi les physiologistes, des défenseurs si opiniâtres de l'hérédité universelle et nécessaire, qu'ils n'admettent pas, par exemple, que certaines maladies qui s'offrent chez un individu ne soient pas un héritage de ses parents. On a beau constater que ceux-ci en sont exempts ou qu'ils sont morts de -tout autre mal, on trouve des savants pour prétendre qu'ils en portent le germe caché, qu'ils en seront affligés plus tard, ou qu'ils en seraient morts à coup sûr, s'ils n'avaient péri de quelque autre manière, ou bien enfin que c'est un cas d'atavisme; ce qui veut dire que le mal provient de quelque aïeul, et que l'héritage a passé par-dessus la tête d'une ou de deux générations pour n'être .transmis qu'à la seconde ou la troisième. Bien loin de contester le fait de l'atavisme, il importe
au contraire de le constater, et, s'il est impossible de se l'expliquer, il en faut tirer les conclusions qu'il renferme , mais se garder d'en conclure ce qu'il n'implique pas. On voit déjà par cet exemple combien il est facile d'en abuser et d'une façon ridicule, car, selon ce raisonnement, on ne pourrait être fou que par héritage.
L'atavisme se retourne même contre la loi d'hérédité, qu'il infirme au moins autant qu'il la confirme; car, si l'atavisme est une loi, l'hérédité directe en est une violation, ou, si la loi est l'hérédité directe, c'est l'atavisme qui y fait exception. En général, les plus ardents défenseurs de l'hérédité quand même ne s'aperçoivent pas qu'ils détruisent leur propre thèse, quand ils prétendent accorder à la loi de l'hérédité une puissance immuable, afin d'expliquer par la transmission des caractères ou des habitudes individuelles la métamorphose des formes spécifiques et la formation des instincts. Ils ne s'aperçoivent pas que l'hérédité ne peut expliquer le progrès qu'à la condition expresse de n'être pas une loi absolument rigoureuse, universelle, nécessaire, inflexible. C'est une loi de conservation et d'immobilité; si quelqu'un est en droit de l'invoquer ce sont les partisans de la fixité des espèces et des instincts. En effet, s'il faut absolument que l'individu hérite tout de ses parents, il n'y a plus place pour son individualité; si cependant, par une exception incompréhensible, il naît marqué de quelque caractère particulier, doué de quelque qualité accidentelle, comment cet. accident d'un jour, cette marque individuelle, pourra-telle remporter sur le cachet constant de sa race et se transmettre à ses descendants; n'est-pas là le cas où l'héredite prendrait naturellement la forme de l'atavisme pour faire prévaloir le type sur .l'accident, l'habitude invétérée sur l'ébauche de l'habitude, et redresser l'écart inexplicable de la nature?
Nous verrons que M. Ch. Darwin a donné en plein contre cet ecueil. C'est à la condition que les caractères même les plus saillants et les mœurs les plus anciennes d une espèce, d'une race, d'un couple ou d'un individu ne soient pas nécessairement et inflexiblement transmis-
sibles à sa progéniture, que la nouvelle génération pourra différer sensiblement de la précédente ; comment espérer alors que les habitudes d'un jour ou les caractères fortuits puissent se transmettre avec la régularité indispensable pour assurer la métamorphose, le progrès ou la décadence de l'espèce?
La loi de l'hérédité est incontestable; mais il est incontestable aussi qu'elle n'est pas inflexible, qu'elle admet des tempéraments, qu'elle a une certaine élasticité difficile à déterminer, qu'elle s'efface souvent devant l'action d'autres lois plus profondes, qu'en tout cas les partisans de la transformation des espèces et des instincts ne doivent pas fonder sur elle toute leur argumentation. Le fait de l'atavisme, tout inexpliqué qu'il est, met précisément en lumière ces deux vérités : l'atavisme atteste la puissance de l'hérédité, puisqu'il la montre s'exerçant même à distance, à travers l'intervalle d'une ou de deux générations; il atteste aussi l'impuissance plus ou moins fréquente de l'hérédité par l'existence même de ces générations intermédiaires et réfractaires.
Considérons, comme un fait acquis la transmission par la génération des formes, des qualités, des aptitudes corporelles, intellectuelles ou morales, et des habitudes ellesmêmes du père et de la mère, se perpétuant chez l'enfant comme une conséquence de ces aptitudes et de ces formes ; mais reconnaissons en même temps que, si ce fait est une loi, cette loi souffre une multitude d'exceptions que l'expérience constate aussi certainement que la règle. Admettons que l'enfant puisse hériter non seulement de la nature première du père et de la mère, mais aussi de leur seconde nature. Les habitudes, ainsi acquises par une ou plusieurs générations et transmises aux générations suivantes, sont-elles ce que l'on appelle et ce qui mérite d'être appelé des instincts? Et tous les actes que nous appelons instinctifs peuvent-ils être et ■ sont-ils en effet des habitudes héréditaires ?
Il est bien possible que plusieurs dispositions, soit des espèces animales, soit de l'espèce humaine, que nous appelons des instincts, ne soient que des habitudes héré-
ditaires que nous n'avons pas le moyen de juger telles, ne les ayant pas vues se former sous nos yeux : en effet, une habitude acquise par une ou plusieurs générations passées peut fort bien, une fois transmise par héritage aux générations présentes, se comporter comme se comporterait un instinct primitif, puisque, chez un même individu, c'est le propre de l'habitude de produire des actes qui semblent absolument naturels. Mais il ne s'ensuit pas de ce que nous appelons instincts certaines habitudes héréditaires d'une espèce animale quelconque, que cette habitude mérite en effet ce nom, et de ce qu'une habitude héréditaire se comporte comme ferait un instinct naturel, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait pas d'instinct naturel dont les habitudes héréditaires peuvent revêtir certains caractères. Par exemple on dit et on croit généralement que c'est l'instinct qui pousse le chien à aboyer :
Irritata canum quum primum immane Molossum
MoJlia ricta fremunt, duros nudantia dentés,
Longe alio sonitu rabie restricta minantur,
Et quum jam latrant et vocibus omnia complent;
Et catulos blande quum lingua lambere tentant,
Aut ubi eos jaciant pedibus, morsuque petenles,
Suspensis teneros minitantur dentibus haustus,
Longe alio pacto gannitu vocis adulant,
Et quum deserti baubantur in rcdibus, aut quum
Ploranles fugiunt submisso corpore plagas 1.
Pourtant ce jugement semble bien aujourd'hui être erroné. L'aboiement et ses variétés ne sont que des habitudes héréditaires de l'animal domestique, acquises et transmises par une longue suite de générations antérieures vivant à côté de l'homme. Nous n'aurions sans doute jamais corrigé cette erreur si l'animal sauvage, type perdu de notre chien domestique, ne s'était en quelque sorte refait de lui-même par des individus de l'espèce revenues depuis plusieurs générations à la liberté. Ce chien redevenu sauvage, qui n'aboie pas, mais qui hurle et se creuse des espèces de terriers, nous a prouvé que l'aboie-
l. Lucrèce, chant V, vers 1062-1071.
ment du chien domestique n'est pas un instinct primitif de espèce, puisqu'il se perd à l'état de nature, et qu'au contraire le creusement d'un terrier pourrait bien en être un dont la domestication aurait fait perdre presque entièrement la trace. H
Il est possible que nous nous trompions bien souvent de la même façon, et beaucoup d'actes que nous attribuons a des instincts primitifs pourraient bien n'être en eflet que des habitudes héréditaires ; mais il n'est pas certain que nous nous trompions toujours. Quand bien même on admettrait en théorie la possibilité qu'il en soit de toutes les actions prétendues instinctives comme de 1 aboiement du chien, qu'il n'y ait absolument pas d'autre instinct des espèces que l'habitude héréditaire, il faudrait encore prouver que toutes les actions des hommes ou des bêtes qui ne relèvent pas évidemment de l'expérience personnelle des individus, de leur intelligence ou de leur volonté, et que l'on rapporte généralement à des instincts primitifs, peuvent s'expliquer conformément à cette théorie comme étant le résultat d'habitudes héréditaires.
Eût-on prouvé cela et réussi à expliquer tous les prétendus instincts des bêtes et des hommes par l'hérédité de l'habitude, cette explication ne serait sans doute encore qu'une hypothèse à laquelle les faits ne donneraient aucun démenti et qui ne détruirait pas nécessairement l'hypothèse contraire des instincts naturels ; mais, à défaut de la certitude, elle aurait du moins une certaine vraisemblance. Or cette démonstration, nécessaire pour n'arriver encore qu'à la vraisemblance, elle est impossible, car il y a des faits dont l'hérédité de l'habitude ne peut aucunement rendre compte ; et, comme il n'est pas nécessaire, pour démontrer la fausseté d'une hypothèse exclusive, de prouver que tous les faits la contredisent, c'est assez d'une seule action qui ne saurait résulter d'une habitude héréditaire , pour faire voir l'erreur de cette opinion qui remplace partout .l'instinct par l'habitude.
Ce fait décisif, il était naturel, on pourrait presque
THÉORIE DE LAMARGK
dire il était juste qu'il fût fourni par les plus industrieux des animaux, par les insectes, et, parmi eux, par ceux dont le travail fait l'admiration des architectes et des géomètres, chez qui l'instinct se révèle par les plus merveilleux effets-, par les abeilles. Tout le monde sait que les ouvrières qui construisent ces cellules régulières et si habilement disposées qu'elles peuvent contenir le plus de miel possible avec la plus petite dépense de cire, c'est-àdire le plus de provisions pour la ruche avec le moins de matière inutile, sont des neutres, incapables de perpétuer l'espèce, taudis que les insectes féconds, à qui est réservé le pouvoir de reproduire et leurs semblables et les neutres, sont incapables de travail. Il en est de même chez beaucoup de fourmis que chez les abeilles. Comment donc le travail de ces insectes serait-il le résultat d'une habitude acquise successivement par des générations antérieures et transmises aux générations présentes, puisque les générations d'ouvrières, séparées les unes des autres par leur stérilité, ne se succèdent pas en ligne directe, mais en ligne collatérale, et ne peuvent se transmettre leur industrie par héritage; puisque les individus féconds, qui donnent naissance aux neutres aussi bien qu'à leurs semblables, peuvent bien transmettre à ceuxci la fécondité qui leur est propre , mais ne sauraient transmettre à ceux-là un art qu'ils n'ont pas ?
M. Ch. Darwin lui-même ne croit pas que l'hérédité d'une habitude suffise à expliquer ni l'industrie des abeilles, ni aucun instinct important des espèces où la fécondité est commune à tous les individus i. Aussi reconnaît-il 2 que l'exemple des abeilles et des fourmis est une preuve concluante de la fausseté de cette hypothèse et il s'étonne que personne « n'ait argué du cas des insectes neutres contre la théorie des habitudes héréditaires de Lamarck. » On ne saurait recueillir un témoignage à la fois plus précieux et plus impartial, car M. Ch. Darwin avoue que -ces faits, qui démontrent