‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 29 sur 62 · De l'origine des espèces, p · texte numérisé non relu

De l'origine des espèces, p

•2. Ibid., p. 300.

produites à différentes heures dans quelques-uns de ces ancêtres, au moment même de leur génération. Cette modification etait-elle heureuse, c'est-à-dire utile à l'individu lui constituait-elle un petit avantage pour la quête de sa nourriture, pour sa défense, pour sa vie, une supériorité quelconque dans la lutte que tous les vivants soutiennent les uns contre les autres pour subsister dans la concurrence vitale, elle a passé comme un héritage aux générations suivantes par la sélection naturelle, c'est-àdire que les individus nés de cet ancêtre et qui n'avaient pas hérité de lui cet avantage, ont, dû, grâce à l'infériorité qui en résultait pour eux dans la concurrence vitale, disparaître plus ou moins rapidement , tandis que ceux-là seuls qui en avaient reçu l'héritage purent vivre et se perpétuer. Parmi ceux-ci, quelqu'un a-t-il à son tour offert accidentellement quelque modification nouvelle également avantageuse, quelque perfection supérieure de la même faculté, les héritiers de cette modification ont vécu, la concurrence vitale et la sélection naturelle ont encore fait justice des autres, et toujours de même à chaque nouvel accident heureux qui est venu accroître chez un individu ses ressources pour soutenir le combat de la vie. Ce sont ces heureux accidents, ces modifications avantageuses. des facultés mentales qui, en s'accumulant à travers les siècles, ont réussi à produire les mœurs que nous observons dans la génération présente et ce que nous appelons ses instincts.

Il ne s'agit ni de louer ni d'admirer l'habileté supérieure de M. Darwin , ni même de critiquer sa théorie. Nous cherchons seulement, en ce qui regarde l'instinct, ce que l'auteur a prouvé ou même simplement affirmé, en acceptant provisoirement comme vrai tout ce qu'il avance.

Dans cette hypothèse de la vérité de son explication, M. Darwin a prouvé que les facultés mentales, c'est-àdire les instincts d'un individu actuellement vivant, ne sont pas les mêmes qu'on aurait pu observer il y a un nombre indéfini de siècles chez un de ses ancêtres; par conséquent que les instincts sont variables dans une espèce, c'est-à-dire dans une suite indéfinie de générations

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successives. Mais, bien loin d'avoir prouvé que ces instincts fussent variables dans un même individu pendant sa courte vie, il a plutôt soutenu le contraire, en n'attribuant que la moindre importance à ces variations insignifiantes. Il a donc prouvé la possibilité de la tranformation des instincts dans l'espèce, sinon dans l'individu, par le moyen de l'hérédité et de ses auxiliaires, mais nullement l'acquisition de ces instincts. Il a prouvé au contraire, ou du moins admis, deux choses : la première, que l'instinct, s'il se transforme, ne se forme pas, s'il se perfectionne, ne s'acquiert pas, qu'il est absolument primitif; la seconde, que l'instinct est essentiellement et originairement individuel.

En effet : 1° Qu'est-ce que l'instinct de l'individu que -voici? la somme de tous les instincts partiels et imparfaits de ses ancêtres, accumulés et comme superposés en lui par l'hérédité; c'est comme un nombre composé d'unités ajoutées une à une. Le nombre, l'instinct actuel de cet individu, provient, si l'on veut, de l'addition de ces unités composantes; mais d'où viennent ces unités, ces instincts partiels, ces fragments d'instinct? M. Darwin le dit en propres termes: ils sont l'œuvre et le secret de la nature et presque du hasard. Par exemple, « un pigeon quelconque ayant montré des dispositions naturelles à prendre cette étrange habitude de faire la culbute en volant, et ayant légué la même tendance à sa race i, l'élection, longtemps continuée à travers les générations successives des sujets chez lesquels cette tendance prit de plus en plus de force, a pu rendre peu à peu les pigeons culbutants tels que nous les voyons aujourd'hui 2. » Puisque cette tendance ou cette disposition est naturelle, ni l'habitude, ni l'hérédité ne l'engendrent; elles la trouvent, la reçoivent de la nature d'un individu, et la transmettent à d'autres. C'est donc la nature seule qui fait l'instinct d'une espèce; mais, au lieu de le faire apparaître tout d'abord et tout d'un coup avec la perfection dernière ou relative

1. Darwin mêle ici l'habitude à l'hérédité. %. De l'origine des espèces, p. 308.

que nous lui voyons aujourd'hui, et dans tous les individus en même temps, elle procède par degrés, s'y prend ?ndPividuenSes °1S P" Créatl°nS SUC™, P-tiellL et 2° L'hérédité explique si peu cette tendance naturelle que 1 instinct se produit au contraire comme une violation flagrante des lois de l'hérédité. La loi générale et régulière serait que tous les individus héritassent des caractères de leurs parents et leur ressemblassent en tout. Ce pigeon qui naît avec une tendance naturelle à laire le saut périlleux, ne ressemble pas en cela à ceux dont il est ne ; il n'a pas hérité d'eux cette tendance Cet instinct qui apparaît chez lui pour la première fois 'dans la suite des générations, il est une exception à la règle une sorte de monstruosité, un accident, comme dit Darl win, c'est-à-dire une irrégularité; c'est, disent quelques physiologistes, une idiosyncrasie, à savoir quelque chose de particulier au tempérament de l'individu, 'sa différence propre, son originalité. Un instinct est donc à 1 origine essentiellement individuel et exceptionnel heredlte, qui ne l'a pas produit ni transmis encore, s'en empare, et son œuvre consiste à le multiplier et à le généraliser en le transmettant à d'autres individus nés de celui-la ; la sélection et la concurrence vitale à leur tour font de cette exception la règle, de cette monstruosité une chose ordinaire, en la respectant chez les individus qui en ont hérité et en supprimant les autres. Il est donc rigoureusement exact de dire que l'apparition d'un instinct est une violation de la loi commune de l'hérédité, que l'instinct ne varie et ne se perfectionne que par une série de violations nouvelles, que l'hérédité ne fait que le transmettre et le propager. C'est une vraie génération spontanée.

Disons encore en passant que cette théorie n'est même pas bien conforme à la fameuse loi de continuité empruntée à Leibnitz et si chère à M. Darwin et à son école : natura non agit saltatim. En effet, c'est par sauts et par saccades au contraire que procède ici la nature: les sauts qu'elle fait sont petits et nombreux, mais on pour-

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rait les compter, car on sait exactement à quels moments elle les exécute : c'est au passage d'une génération à une autre. La doctrine qui explique par l'habitude héréditaire les variations de l'instinct est bien plus conforme à l'esprit et à la lettre de la loi Leibnitienne, puisque le progrès de l'habitude est continu et ne connaît pas ses époques critiques.

Enfin, non seulement prétendre expliquer l'instinct par l'hérédité à la façon de M. Darwin ou de toute autre manière, c'est faire une pétition de principe, parce que l'hérédité suppose nécessairement la conquête ou la possession naturelle de quelque bien à transmettre; mais c'est encore faire un cercle vicieux. Car cette transmission par voie d'hérédité implique comme véhicule l'acte même de la génération. Or à cet acte de la génération semble bien présider le plus manifeste, le plus impérieux, le moins progressif, le plus général et le plus inexplicable de tous les instincts. L'expliquer par l'hérédité est contradictoire, puisqu'il est lui-même la raison de la possibilité de l'hérédité.

Un esprit aussi ingénieux et aussi fécond en ressources que M. Darwin pourrait le tenter à la rigueur, si les hommes, les grands animaux et tous les insectes se multipliaient à la façon de quelques pucerons par fissiparité, ou à celle des polypes par bourgeons, ou même comme se multiplient les mollusques hermaphrodites. Mais cet instinct à deux, qui fait concourir à un même acte des individus dissemblables, précisément parce qu'ils différent, et par ce en quoi ils diffèrent, cet instinct qui gouverne le monde, qui soumet à son empire les espèces animales les plus diverses, et dont les plantes ellesmêmes offrent au moins l'analogue, la raison se refuse à la pensée qu'il soit l'effet et non la cause de la génération, un accident et non une loi nécessaire, une heureuse erreur de la nature. On Comprend mieux que les antiques genèses des poètes, des théologiens et des philosophes en aient fait un Dieu éternel et toujours jeune, antérieur à l'univers, ordonnateur du chaos, principe de tous les êtres, la source même de la vie.

u^tbîïde.et hérédité, unies ou séparées, sont radicaement impuissantes à expliquer la formation de l'instinct. Ce n es plus qu'une question secondaire et peut-

ll JZ ST ^eSTR dG mesure' ^ue de savoir si 1 instinct est capable de variation et de progrès et dans

quelles hontes la transformation en est possible, et c'est la seule qu'ait réellement traitée M. Darwin

Donc il existe certainement quelque instinct qui n'est ni une habitude, ni un héritage, qui n'est pas acquis, mais primitif, immuable ou non, général ou individuel précis ou vague, savant ou grossier, aveugle ou intelligent, quels qu'en soient les autres caractères

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