‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 30 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lois générales de l'instinct chez les animaux et chez

l'homme.

Qu'est-ce que l'instinct?

Il ne nous est pas permis désormais de le confondre avec l'habitude, même héréditaire; mais ce que nous savons de l'habitude peut nous aider à définir et à expliquer dans une certaine mesure la nature de l'instinct.

En effet, si l'instinct n'est pas l'habitude, ce n'est pas non plus sans de sérieux motifs que quelques savants ont tenté de ramener l'un à l'autre et que la sagesse des nations a fait de l'habitude une seconde nature. Pourquoi donc les uns confondent- ils l'instinct avec l'habitude? Pourquoi les autres comparent-ils l'habitude à l'instinct? C'est qu'il y a tout au moins cette ressemblance entre l'habitude et l'instinct, que l'habitude imite 1 instinct a s'y méprendre et atteint avec le temps au même résultat qu'obtient du premier coup l'instinct. La raison d être de l'habitude nous révèle donc celle de J instinct lui-même, dont elle est une copie et au défaut duquel elle supplée. Or que fait l'habitude ? Elle permet *a 1 agent de répéter avec plus d'aisance et de précision

L'HABtTUDE et l'instinct

un acte déjà accompli et lui donne une tendance à le reproduire; par là, elle détermine à l'avance les actes futurs. Si c'est là le propre de l'habitude, si c'est pour cela qu'elle mérite d'être appelée un instinct acquis, c'est que le propre de l'instinct est de déterminer avec une certaine précision les actes de l'animal dès leur première exécution.

Toute action, tout mouvement d'un être vivant, comme toute modification de la matière brute, en un mot tout phénomène de la nature, est rigoureusement déterminé; toute puissance se manifeste par un acte précis, comme toute matière revêt une certaine forme. Or il y a, dans le monde que nous connaissons, plusieurs principes de détermination des phénomènes, différents selon les êtres et la place qu'ils occupent dans la hiérarchie des créatures, qui déterminent certains ordres de faits, mais sont incapables de déterminer les autres. Les forces mécaniques, physiques ou chimiques, soit qu'on les distingue, soit qu'on les confonde, les forces vitales, l'intelligence sous la forme de l'expérience, l'habitude, la Arolonté, sont des principes de détermination des phénomènes; chacun agit dans une certaine sphère et n'intervient point dans les autres, détermine certains faits et laisse à d'autres principes la détermination du reste. Mais il est des phénomènes que ni les forces et les lois de la mécanique, de la physique ou de la chimie, ni celles de la vie, ni l'expérience, ni l'habitude, ni la volonté ne dirigent et ne déterminent, parce que pour différentes raisons elles sont impuissantes à le faire. Il faut cependant que ces faits, pour être ce qu'ils sont, soient déterminés comme tous les autres; le principe qui les détermine, c'est l'instinct.

Montrons quels phénomènes déterminent les forces purement physiques, les forces vitales, l'expérience, la volonté, comment et pourquoi il en est d'autres que ces forces sont incapables de déterminer, comment l'instinct à tous ses degrés n'est autre chose que la détermination originelle des faits dont aucun autre principe ne peut expliquer la détermination.

Dans Je monde inorganique règne la régularité la plus parfaite et la plus visible; jamais d'exception, jamais d'cà peu près ; tous les phénomènes sont déterminés d'avance par des forces et des lois dont la formule est invariable pour tous les moments de la durée; car la matière brute n'a pas d'âge, elle est éternelle dans son existence, immuable dans sa substance, inaltérable dans sa force. Tous les phénomènes sont également déterminés pour tous les corps, pour tous les fragments, pour tous les éléments de la matière universelle. Bien mieux, tous ces phénomènes sont semblables, tous sont identiques; ils ne diffèrent que parles circonstances du temps et du lieu. Un corps tombe comme un autre corps, de plus bas ou de plus haut, dans l'air, dans l'eau ou dans le vide; mais sa chute, quelles qu'en soient les circonstances, est l'expression exacte de la loi de la pesanteur. La force de gravité de la matière est la même dans toutes ses parties ; elle est, pour un corps quelconque, en raison directe de sa masse, c'est-à-dire de la quantité de substance ou du nombre des éléments qui la composent. Chacun de ces éléments possède cette force au même degré, l'exerce selon la même loi; et il en est de même de toutes les autres forces que la science peut énumérer et distinguer dans cette matière. Il en est de même des lois de la réflexion et de la réfraction de la lumière que des lois de la gravitation. Il en est de même, quelque hypothèse scientifique que l'on admette pour expliquer les faits, atomisme ou dynamisme. S'il y a en réalité et non pas seulement en théorie, des molécules ou des atomes, l'un vaut l'autre. Ces molécules ou ces atomes sont indiscernables, au moins comme les homéoméries d'Anaxagore, sauf par la place qu'ils occupent dans l'espace et le moment où on les considère. Chacun est le type de tous les autres et n'a de particulier que les circonstances où il se trouve; tout autre, mis en son lieu, se comporterait absolument de même. Ce sont des unités numériques; ce sont par supposition des indivisibles ; ce ne sont pas des individus. Substituez par la pensée un atome à un atome dans un corps quelconque, aucun

LEMOINE. o

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changement ne se produira, venant de Ja force inhérente au nouveau venu. Les circonstances font à la surface la diversité infinie des phénomènes et des corps; au fond, c'est la plus complète uniformité. Aussi, si les sciences physiques n'arrivent pas à l'exactitude idéale des mathématiques, cela ne tient-il qu'à la complexité des circonstances et à l'imperfection de nos instruments et de nos sens; car, dès le principe, tout est déterminé par la nature ou par son auteur dans la matière brute, pour toute la durée des temps, pour toute l'étendue de l'espace, pour tous les atomes qui s'y meuvent.

Si de là nous portons nos regards à l'autre extrémité de la série des créatures observables, sur l'homme, si, au lieu de considérer les simples mouvements des atomes, nous considérons les actes moraux, nous voyons aussi qu'ils ne sont pas moins déterminés que tous les autres phénomènes de la nature; mais ils le sont tout autrement. Ils ne sont pas déterminés d'avance et une fois pour toutes; mais, si l'on fait abstraction des actes d'habitude, chacun est déterminé pour un moment, dans le présent, à mesure que la vie et la durée s'écoulent. Ils ne reçoivent pas tous une détermination uniforme et invariable ; ils diffèrent au contraire les uns des autres jusque dans les mêmes circonstances. C'est que l'homme est libre. La liberté ou la volonté est en effet le pouvoir qu'a l'homme de se déterminer lui-même. Et c'est parce qu'il possède ce pouvoir que chacun de nous est un individu essentielle*ment différent de tous ses semblables, une personne.

Ai nsi, à l'extrémité inférieure de la série des phénomènes et du monde des créatures, nous trouvons la plus grande uniformité des déterminations et l'absence complète d'individualité dans l'atome qui gravite; à l'extrémité supérieure, la plus grande diversité des actes et la personnalité dans l'homme qui veut librement. Ni en bas, ni en haut, ni dans la chute des corps graves à jamais et rigoureusement déterminée pour tous par les lois fatales de la nature, ni dans la volonté libre d'un tel homme déterminant lui-même son acte présent à ses risques et

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périls, ne se rencontre l'instinct. Il ne s'accommode ni avec l'absence complète, ni avec la perfection de l'individualité. Il faut le chercher dans des phénomènes supérieurs à la physique ou à la chimie la plus savante, même à la vie organique, inférieurs aux actes volontaires, aux pensées, aux passions elles-mêmes, et dans cette sorte d'individualité intermédiaire entre la parfaite similitude des atomes indiscernables et la personnalité parfaite des êtres libres, dans l'espèce. Il est d'autant plus puissant que l'animal vit davantage de la vie de l'espèce; il a d'autant moins de force qu'il vit davantage d'une vie individuelle. Les déterminations de l'instinct n'ont ni la rigueur absolue des déterminations de la matière brute, ni la variabilité infinie des déterminations de la volonté. Elles^sont approximatives et imparfaites; elles admettent et même exigent un complément de détermination, de quelque part qu'il vienne. Elles désignent la fin et dessinent les principales lignes de l'acte futur de l'animal, sans en commander absolument tous les moindres détails, et, tout en le circonscrivant dans des limites infranchissables, permettent une certaine variété et un léger progrès; tout comme l'espèce est à la fois un type déterminé et cependant général, dont les lignes essentielles, insuffisantes et élastiques, doivent être tracées avec plus de détail et de précision par l'influence de causes particulières pour constituer dans l'espèce un tel animal, c'est-à-dire un individu en même temps semblable à tous les autres et différent de tous les autres. L'instinct est vraiment comme l'espèce; il lui est attaché, il a la même origine et la même destinée; il se perfectionne avec elle dans les mêmes limites par l'habitude et l'hérédité; comme elle, il subit l'influence des milieux et des circonstances; comme l'espèce ne peut exister réellement que mariée à l'individualité de chaque être, -l'instinct ne peut rien qu'il ne s'allie avec les capacités variables de chaque individu. C'est pourquoi Lamarck et M. Lh. Darwin ont eu grandement raison, soutenant la transformation organique des espèces, de soutenir la transformation des instincts.

Une force n'est pas seulement, ainsi que le prétend une philosophie dite positive, la simple possibilité de certains phénomènes; toute force, comme dit Leibnitz, enveloppe l'effort, tend à s'exercer et à produire un acte. Sous ce rapport, l'instinct ne diffère pas de toutes les autres forces qui agissent ou que l'on peut supposer dans le monde. Cependant personne ne s'est encore avisé de donner le nom d'instinct aux propriétés de la matière brute; pour qu'un être soit doué d'instinct, il faut au moins que ce soit une créature vivante. Cette première condition suffit-elle?

Quelques savants en effef ne craignent pas d'attribuer aux végétaux les instincts les plus variés, et appellent instinctifs les mouvements de la sève, des racines, des fleurs ou des feuilles. Toute définition de mot est 'libre assurément, et attribuer des instincts aux plantes n'est pas effacer la limite qui les sépare des bêtes; ce n'est même pas assimiler en tous points les instincts supérieurs, qu'on reconnaît dans l'animal à ceux que l'on accorde à la plante. Mais du moins, pour appeler d'un même nom des choses distinctes, faut-il que ces choses soient encore plus manifestement semblables que différentes, ce qui n'est point le cas présent. Il y a plus d'in- . convénients encore quand le mot ainsi défini est un nom usuel et non un terme scientifique, quand il a déjà reçu par conséquent d'un long usage une signification, peutêtre trop indécise, mais certainement très-éloignée de celle qu'on veut lui imposer aujourd'hui. Enfin il est dangereux de prêter aux équivoques par une appellation trop générale et d'inviter à des confusions erronées ou à des inductions téméraires. Or il répugne au sens commun et à l'usage, qui font les langues, d'attribuer aux végétaux des instincts; pour les heurter ainsi l'un et l'autre, il faudrait bien établir que le sens commun a tort et que l'usage est mauvais. Il semble tout au contraire que le sens commun a raison et que l'usage est excellent; ils ont même en leur faveur l'étvmologie : le mot instinct signifie un aiguillon intérieur, une piqûre intérieure

1. Non pas, comme on l'a dit quelquefois, que instinct vienne de

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Or, toujours selon la langue et l'usage, qu'il faut bien finir par accepter quelquefois pour s'entendre, on ne peut aiguillonner, stimuler, que ce qui a non seulement la vie mais la sensibilité. '

Si l'on accordait, aux plantes la sensibilité, non point cette propriété purement organique que quelques physiologistes nomment ainsi, qui appartient à certains tissus et ne se traduit que par le mouvement, mais la vraie sensibilité qui consiste dans le plaisir et la douleur, alors on pourrait accorder aux plantes des instinctsseulement les plantes, ainsi montées en grade, selon l'expression de M. Villemain i, ne seraient plus des plantes mais bien des animaux. Tant que l'on refusera aux végétaux la puissance de jouir et de souffrir, il faudra Jeur refuser l'instinct. Cette tendance à l'acte d'une puissance quelconque ne mérite vraiment le nom d'instinct qu'autant qu'elle existe dans un être sensible et est accompagnée de plaisir ou de douleur.

Quand on le soumet à une analyse scrupuleuse, on trouve plusieurs éléments dans ce phénomène, qui n'est simple qu'en apparence. D'abord, l'état d'une puissance enfermée dans sa virtualité est un état incomplet- il lui manque la réalisation, l'effet, l'acte. Le manque 'de ce complément est un besoin. Cet état de besoin n'existe et ne peut exister que dans les êtres organisés. Les puis-

J-T^y, qui signifierait piquer intérieurement, et qui signifie en réa-

ntTdTlatrr T Ch°Se> fiChSr- ^ 1DOt fran^'S Vient Sèment du Jatm mstmctus, qui, proprement, a le sens d'aiauillon vi-

qure sens transporté d'ordinaire, par analogie, du physZe au mo ral La not.on d'intériorité résulte de l'emploi métaphorique du mot" comme souvent pour stimulus, et non de la préposition! ouï 2 ns T^nS^Tï etCr°mme " uansl^ a lTsenstS on înè JZ T \T C6S m°tS' "<Ç"V> stim«lus> ïnstinctus,

1 ïi Sî? d°nt 16 sens Sénéral est Pi*™. (V. E.)

sances de la nature inorganique ne sont jamais dans cet état défectueux de virtualité qui attend la réalisation. Elles sont toujours en acte, elles produisent toujours un effet; elles ne tendent pas à l'acte, elles le réalisent toujours. Le corps grave que ma main tient suspendu en l'air, tend, dit-on, vers la terre ; mais la force de gravité qui est en lui n'est pas une simple virtualité sans effet actuel. Cette puissance est en acte, elle se déploie réellement, et cet acte, cet effet réel est le poids même dont elle pèse sur ma main. Si ma main abandonne ia pierre, elle tombe; ce n'est pas qu'une puissance, jusque-là sans effet, se réalise : la chute de la pierre est seulement un autre mode de réalisation de cette puissance qui était déjà en acte avant la chute. Le choc sur la terre, la pression qu'elle exerce à sa surface, la résistance qu'elle oppose à la force qui tente de l'en détacher en sont autant d'effets nouveaux qui varient selon les circonstances. Les effets des puissances purement physiques diffèrent de forme, se succèdent indéfiniment, mais ne font jamais défaut; toujours en acte, toujours satisfaites par l'acte présent dont les circonstances déterminent la forme, les forces de la nature inorganique ne connaissent pas le besoin.

Il en est autrement des puissances vitales, des organes, des êtres vivants. Le muscle qui peut se contracter et qui demeure détendu, le nerf qui peut s'émouvoir et que rien n'émeut, l'estomac qui peut digérer et qui reste vide, l'intelligence qui peut connaître le vrai et qui demeure dans l'ignorance, ce sont des forces sans emploi présent, des vertus sans effet réel, à qui manque le complément de l'action. Celles-là ont des besoins. Le besoin, voilà le fonds premier de l'instinct; mais le besoin n'est pas encore l'instinct. Les choses ou les êtres inorganisés n'ont pas d'instincts, parce qu'ils n'ont pas même des besoins; les derniers des vivants, les plantes peuvent avoir des besoins, elles n'ont pas pour cela des instincts. Le besoin n'est que l'état d'imperfection d'une puissance qui ne se réalise pas actuellement; cet état peut n'être pas senti, même par les êtres seusibles. L'estomac,

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par exemple, peut avoir besoin d'aliments, sans que ce besoin soit senti. La faim n'est pas précisément le besoin de nourriture ; elle n'est que la sensation plus ou moins vive attachée à ce besoin. Il peut exister sans la faim, avec l'inappétence; il peut durer plus longtemps que la faim, et même, après plusieurs jours de jeûne, causer la mort, alors que l'aiguillon de la faim a cessé de se faire sentir. Les plantes peuvent avoir des besoins, elles ne sauraient avoir des instincts, parce qu'elles ne sentent pas ces besoins. Leurs mouvements sont spontanés, ce qui les distingue des corps bruts; ils ne sont pas instinctifs, ce qui les confondrait avec les bêtes.

Les êtres sensibles, au contraire, sentent, à moins de circonstances particulières, les besoins de leurs puissances. Ils sont capables d'instinct, parce que cette sensation du besoin est une seconde condition de l'instinct, aussi essentielle que la première, que le besoin luimême. Cette sensation, comme toute autre, se traduit par le plaisir ou la douleur.

Il est évident pour tous que la douleur accompagne le besoin inassouvi, que le plaisir en suit la satisfaction; et il semblé que l'on soit en droit d'en conclure que la souffrance qui naît du besoin ressenti est ce stimulant, cette piqûre intérieure que l'on nomme l'instinct et qui pousse la force vivante à produire un effet, tandis que le plaisir ne naîtrait qu'au moment où la satisfaction commence, durerait autant que le passage de la puissance à l'acte, pour s'évanouir une fois l'acte accompli. La peine serait alors comme la cause motrice, et le plaisir comme la cause finale de l'acte instinctif. Cependant il n'en est pas précisément ainsi. Le plaisir n'attend pas toujours pour se faire sentir que la satisfaction du besoin commence; il se mêle à la peine dès le principe; il accompagne et signale aussi le besoin, du moins tant que la violence n'en est pas extrême. D'une autre part, s'il est toujours la conséquence de l'acte et le signe du besoin assouvi, il ne saurait être,. à l'origine et avant toute expérience, la cause finale et l'attrait de l'action instinctive. Lorsqu'un organe, une puissance corporelle, une

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l'objet propre duVsoin, dl/» toLÎLàXX. les deux formes contraires de la douleur et du pE CW une sensation pénible, assurément, quecelle d^ là aim ou du besoin de a marche, ou de tout autre, et e peut atteindre, si elle se prolonge, les derniers degré de la souffrance; mais, quand elle ne dure, ni ne six s père c est en même temps une douce et véritable jouissance ' que de sentir s éveiller en soi du sein du repoi et de V S

JunS^ Les chatouillements

tZ jT moderee sont pas sans charme, même sans es espérances que la gourmandise en peut concevoirle sentiment de la vigueur de nos muscles, de no è puissance quelle qu'elle soit, et de tous les possibles qu elle renferme virtuellement a quelque chose de flatteur pour celui qui éprouve le besoin de l'exercer Et 1 on pourrait renverser le vers fameux de Lucrèce, dire qu au milieu même des souffrances d'un besoin inassouvi nous goûtons une certaine jouissance à sentir ce dont nous sommes capables.

La douleur n'en paraît pas moins être la compagne la plus inséparable, et le principal aiguillon de l'instinct La jouissance, qui suit la satisfaction du besoin et accompagne l'exercice de la puissance, est certainement un mobile d'action très énergique; mais pour agir comme attrait, il faut que le plaisir ait été déjà goûté. Il peut donc bien expliquer la tendance au renouvellement d'un acte instinctif, mais non la première action. Cette jouissance, c'est le fruit de l'expérience, et le véritable instinct n a rien a voir avec l'expérience. 11 n'y a -que le plaisir éprouvé, le plaisir connu qui puisse exercer quelque attrait; le premier aiguillon de l'instinct ne saurait être la promesse d'un plaisir futur et ignoré. Un acte auquel nous invite la promesse d'un plaisir futur n'est donc pas purement instinctif, puisqu'il suppose nécessairement un premier acte accompli dans d'autres conditions et nous en rappelle la conséquence agréable.

L'instinct fuit la douleur du besoin dont il naît; il ne

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recherche pas le plaisir comme le résultat futur de l'action. L'instinct est donc plus que le besoin et moins que le désir. Le besoin n'est qu'un état qui peut n'être pas senti; ce n'est ni un mouvement, ni un effort. Le désir a une fin, il lui faut la connaissance plus ou moins claire de son objet. L'instinct pousse l'agent; il le force à produire un effet, il ne lui propose pas une fin. Le résultat de l'acte instinctif peut être une fin poursuivie par une intelligence étrangère et une cause supérieure; mais il n'est pas tel pour l'agent lui-même. Lorsque l'agent sait le résultat futur de son acte, ce résultat devient pour lui un but, l'acte par lequel il le poursuit n'est plus purement instinctif et l'expérience s'y mêle à l'instinct. C'est l'enfant, par exemple, qui crie pour que sa nourrice le berce, parce qu'elle l'a bercé déjà quand il a crié sans intention ; c'est l'enfant de quelques semaines qui repousse le doigt qu'on approche de ses lèvres, tandis qu'il le têtait avec confiance avant d'avoir connu le sein de sa mère. Ce n'est plus seulement l'instinct qui le pousse, c'est aussi le désir qui l'invite; dès qu'il connaît pour l'avoir éprouvé le résultat d'un acte instinctif et le cherche dans un acte nouveau, l'instinct n'a pas perdu sa force et ne cesse pas de pousser à l'action, mais à son influence d'abord exclusive, s'ajoute celle de la connaissance.

L'instinct est aveugle. Voilà sans doute pourquoi l'on dit souvent que l'instinct est sans conscience, pourquoi la plupart des philosophes opposent , comme deux choses contraires et qui s'excluent l'une l'autre, l'instinct et l'intelligence, pourquoi quelques-uns accordent aux bêtes l'instinct avec la sensibilité et leur refusent l'intelligence. Il faut s'entendre sur ces différents points. Si la sensibilité peut exister sans l'intelligence à aucun degré, si un être sensible peut n'avoir pas conscience de la douleur ou de la jouissance qu'il ressent, ou si l'on n'appelle intelligence que la pensée, capable de raison, et conscience que la réflexion sur soi-même, on peut comprendre et admettre que l'instinct soit non seulement distinct, mais encore séparé de l'intelligence, que l'instinct soit sans conscience, que l'instinct s'opl

sT àJ!îfteIli?e?^ eDfîû «ue les bêtes Instinct comme aTa Intell,«eT Mal^USement Vouv la dG, n0S a°a 7ses et de nos classifications ontologiques, la sensibilité n'est ni en fait, ni même en théorie, absolument séparable de l'intelligence L'intelligence en général, voire même la raison, et surtout ce mode de l'intelligence que l'on nomme conscience sont des puissances susceptibles d'un nombre infini de degrés, depuis la pensée qui perçoit d'une intuition claire et immédiate les vérités absolues et les formule avec précision jusqu'aux formes les plus indécises et les plus flottantes de l'imagination et de la mémoire II est bien possible, même à un philosophe, de n'avoir pas la conscience réfléchie de tous ses actes et de tous ses états, mais il est vraiment impossible que le dernier des animaux qui souffre n'ait pas de sa souffrance une conscience aussi obscure que l'on voudra, parce qu'on ne peut pas plus comprendre une douleur sans conscience qu'une douleur non sentie, parce que la conscience de la sensation et la sensation elle-même ne sont véritablement qu'une seule et même chose. Les êtres vivants, qui ont des instincts, ont donc nécessairement la conscience à un degré quelconque, et par conséquent l'intelligence, au moins la plus grossière, puisque l'instinct naît de la sensation d'un besoin, puisqu'une sensation qui ne serait pas perçue de celui qui serait censé l'éprouver ne serait pas, puisque la perception d'une douleur en est la conscience et que la conscience est une forme de l'intelligence. Mais si l'intelligence à un degré quelconque accompagne nécessairement l'instinct, ce n'est pas la connaissance du but ou du résultat futur de l'action qui est inséparable de l'instinct, mais seulement la connaissance du besoin ressenti et de l'acte qu'il provoque, à mesure qu'il s'accomplit et une fois qu'il est accompli. Peu importe d'ailleurs pour le moment que cette conscience d'un premier acte et cette expérience du résultat servent ou non à l'éducation de l'animal, lui révèlent la fin de cet acte et perfectionnent son instinct, ou le laissent toujours aussi ignorant que par le passé.

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Quand on dit que l'instinct est sans conscience, on a raison, si l'on veut parler de la conscience de la fin des actes instinctifs, mais on parle mal, parce qu'on n'a jamais conscience que de ce qu'on veut ou fait présentement, et non de ce qui est ou futur ou extérieur; on a tort au contraire, si l'on veut dire rigoureusement que l'animal qui agit par instinct n'a aucune conscience du besoin qui le presse. On a également raison d'opposer l'intelligence et l'instinct, comme deux choses différentes et même contraires, si l'on entend que le vivant qui agit par instinct ignore le caractère de ses actes particuliers, ne voit pas en eux des moyens, ne connaît ni leur nature scientifique, ni leur valeur instrumentale, parce que tout acte, dont l'agent connaît le mécanisme et prévoit le résultat, est une action par cela même intelligente et qui, au moins pour cette part, exclut l'instinct. On a raison encore, si l'on veut dire, par exemple, que, si les travaux qu'exécutent certains insectes étaient le résultat de l'intelligence, cette intelligence atteindrait ou dépasserait sur certains points celle de l'homme lui-même, à laquelle elle est si manifestement inférieure pour tout le reste, ce qui nous prouve que le calcul est absent de leurs œuvres. Mais on aurait tort également si l'on prétendait que l'animal qui agit par instinct ignore absolument ce qu'il fait, quand il le fait, au fur et à mesure qu'il le fait; la portée et l'industrie de ses actes lui échappent, mais non pas leur réalité grossière et sensible. En un mot, l'instinct lui-même est essentiellement inintelligent, mais le plus bas degré d'intelligence est nécessaire à l'être doué d'instinct.

La spontanéité, la sensibilité, la conscience à son dernier degré d'obscurité, l'intelligence au moins confuse du présent, telles sont les premières conditions de 1 instinct, conditions générales et essentielles, sans le concours desquelles l'instinct n'existe absolument pas. Elles constituent une première limite inférieure, au dessous de laquelle ne descend jamais l'instinct.

Toute action spontanée d'une énergie quelconque provoquée par le sentiment d'un besoin, vaguement

perçue, sinon distinctement comprise, de l'être qui l'exécute, est donc un acte instinctif, si ces conditions générales suffisent pour définir l'instinct. Mais le sens commun et l'usage , et même les psychologues et les naturalistes, malgré de trop fréquentes confusions, attachent souvent au mot instinct une signification plus étroite, suivant laquelle à ces conditions générales devraient s'ajouter des conditions nouvelles et plus particulières. Nous venons en effet de définir en quelque sorte l'ébauche et le plus bas degré de l'instinct; cherchons-en maintenant le degré le plus élevé et comme le type parfait. Nous aurons ainsi tracé deux limites extrêmes entre lesquelles seront comprises toutes les formes, toutes les variétés, tous les degrés possibles de l'instinct.

Puisqu'on s'accorde généralement à reconnaître que c'est chez les insectes que se révèlent les instincts les plus puissants et les mieux caractérisés, c'est là qu'il nous faut chercher le type de l'instinct. C'est un instinct, par exemple, qui pousse telle chenille à faire des cocons ovoïdes, telle autre à s'enrouler dans une feuille, telle mouche à déposer ses œufs sous le cuir des bœufs, telle autre dans un fruit ou sur un cadavre, telle abeille à construire des cellules hexagonales et telle araignée des toiles rayonnées.

Un tel instinct implique d'abord une grande précision dans les actes et dans l'effet dernier qui en résulte. Cette idée de la précision des actes que commande un instinct et du résultat qu'ils amènent, sinon de la fin à laquelle ils tendent, est si généralement associée dans la pensée de tous, ignorants ou savants, philosophes ou naturalistes, à l'idée d'un instinct, que plus les mouvements d'un animal sont sûrs ou plus les effets 'en sont certains, moins nous hésitons à leur attribuer pour cause un instinct, quelles qu'en soient la nature et l'origine. De même, quelqu'un découvre-t-il du premier coup, sans effort, sans tâtonnements, un secret de la nature ou des hommes, nous disons qu'il a été guidé comme par un instinct, ce que nous ne dirons jamais, si cette décou-

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verte a été achetée par un labeur patient et visible et précédée d'erreurs et de mécomptes.

Une autre condition qui ne paraît pas moins nécessaire pour constituer un instinct parfait, c'est ou l'invariabilité absolue des actes, ou du moins une certaine fixité relative, de laquelle il est impossible ou très-difficile que l'agent s'écarte. On ne s'aviserait guère de rapporter à un instinct la forme des cellules que construit une abeille, si, sur le nombre des cellules faites par un seule de ces insectes, chacune représentait un polygone différent, ou, mieux encore, une figure irrégulière et capricieuse, si le même individu variait chaque jour dans son travail, de même qu'il ne vient à l'esprit de personne d'attribuer à un instinct les œuvres de Michel- Ange, tour à tour peintre, sculpteur, architecte et poète. Si nous disons que la construction d'une ruche est le fait d'un instinct, c'est que toutes les cellules en sont pareilles, c'est qu'un même insecte reproduit toujours dans son travail le même modèle. Dès que nous voyons au contraire un changement sensible, fût-ce un progrès, dans le travail d'un animal quelconque, nous rapportons ce changement à l'expérience ou au calcul, nous n'en faisons pas honneur à un instinct , quelle qu'ait été d'ailleurs la nature du premier acte. Et nous n'exigeons pas seulement cette uniformité, cette invariabilité, plus ou moins rigoureuses, dans les actes d'un individu solitaire, mais encore pour toute la série observable des individus issus les uns des autres.

^ S'agit-il d'un individu unique, M. Darwin lui-même, l'auteur du livre : De l'origine des espèces ou des lois du progrès chez les êtres organisés, reconnaît que les actes de cet individu, qui doivent être rapportés à un instinct, sont à peu près invariables, puisque ce n'est pas, selon lui grâce à des progrès accomplis par l'expérience des individus que les instincts se formeraient, se perfectionneraient ou se transformeraient, mais grâce à l'accumulation successive de certaines dispositions natives dp quelques individus, de différences fortuites de plus en plus accentuées, où l'expérience et l'habitude ne seraient

LBMOrNB, g

l'habitude et l'inshnct

pour rien; de telle sorte que le progrès ne s'accomplirait jamais pour un individu relativement à lui-même et dans les limites qui séparent sa mort de sa naissance, mais seulement pour l'espèce, aux moments du passage d'une génération à une autre, dans le mystère même de la génération et par un hasard de cet acte incompréhensible.

S'agit-il de la suite des individus nés les uns des autres ou de l'espèce, l'opinion de M. Darwin, et celle de Lamarck et de Condillac, qui admettent que c'est l'expérience de l'individu ou l'expérience accumulée de générations successives qui crée l'instinct, le perfectionne eu le transforme, sont sans doute très éloignées de l'opinion commune et de la vérité en ce qui touche l'origine même des instincts ; mais elles en diffèrent beaucoup moins qu'il ne semble, elles en diffèrent à peine, en ce qui concerne seulement la fixité des instincts. En. effet, Condillac a admis et expliqué à sa manière l'identité des actions des individus et des générations successives; quant à Lamarcket à M. Darwin, s'ils pensent qu'un instinct peut soit se former, soit se transformer dans une espèce ou en même temps que cette espèce, ce n'est du moins que si insensiblement, à la condition d'une durée si longue et d'un tel nombre de générations, que les variations et les progrès n'en sont pas appréciables pour un observateur, vécût-il plusieurs siècles. Ainsi, en admettant que l'industrie des abeilles soit ou une habitude ou un instinct acquis, et qu'elle se perfectionne ou se transforme peutêtre encore sous nos yeux, la durée de la tradition historique, bien des fois séculaire, n'est cependant pas assez longue pour nous attester comme un fait d'observation cette formation ou ce progrès de l'instinct ou de l'industrie des abeilles, et pour que, depuis Pline ou Aristote, la science la plus attentive se soit aperçue de quelque modification appréciable dans leurs travaux. Il en résulte que toute variation dans les actes d'un individu ou même d'une espèce, assez profonde ou assez rapide pour être recueillie comme un fait par l'observation d'un homme, d'un siècle, peut-être de l'histoire elle-même, est, de

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l'aveu même de ces hardis savants, trop grave et trop subite pour ne pas être rapportée à l'intelligence ou à toute autre cause que l'instinct, dont la marche progressive est si lente qu'elle équivaut, en fait, sinon en théorie, et pour les yeux, sinon pour la raison de l'homme, à l'immobilité absolue.

Il est encore possible que le vulgaire se trompe; mais il semble bien qu'un instinct, pour être parfait, doive être universel, c'est-à-dire doive se rencontrer dans tous les individus d'une même espèce, de telle sorte qu'il soit l'instinct de l'espèce elle-même plutôt que de l'individu. Si nous voyons par exemple deux individus , semblables d'ailleurs, agir diversement dans les mêmes circonstances, nous en concluons le plus souvent, ou bien que l'action de l'un des deux au moins n'est pas l'effet d'un instinct, ou que, malgré leur apparente similitude, ces deux individus appartiennent à des espèces différentes. Ainsi, l'instinct ne serait jamais un accident, mais un fait constaat et général. Or, bien que ce soit là justement le contrepied de sa doctrine, M. Darwin a dû céder à cette sorte de pression du sens commun ou de l'opinion vulgaire, et luimême n'a guère donné lé nom d'instinct à la faculté de quelque action spéciale qu'autant qu'elle est devenue commune à tous les individus d'une espèce par le temps, l'hérédité, la sélection naturelle et autres agents étrangers à l'instinct lui-même.

L'instinct, dans toute sa perfection, exclurait donc l'individualité en confondant les individus dans l'espèce. En effet, dans une même espèce animale, les individus qui diffèrent le plus par la forme ou par tout autre caractère ne diffèrent pas sensiblement par leurs instincts. C'est dans les espèces, c'est aux degrés de l'échelle animale où 1 individualité des êtres est la plus effacée, que les instincts sont plus manifestes et plus exclusifs, tandis que, chez les êtres où l'individualité est la plus accentuée, où elle arrive jusqu'à la personnalité, les instincts sont plus rares, moins impérieux ou plus mélangés. Les instincts les mieux caractérisés ne sont-ils pas aussi les instincts de société et les instincts en quelque façon collectifs qui

poussent toute une famille, toute une troupe à la fois à une œuvre d'ensemble, de telle sorte qu'un individu solitaire est réduit à l'impuissance, que son instinct n'est efficace que solidairement avec les instincts de ses semblables, et quelquefois même avec les instincts d'espèces absolument étrangères1. Enfin les instincts les plus merveilleux et les plus impérieux des insectes ou des autres animaux, ceux qui réalisent le mieux le type de l'instinct, sont évidemment ceux qui ont rapport à la conservation de l'individu ou de l'espèce.

Faut-il conclure de là qu'un instinct ne mérite ce nom qu'autant qu'il pousse l'agent à un acte rigoureusement déterminé dans ses moyens comme dans son résultat, absolument invariable et imperfectible , dans l'individu comme dans l'espèce, qu'autant qu'il y pousse avec la même force tous les individus semblables, que le résui- - tat de cet acte est une œuvre collective et se rapporte exclusivement à la conservation de l'individu ou de l'espèce? Évidemment non; quelques animaux ont des instincts qui se rapprochent visiblement de ce type, mais ce parfait modèle n'existe pas en réalité. Les instincts réels et vivants dans les bêtes ou dans l'homme s'écartent plus ou moins, peu ou beaucoup, de cette perfection, sans cesser d'être des instincts. Un instinct n'est pas, quoi qu'il semble, quelque chose d'absolu, mais bien de relatif et de susceptible de nombreux degrés. Au plus bas degré de l'échelle est cette vague impulsion en veitu de laquelle toute puissance, toute faculté naturelle tend à produire un effet quelconque sous l'aiguillon de la sensation née du besoin. C'est déjà l'instinct, mais aussi confus que les actes qu'il provoque sont incohérents. II se caractérise davantage à mesure que les effets de cette impulsion primitive sont plus rigoureusement déterminés. Quelquefois la détermination ne porte que sur l'organe que l'instinct fait mouvoir; cet organe entre en jeu , il s'agite, mais l'effet qui en résulte est inutile et sans but

1. Allusion aux faits d'association entre des individus d'espècesdifférentes. (V. E.)

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précis ; c'est du hasard, c'est-à-dire du concours des circonstances de toute espèce que provient la direction définitive de ce mouvement. Quelquefois le mouvement, au lieu d'être seulement provoqué confusément et sans direction, est dirigé par l'instinct vers un résultat précis. Plus cette détermination primitive est rigoureuse, plus l'acte porte l'empreinte profonde de l'instinct. Si cette détermination est la même pour tous les individus semblables, l'instinct n'en est que mieux caractérisé. Si l'acte est tellement parfait dans son genre que l'expérience et l'habitude n'y puissent rien ajouter, si le besoin de l'accomplir est tellement puissant qu'il persiste indestructible et pousse à l'action malgré les circonstances différentes et les influences contraires, l'instinct s'y accentue de plus en plus. Nulle part il n'est plus visible et plus étonnant que quand il dirige vers un résultat commun une troupe d'animaux dont il fait une république ou une monarchie , que quand des espèces différentes , voire même des règnes différents, participent à ce résultat d'ensemble ; nulle part il n'est plus fort et plus admirable que quand il a trait directement à la conservation de l'individu ou à la propagation de l'espèce . Mais, plus ou moins précis, plus ou moins vague, plus ou moins perfectible, plus ou moins variable, plus ou moins opiniâtre, égoïste ou collectif, nourricier ou défensif, constructeur ou destructeur, savant ou grossier, conjugal ou maternel, qu'il lance le lion sur sa proie ou fasse chanter la cigale, qu'il profite de l'expérience ou exclue l'habitude, qu'il éclate dans l'insecte ou qu'il se cache chez l'homme, ce n'en est pas moins l'instinct dès qu'il remplit les conditions générales qui constituent son essence.

Au dessus de la gravitation de l'atome ou de la planète, au dessous de l'exercice de la volonté libre et raisonnable sont les phénomènes variés de la vie. C'est là que règne l'instinct, non pas en maître absolu, non pas partout, toujours et exclusivement ; mais, si les puissances brutales de la matière inorganique, si même les facultes supérieures de la raison et de la volonté y coopèrent avec lui à l'œuvre si compliquée de la vie, si l'instinct

ne gouverne pas seul dans les actes qui ont trait à la vie, la vie du moins est par excellence la raison d'être, le premier, le plus incontestable, et presque même le seul objet de l'instinct.

Ce sont trois espèces de vie différentes, que vivre sans le sentir, en végétant, comme les plantes, que vivre Bfl sentant ses besoins par la souffrance ou la jouissance, comme les bêtes, que vivre par la pensée et Ja volonté, en comprenant et en faisant sa vie, comme les hommes. Chez l'homme ces trois vies s'ajoutent l'une à l'autre et se pénètrent sans pourtant se confondre, si ce n'est en apparence. Chacune a ses phénomènes, ses caractères, ses principes propres, que l'on peut distinguer avec l'attention dans la complexité de la vie générale. L'instinct ne dirige pas les mouvements de nutrition de la plante; il ne gouverne pas davantage les actions vraiment humaines, il ne commande que les actions animales. Même chez les animaux, en tant qu'ils ressemblent aux plantes, en tant qu'ils vivent d'une vie végétative, les mouvements de cette vie échappent à l'instinct; en tant qu'ils ressemblent aux hommes, certains actes intelligents lui sont supérieurs. Même chez les hommes, en tant et aussi longtemps qu'ils vivent de la vie des bêtes, c'est l'instinct qui pourvoit aux besoins de cette vie.

Bien différent du minéral qui dure éternellement, sans spontanéité, sans progrès et sans décadence, le végétal vit, s'accroît et meurt ; il a des besoins, il ne peut persister quelque temps dans l'existence qu'à la condition de satisfaire ses besoins et de vaincre des périls incessants; il ne peut durer qu'en se perpétuant dans des êtres semblables à lui. De là ces fonctions ou ces énergies spéciales par lesquelles le germe sort de terre, se nourrit d'air, d'eau, de lumière, se fait arbre et fructifie. Une force supérieure à celle ou à toutes celles qui agissent dans la matière brute, mais se servant d'elles comme d'instruments, est en lui. Cette énergie vitale n'est pas encore l'instinct, parce que la plante ne sent point et quel'insensibilité exclut Tinstinct. C'est comme un intermédiaire entre les principes inférieurs des phénomènes mé-

LOIS GÉNÉRALES DE L' INSTINCT lfSl

caniques, physiques ou chimiques et l'instinct lui-même, conservant quelques caractères de ceux-là, offrant déjà quelques traits effacés de celui-ci. En effet, pour que ce principe de la vie, quel qu'il soit, suffise aux phases- et aux péripéties de l'existence progressive et bornée du végétal, il faut qu'il en détermine les mouvements variés et les délicates fonctions, comme la gravitation détermine par ses lois rigoureuses La vitesse des corps qui tombent. Mais la détermination de l'énergie vitale et * des faits qu'elle produit n'est déjà plus aussi absolue et aussi uniforme que celle des forces et des faits purementi physiques; c'est que les vivants, même ceux qui végètent, ne sont plus des unités toutes semblables, comme des atomes ou des homéoméries, ce sont déjà des individus tous plus ou moins différents.

Dès que l'on quitte le monde inorganique pour considérer les faits de la vie la plus humble, le dernier des vivants qui végètent, la variété se mêle à l'uniformité des phénomènes ou des êtres. Il n'y a pas de monstres dans le monde minéral ou dans les faits physiques; le monde végétal en pullule. Un individu, un vivant n'est plus, comme un atome ou une molécule, le type exact de tous ses semblables; car en lui ■ s'ajoute à ce type quelque chose qui n'est qu'en lui seul. En ce sens, il est presque un monstre et une exception, puisqu'il n'est pas la règle dans toute la pureté de son universalité. Pesez par la pensée un atome d'une substance minérale quelconque, vous connaîtrez le poids de tous; pesez un grain de blé ou de pollen, vous connaîtrez le poids de celui-là seulement que vous avez pesé. Expérimentez sur un atome, vous avez expérimenté sur tous; expérimentez sur une plante, sur une libre, sur une cellule, vous ne pouvez conclure pour toutes avec la même exactitude et la même sécurité Expérimentez mille l'ois, les mille résultats, s'ils ne sont pas sensiblement différents, seront à peu près semblables, jamais identiques; et cette différence ne résultera ni de votre négligence, ni de l'imperfection de vos instruments, mais do l'individualité de chaque vivant, qui ne se comportera jamais exactement

comme son semblable. Tandis que la Force de gravitation d un atome est rigoureusement égale à la force de gravitation d un autre, la force germinative d'une graine n est qu a peu près égale à celle de toutes les autres Tous les prismes d'un cristal sont égaux, tous sont régulierstoutes les cellules vivantes diffèrent, toutes sont irré-uheres. La vie, tout en étant certainement soumise à des lois fatales et rigoureuses , semble en êlre enchaînée comme par des liens plus lâches ou plus élastiques. Un grain de blé germe, un autre avorte; cet épi est vigoureux, cet autre chétif; l'un est tout grain, l'autre °tout chaume; l'un est tardif, l'autre précoce; ils finissent tous par mourir, mais à des termes inégaux. Il y a une règle sans doute, visible dans la masse; il y a une limite qu'aucun individu ne franchit; mais la généralité n'est pas l'universalité, et cette limite, rigoureuse pour tous, n'est pour chacun qu'approximative.

Ce n'est pas que rien, dans le monde de la vie plus que dans l'autre, soit abandonné au hasard, mais c'est qu'il ne suffit plus, pour expliquer l'histoire d'un tel vivant, des lois générales de la vie, comme il suffit des lois universelles du mouvement ou de la pesanteur pour rendre compte des états successifs d'un corps quelconque. A ces lois générales s'ajoutent, pour déterminer avec la rigueur nécessaire tout phénomène particulier, réel et concret, les aptitudes spéciales et individuelles de l'énergie de ce vivant, si imparfaite qu'en soit l'individualité et si peu différent qu'il soit de ses semblables.

En somme cependant, l'individualité de ces derniers vivants du monde végétal est encore bien obscure et bien imparfaite; la science est même fort embarrassée de dire où elle se trouve : l'individu, est-ce l'arbre ou la cellule? Aussi, malgré les différences les plus réelles entre le mélange universel de la matière brute, ses molécules ou ses atomes, et les vivants individuels, la détermination des énergies et des phénomènes vitaux est-elle presque aussi universelle, inflexible et absolue que celle des forces et des faits purement physiques. " La vie de l'animal est supérieure à la vie de la plante,

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non seulement parce qu'elle est plus compliquée, parce qu'elle exige des organes plus nombreux, plus variés et plus délicats, parce qu'elle se compose de fonctions plus savantes, mais aussi, mais surtout parce qu'elle est sentie par le vivant. L'animal jouit ou souffre suivant la façon dont s'accomplissent ses fonctions intérieures; il a le sentiment des besoins de son corps, il a faim et il a soif. La plante a besoin d'eau ou d'erjgrais; mais, n'ayant pas le sentiment de ce besoin, elle n'a ni soif, ni faim. Aussi l'animal est-il par cela même seul capable d'instinct. L'appétit de la nourriture ou de la boisson est le point de départ naturel et le premier anneau d'une chaîne de faits dont le résultat est la nutrition du corps animal; c'est un des premiers stimulants de sa vie. L'instinct a donc rapport à la vie de l'animal ; mais l'on se tromperait, si l'on en concluait précipitamment qu'il en gouverne toutes les fonctions et qu'elle est son objet immédiat.

^ Tout phénomène qui s'accomplit dans un vivant comme l'animal n'est pas par cela seul un phénomène vraiment animal, pas plus que tout fait qui s'accomplit dans un être raisonnable comme l'homme n'est pour cela un fait de raison. Bichat distinguait dans l'animal deux sortes de vies, l'une qui lui est commune avec la plante et qu'il appelait vie organique; plusieurs rappellent vie nutritive, parce que la nutrition en est la fonction principale ou le but unique, et même vie végétative; l'autre, à laquelle il réservait spécialement le nom de vie animale, et que l'on nomme aussi vie extérieure ou vie de relation, parce qu'elle consiste dans des rapports variés entre l'animal et les objets extérieurs. C'est ce que pensaient déjà Aristote, quand il définissait la plante un animal enraciné, et Ch. Bonnet, quand il définissait l'animal une plante vagabonde. En effet, parce qu'elles sont dos fonctions plus parfaites, parce qu'elles exigent des organes plus artistement fabriqués, des estomacs, des muscles, des vaisseaux de toutes sortes, la digestion et la circulation du sang dans le corps de l'animal ne sont pas essentiellement différentes sous un certain rapport de

l'assimilation des sucs terrestres et des mouvements de la sève qui s'accomplissent par d'autres moyens dans la plante K C'est une sorte de végétation supérieure, ce n'est pas un phénomène vraiment animal. Toutes cesfonctions qui, bien que plus parfaites dans l'animal et accomplies par des organes plus parfaits, lui sont cependant communes avec la plante et se résument dans la nutrition, ce n'est pas l'instinct qui les. gouverne; les seules forces et les seules lois de la physiologie y suffisent.

Le vivant enraciné, la plante est condamnée à demeurer là où la place la fortune; si l'aliment nécessaire vient l'y chercher, elle y vit et prospère; s'il lui fait défaut, elle meurt, quelle que soit d'ailleurs sa vitalité propre. L'animal, quand même il est attaché au sol comme les plantes, y tient par des racines qui ne sont que des chaînes et non des organes de nutrition , quand même il en est réduit à aUendreque l'aliment convenable s'offre de lui-même à sa bouche, il doit encore le saisir et le retenir. S'il est plus élevé dans l'échelle animale, il faut, sous peine de mort, qu'il aille chercher la nourriture qui lui convient, qu'il lui donne la chasse, si c'est une proie vivante. Naît-il incapable de se la procurer lui-même, comme les larves de beaucoup d'insectes, comme la plupart des animaux supérieurs, comme l'homme lui-même, il faut, pour qu'il parvienne à l'âge où il possédera cette» puissance, que ceux qui l'ont engendré pourvoient durant, un temps à sa subsistance. Cette chasse aux aliments, la plus impérieuse nécessité du vivant, ce n'est plus un acte de vie végétative, auquel puissent suffire les fonctions, si parfaites qu'elles soient, de la digestion, ni même des appareils organiques nouveaux et spéciaux; c'est le premier acte de la vie animale, c'est déjà la vie de relation. Ces organes nouveaux, qui en sont les instruments, ce sont des organes de mouvement spontané, soit de mou-

1. Voir sur ce sujet le cours de M. Claude Bernard, sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux vé'géttCUÏ, dans la. Revue Scientifique, iome XIV, n"" 13 à 20. (V. K.)

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vernent sur place, soit de translation dans l'espace, des mandibules, des mâchoires, des nageoires, des pattes, des ailes, auxiliaires indispensables de la vie végétative chez l'animal, et qui réclament eux-mêmes, pour s'exercer utilement, à mesure que l'animal est plus élevé et sa vie plus difficile, le secours de nouveaux instruments, les organes dus sens extérieurs Ce mouvement, en effet, il faut qu'il soit dirigé avec une certaine justesse pour conduire l'animal à sa nourriture, pour qu'il la saisisse et la confie aux organes capables seulement de l'élaborer. Ces instruments nouveaux, ces yeux, ces oreilles, ou plutôt ces sens, cette vue et cette ouïe, il faut qu'ils puissent apprécier convenablement la distance et la direction pour dirigera leur tour les organes moteurs. Tous ces actes préparatoires des fonctions de la vie nutritive , quelquefois très nombreux, très variés et très délicats, sans lesquels cette vie est facile pour le végétal, impossible pour l'animal, comment celui-ci peut-il les exécuter avec une précision suffisante?

Si Ton considère des animaux inférieurs, des polypes ou même des mollusques par exemple, on peut être tenté de ne voir dans ces actes de préhension et de rétention des aliments auxquels se borne à peu près leur vie de relation, qu'une sorte de prolongement au dehors de la vie végétative; on peut croire que, l'aliment qui nage dans l'eau environnante sollicitant la sensibilité infime de l'animal, ses bras se ramènent, sa coquille se ferme automatiquement, sinon mécaniquement, comme se contracte un estomac. Si l'on considère au contraire l'homme qui, bien qu'il réclame pour lui-même un règne à part dans la nature, est un animal, en voyant qu'il emploie à se procurer sa nourriture et à la préparer la raison et la volonté, on peut être tenté de penser que, si simples que soient chez d'autres animaux ces actes de la vie de relation, préparatoires de la vie nutritive, ils sont tous, chez ceux-là mêmes, des actes d'une intelligence et d'une volonté grossières. Mais il ne faut ni toujours abaisser ses regards vers les derniers représentants de l'animalité; ni les tenir toujours fixés sur l'homme; il faut parcourir

S les uf tdV'é°h?lle eî édairer 011 commenter les laits les uns par les autres. Le même acte accomnli nar

deux êtres différents ou par le même être à de llSes différentes de sa vie, peut être accompli de deu? façons différentes. Pour ne parler que de l'homme, il suffit de le prendre en bas âge pour reconnaître que la raison et la volonté ne sont pour rien, aux premiers jours de sa vie, dans 1 accomplissement de certains actes animaux qu il exécute plus tard avec intelligence et volonté. Voila le domaine ou règne surtout l'instinct : la vie de relation, en tant qu'elle est un auxiliaire indispensable de la vie organique ou nutritive. Encore ne gourverne-til pas tous les actes de cette vie, dans toutes les espèces, a tous les âges; plusieurs ne tombent jamais sous son empire au moins dans les espèces supérieures; beaucoup échappent à sa direction après l'avoir subie II ne détermine même pas tous ceux qu'il commande avec une précision toujours égale et toujours parfaite; mais il ne détermine avec quelque rigueur que des actes de cette sorte. La raison et la volonté pénètrent souvent dans la sphère de 1 instinct, usurpent son rôle ou suppléent à ses delaillances; mais, de même qu'il n'intervient pas directement dans la vie de nutrition, il ne participe pas davantage a la vie morale ou intellectuelle. '

Or cette vie de relation, simple auxiliaire de la nutrition chez la plupart des animaux, n'est-ce pas à peu près exclusivement la vie de l'espèce? Dans chaque espèce animale, tous les individus ne pourvoient-ils pas de la même manière à leur nourriture, à leur défense ou a leur abri? N'est-ce pas dans les espèces qui vivent le plus évidemment de la vie commune, dans celles, par exemple, qui forment des sociétés, que les instincts apparaissent les plus précis et les plus puissants, que les procédés et les travaux sont les mieux définis et les plus semblables? Au contraire, à mesure que l'individualité se manifeste davantage dans les espèces supérieures, les actes des individus sont aussi moins uniformes, l'instinct diminue en précision et en puissance, et l'intelligence lui supplée; jusqu'à ce que, chez l'homme, où la vie de

l'individu efface presque complètement au bout de quelque temps la vie de l'espèce, l'instinct disparaisse aussi presque entièrement, et, réduit au rôle le plus humble et le plus circonscrit, cède à la volonté personnelle, à la raison, à l'expérience, à l'habitude, avec la direction de la vie morale la meilleure part de la vie de relation.

Toutes ces choses demandent à être mieux établies et plus attentivement étudiées.

Ce qui importe, surtout dans l'état actuel de la psychologie et de la science, ce n'est pas d'énumérer ce qu'on appelle les instincts des bêtes ou de l'homme, tentative probablement impossible; c'est de trouver quelques faits qui dérivent incontestablement de l'instinct, de déterminer leurs caractères, de définir pour quels motifs on ne peut les attribuer qu'à l'instinct, de telle sorte qu'ils puissent servir de modèle et comme de critérium pour rapporter à d'autres principes d'action les faits différents, et grossir au besoin de nouveaux faits semblables la liste toujours ouverte des instincts animaux.

Comme l'on s'accorde à reconnaître que les instincts sont plus nombreux et plus puissants chez les animaux que chez l'homme, c'est une opinion généralement accréditée, que, pour le bien connaître, il faut observer d préférence l'instinct chez les animaux. Sans vouloir contester un seul instant que l'instinct soit en effet plus puissant et plus fréquent chez les bêtes que chez nous, il ne semble pas que ce soit une raison suffisante pour tirer en ce moment nos exemples des animaux plutôt que de nous-mêmes. Car, si les animaux ont des instincts plus nombreux et plus puissants, nous ne sommes pas « dans leur cœur », comme dit Descartes, tandis que nous pouvons quelquefois voir clair en nous-mêmes par la conscience que nous avons de nos actes. Et puis, si nous attribuons en définitive l'instinct aux bêtes, et rapportons acet instinct un plus grand nombre de leurs actions que de nô r^'°eSî Precisément P^ce que nous concluons des nôtres aux leurs, et parce que nous jugeons que nous pouvons ou que nous ne pouvons pas expliquer celles c de la même façon que celles-là. Pourquoi Montaigne

prétend-il que les bêtes raisonnent, sinon parce qu'il croit, plus ou moins sincèrement, pouvoir expliquer la construction d'une ruche par l'abeille, ou d'une digue par le castor, comme il explique la construction par l'homme d'un palais ou d'un canal? Pourquoi Descartes prétend-il de son côté que les bêtes sont des machines, sinon parce qu'il ne peut comprendre dans l'abeille ou le castor tant de raison unie à une stupidité d'ailleurs si profonde? Tous deux concluent, quoique contrairement, de nous aux bêtes et non des bêtes à nous. L'homme est nécessairement pour lui-même l'étalon naturel auquel il mesure toutes choses.

La conscience plus ou moins claire que nous avons de nos propres actes nous fournit d'ailleurs quelques moyens nouveaux de nous éclairer sur l'instinct. Si l'on met à part les faits d'habitude, phénomènes complexes et qui ont été l'objet de notre précédente étude, et les faits accidentels, tous différents, que déterminent les circonstances ou ce qu'on appelle le hasard, il s'accomplit en nous trois sortes de faits : les uns qui ne s'exécutent jamais que par notre volonté, d'autres qui s'exécutent toujours sans notre volonté, d'autres enfin qui s'exécutent alternativement et presque indifféremment par ou sans le commandement de notre volonté. Nous avons là un guide sûr pour découvrir en nous les faits d'instinct, et comme une pierre de touche pour les éprouver. Essayons d'appliquer notre volonté aux phénomènes qui s'accomplissent plus ou moins fréquemment en nous et de les reproduire en les voulant; si nous ne pouvons réussir à exécuter volontairement, un phénomène qui s'accomplit très bien en nous sans que nous le voulions, ce fait échappait à l'instinct lui-même, comme il échappe à la volonté. Si nous pouvons faire en le voulant ce que nous faisions d'abord sans le vouloir, c'était un fait d'instinct. Ce que nous faisons volontairement, il ne nous est pas toujours possible de le faire aussi instinctivement; mais tout ce que nous avons fait d'abord' instinctivement, nous pouvons ensuite le faire aussi volontairement ; de sorte que ce que nous ne pouvons

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répéter volontairement, ce n'est même pas instinctivement que nous l'avons fait une première fois.

Ne prenons pas pour exemples des faits d'ordres trop manifestement différents, trop éloignés l'un de l'autre, sans rapports visibles ou sans proportion, mais plutôt des phénomènes qui so succèdent dans le temps et concourent évidemment au même résultat. Il ne servirait de rien, pour définir où commence et où s'arrête l'instinct, de montrer qu'il n'a aucune part ni dans la formation des os, ni dans une démonstration géométrique^ Prenons le phénomène complexe de la nutrition, qui se compose d'une série de faits successifs, aboutissant à une même fin, et où nous savons d'avance que nous trouverons l'instinct, s'il est quelque part chez l'homme.

L'instinct ne se rencontre pas dans la vie purement organique, par laquelle l'homme n'est qu'un animal semblable. aux autres et presque un végétal. Ce que nous avons avancé précédemment peut être prouvé maintenant par l'analyse des faits. Le point de départ du phénomène complexe de la nutrition chez le vivant sensible, c'est l'aiguillon de la faim. On aurait tort de conclure que la digestion, qui est la fonction de l'estomac, c'est-àdire de l'organe auquel nous rapportons habituellement la faim, s'accomplisse par instinct. En effet, ce à quoi me pousse la sensation douloureuse que je localise dans l'estomac, ce n'est pas à digérer, mais bien à manger, c'est à chercher peut-être, à saisir, à porter à ma bouche la nourriture, à la préparer sous forme de bol alimentaire, à l'ingérer dans l'œsophage, c'est-à-dire à exécuter en totalité ou en partie une série d'actes préparatoires, qui sont le préambule de la digestion, mais ne la constituent pas, et qui mettent en œuvre des organes tout autres que l'estomac lui-même. Cette observation si simple nous découvre même un caractère remarquable et fréquent, sinon constant et essentiel, de l'instinct. C'est que souvent il pousse à faction des organes tout autres que celui où se fait sentir l'aiguillon du besoin, et dont les fonctions ne paraissent pas avant toute expérience avoir un rapport intelligible avec celui-ci. Quel

ICO l'habitude et' l'instinct

rapport en effet supposer tout d'abord entre la sensation douloureuse de l'estomac, et le mouvement des membres, des ailes ou des yeux, de tout le corps de l'animal en chasse? Ces organes que l'instinct fait agir pour la nourriture du corps, ce ne sont précisément pas des organes spéciaux de la vie végétative, mais des organes de mouvement ou des organes des sens, en un mot, des organes de la vie de relation. La contraction de l'estomac, la digestion, le phénomène purement vital, comme la végétation des plantes, n'est provoquée par aucun instinct. Si nous appliquons ici le principe énoncé tout à l'heure, que tout ce que l'instinct nous fait faire, nous pouvons ensuite le répéter volontairement, nous voyons bien que la digestion échappe à l'instinct, car jamais nous n'en pouvons saisir la direction par la volonté. Quand l'aliment est une fois ingéré dans l'œsophage de l'animal ou de l'homme, la digestion s'opère, sans l'intervention d'aucun instinct déterminé, par les seules forces de la vie organique. Il en est de même des autres fonctions qui suivent la digestion de l'estomac, et qui l'achèvent en séparant et en transformant les parties assimilables de l'aliment, pour la conservation ou l'accroissement du corps.

Si nous suivons à rebours la série de faits successifs ■qui précèdent la digestion et concourent au phénomène complexe dont l'alimentation du corps est l'effet final, il en est autrement déjà de la déglutition. Ce phénomène inconnu aux plantes est propre aux animaux; il n'appartient plus à la vie végétative ou organique; c'est déjà un fait animal et le commencement de la vie de relation. Ma volonté a prise sur lui; de quelque façon que l'aliment ait été porté jusqu'au voile du palais, je puis, aujourd'hui du moins, le soulever volontairement et faire passer l'aliment à l'œsophage; je puis même, sans aucun besoin qui me provoque et par une détermination expresse de ma volonté, avaler à vide. Ce phénomène peut donc être aussi instinctif, car ma volonté a pu en conquérir la direction présente. Il l'est en effet; car ce n'est pas toujours avec la participation de ma volonté

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que s'accomplit Ja déglutition; souvent, le plus souvent, elle n'intervient pas et le phénomène ne s'en accomplit pas moins bien. Que l'on ne dise point que c'est Un fait d'habitude, car l'habitude n'explique jamais et suppose toujours une première action qui n'est pas habituelle. Il est de pauvres idiots, incapables même de porter la nourriture à leur bouche et d'en préparer le bol alimentaire; mais l'aliment est-il de quelque manière mis en contact' avec le voile du palais, certains muscles se contractent et la déglutition s'opère sans que la volonté y participe. Il en est exactement de même du phénomène de l'aspiration; je le modère, l'accélère, le ralentis ou le suspends pendant un certain temps à ma volonté; mais il s'accomplit aussi sans que je le veuille, pendant la veille et surtout durant le sommeil. Ce n'est donc pas un phénomène de la vie purement organique, comme- ceux qui succèdent immédiatement à l'introduction de l'air dans les poumons, puisque ma volonté n'a point de prise sur ceux-ci et que je puis au contraire m'emparer de celuilà et le gou verrier; ce n'est pas non plus un fait toujours volontaire; enfin il n'a pas été toujours habituel; il est ou il a été instinctif. C'est une véritable déglutition de l'air extérieur dont le sang n'a pas moins besoin que des autres aliments pour se renouveler. Voilà donc trouvée chez nous-mêmes, et presque anatomiquement, la limite qui sépare l'instinct de la vie.

Il est impossible de tracer avec quelque précision celle qui sépare l'instinct de l'expérience, tant ils se mêlent intimement et de bonne heure pour concourir aux mêmes actes. Avant de confier par la déglutition l'aliment aux forces de la vie qui s'en emparent dès son entrée dans 1 œsophage et sont seules désormais à l'élaborer, en mettant elles-mêmes en œuvre les forces de la chimie, 1 homme le broie entre ses dents, l'approche de ses lèvres le saisit avec ses mains, le prépare et l'assaisonne le plus souvent pour le plaisir du goût, va le chercher ou il se trouve, s'en empare par la force ou par a ruse, si c est une proie fuyante, ou le demande aux travaux de la terre, qu'il laboure et ensemence pour récol-

ter une moisson lointaine, ou se le procure en échange de quelque monnaie qui en représente la valeur, ou par quelque travail, soit du corps, soit même de l'esprit, dont il est le salaire. Certes, les derniers de ces actes, bien qu'ils aient trait plus ou moins directement à l'entretien du corps, ne sont les faits ni d'une vie simplement végétale, ni même d'une vie seulement animale. Si peu nobles qu'ils soient encore pour la plupart, et quoique l'on puisse citer chez beaucoup d'animaux, inférieurs des travaux analogues et même plus merveilleux qui ne sont peutêtre que l'œuvre de leurs instincts, chez l'homme du moins ce n'est pas l'instinct qui les dirige, ni à plus forte raison ces travaux supérieurs qui n'ont manifestement pas pour but ou pour résultat l'entretien de la vie corporelle. C'est l'expérience, la raison et la volonté qui les commandent ou les exécutent. Mais cela n'est point aussi évident ni même aussi vrai pour ceux de ces actes qui leur succèdent dans le temps, qui touchent et intéressent de plus en plus la vie.

Labourer, semer, planter ou moissonner, préparer l'aliment par le feu , ce sont trop évidemment pour l'homme des actes de volonté, de raison et d'expérience; mais le porter à sa bouche comme fait le sauvage, le broyer entre ses dents avec le secours des lèvres, des joues et de la langue, ce sont là des actes vraiment animaux. Si aujourd'hui notre volonté s'en mêle et si l'habitude et l'expérience y ont leur part, ce qui est incontestable, il n'est pas impossible qu'ils aient été primitivement instinctifs, que l'expérience et l'habitude n'aient fait que les rendre plus parfaits et plus faciles, que la volonté s'en soit emparée plus tard, comme elle s'empare avec le temps et à ses heures de toutes les actions instinctives; mais cela n'est pas- probable, bien qu'il puisse le sembler au premier abord. En effet», quand on épie attentivement les progrès de la vie chez un tout jeune enfant, on est forcé de reconnaître qu'il ne sait pas tout d'abord faire usage de ses membres, pas plus de sesmains que de ses pieds, qu'il apprend, et même longuement et insensiblement, à saisir les aliments pour les

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porter à sa bouche et à en préparer la déglutition par la mastication.

Il n'est pas question en ce moment de l'action de téter, fort différente de ceile-la, qui la précède de fort loin et qui la prépare. Celle-ci mise hors de cause du moins dans son exercice primitif, toute la science de l'enfant qui vient au monde paraît se réduire à une contraction confuse de ses muscles que rien d'extérieur ne sollicite. Si, plus tard, il cherche vaguement pour le saisir l'objet, voisin, c'est qu'il a déjà appris à Pétreindre quand le hasard le plaçait entre ses doigts. Il le porte à sa bouche; mais le mouvement indiscipliné de son bras l'y a déjà porté accidentellement; la position de l'enfant dans le sein de sa mère durant la gestation, les poings ramenés sur le visage, peut aussi lui imposer cette direction comme la plus ancienne de ses habitudes. Et s'il le suce de ses lèvres, c'est qu'il a déjà sucé et la mamelle et sa propre main. L'acte même de téter, quelles qu'en soient' la nature et la cause, est la meilleure et la plus évidentepréparation à l'acte ultérieur de manger à la façon de l'adulte. Ce n'est pas le temps qui manque à ce nouveauné pour apprendre l'art de la mastication; car la nourriture pour laquelle cet acte est nécessaire ne convient 'pas à son premier âge, et il n'est pas même encore en possession des instruments principaux de cette opération. Le travail lent et intérieur de la dentition est enfin pour lui la source d'une série d'exercices instructifs et comme un nouveau maître, par la douleur dont elle le harcèle et le soulagement que lui procure le contact des objets avec ses gencives. Ces sensations suffisent à lui apprendre à mordre avec ses dents, quand plus tard elles garnissent sa bouche, l'aliment résistant et d'ailleurs savoureux, puisqu'il sait déjà mordre avec ses gencives nues un corps insipide; à porter la nourriture à ses lèvres, puisqu'il sait y porter déjà les premiers objets venus; à la saisir, à l'aller chercher de ses mains, puisqu'il sait s'emparer des objets qui s'offrent à sa portée

Il en est de ces différents actes comme de la marche; c'est, chez l'homme , un art et non une science infuse.

M. Flourens, dont l'autorité, pour être grande en physiologie, ne saurait en psychologie passer pour incontestable, ne veut pas que nous apprenions à marcher; mais la raison qu'il en donne, outre qu'elle ne s'appuie pas sur l'observatton des faits, qui lui est contraire, est loin d'être décisive. Il aime à trancher les problèmes plutôt qu'à les résoudre. « Le fait de marcher, loin d'être un fait d'intelligence, ne serait pas même, » selon ce savant respectable, « un fait d'instinct », parce que le principe qui règle le mécanisme de la marche résiderait dans le cervelet, tandis que l'intelligence aurait pour siège les hémisphères cérébraux i. Cette répartition de fonctions entre les diverses régions de l'encéphale n'est pas considérée par l'universalité des savants comme une vérité acquise à la science. Mais le fût-elle, ce que nous voulons supposer, elle n'entraînerait pas la conséquence qu'en tire celui qui l'a inventée. En effet, quand bien même nous aurions dans le cervelet un organe spécial de coordination des mouvements de locomotion, il ne s'ensuivrait aucunement que cet instrument fonctionnât tout seul et qu'il ne nous fallût pas apprendre à nous en servir. Le cervelet serait dans le corps humain ce qu'est un gouvernail dans un vaisseau ; il n'en faut pas moins un pilote qui sache en faire usage. Quand on lèse le cervelet d'un animal, on détruit Y équilibration de ses mouvements; l'animal ne peut plus se gouverner; mais, quand un navire est désemparé de son gouvernail, on ne peut pas davantage en diriger la marche. Un organe de la coordination des mouvements de locomotion, s'il existe, n'est qu'un rouage de plus dans la machine humaine, nécessaire peut-être, mais qui ne nous dispense pas d'apprendre à marcher en faisant fonctionner les jambes directement ou par l'entremise de ce rouage modérateur. C'est évidemment ce que fait l'enfant, et ce qu'il a le temps de faire, jusqu'au moment où ses. reins et ses membres auront acquis assez de force pour soutenir son buste et supporter son corps. Il faut

1. De Vinslincl et de l'intelligence des animau.v, p. 140 et sua-.

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n'avoir jamais observé un jeune enfant, n'avoir jamais épié ou aidé ses premiers pas, ou se laisser abuser par sa propre découverte et son propre système, pour prétendre que l'enfant n'apprend pas à marcher.

Il apprend de même, sinon à téter, du moins à manger. Tout ce qui est était possible ; tout ce que fait un être, il est dans sa nature qu'il puisse le faire ; mais ce n'est pas assez qu'il puisse le faire et qu'il le fasse en effet, pour déclarer qu'il le fait instinctivement, sans avoir appris à le faire. Bien au contraire, il nous suffit de concevoir qu'un acte puisse être le résultat de l'expérience ou de l'habitude ou de toute autre cause, pour être assurés qu'il n'est point l'effet d'un instinct. Un bon nombre de nos prétendus instincts doivent ainsi disparaître et faire retour à l'expérience. Ceux-là seuls subsisteront, qui auront résisté à toute réduction de l'analyse, et nous laisseront mieux voir quelle est l'essence et la raison d'être de l'instinct.

C'est ainsi qu'il faut rendre à l'expérience tous ces actes préparatoires de la nutrition que l'homme exécute passé la première enfance, précisément parce que durant cette première enfance il a la possibilité de les apprendre, et que nous voyons l'enfant faire, à mesure qu'il les répète, des progrès manifestes. Mais nous devons retenir, comme relevant primitivement de l'instinct, outre les phénomènes de la déglutition et de la respiration, qui séparent la vie animale de la vie végétative, l'action de téter. Seulement, ce n'est pas parce que l'enfant, comme le prétend Th. Reid ne sait pas comment cette action peut être exécutée, parce qu'une trentaine de paires de muscles et de nerfs entrent en jeu suivant un ordre nécessaire dans le phénomène de la succion, et que, malgré son ignorance de ces choses, sans expérience et sans habitude, il fait jouer convenablement tous ces ressorts; car il est une multitude d'actions délicates qui n'exigent pas le concours d'un moins grand nombre de nerfs ou de muscles et que cependant nous apprenons manifeste-

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