‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 33 sur 62 · Ibid-, p · texte numérisé non relu

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sant un instinct pour se maintenir en équilibre sur le sol, que le funambule pour danser sur la corde roide. L'un et l'autre ont besoin de temps et de leçons pour acquérir cette habitude, et tous les hommes ne l'ont pas acquise au même degré; de même qu'il y a des saltimbanques malhabiles, il y a des maladroits, comme le valet des Femmes savantes, qui s'aperçoivent qu'ils on* perdu leur centre de gravité, seulement étant par terre. Une chute peut être certainement un danger sérieux pour la vie ; mais l'instinct a beau veiller chez l'homme à la conservation de la vie, il n'est pas fait pour parer à tous les dangers; il aurait trop de besogne. Il faudrait que la nature le multipliât indéfiniment pour parer même à ceux dont la menace est continuelle. Il ne pourvoit visiblement qu'à ceux qui compromettent directement la vie de nutrition, qui serait suspendue elle-même par la suspension de certaines fonctions essentielles de la vie de relation. Le danger de mort est une conséquence trop indirecte de la chute pour être prévu et écarté par l'instinct. Si fréquent et si grave que soit le péril, ce n'est que ce que le vulgaire appelle un accident; c'est l'habitude, et non l'instinct, qui seule nous assure contre les dangers accidentels.

Il en est de même de ces clins d'œil rapides qui mettent instantanément le globe oculaire à l'abri d'un danger, même chimérique, derrière le voile des paupières. Ce que l'instinct commande peut-être, ce n'est pas ce clignement accidentel, effet de la peur et 'de l'habitude, • mais ce clignement périodique et d'une utilité continuelle, qui a pour objet de lubrifier le globe de l'œil et qui, précédant l'autre dans le temps, le prépare et l'explique. N'est-ce pas trop vraiment de deux instincts pour un si petit mouvement? Expérimentez sur un tout jeune enfant, vous verrez que, durant d'assez longs jours, vosmenaces seront impuissantes à provoquer l'abaissement des paupières, et vous verrez aussi qu'un accident réel, si léger qu'il soit, est encore ioi un maître suffisant pour engendrer promptement une habitude aussi facile qu'utile. Si quelque objet l'a une ou plusieurs fois insensible-

LKMOINE.

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•ment atteint, il apprend bien vite à fermer les yeux, comme à détourner ou à rejeter la tête en arrière, aussi promptement et aussi sûrement que s'il y était poussé par un instinct spécial. Faut-il donc répéter jusqu'à satiété que, si l'on appelle l'habitude une seconde nature, c'est que ses effets ressemblent à s'y méprendre à ceux de l'instinct? Tout expliquer par l'instinct est une erreur plus grande encore et moins digne de la science que de tout expliquer par l'habitude. 11 faut rendre à l'instinct ce qui est à l'instinct, c'est-à-dire, chez l'homme, fort peu de chose, et à l'habitude ce qui est à l'habitude, c'est-àdire la plupart de nos mouvements.

Revenons à l'action de téter, qui vaut comme exemple pour ses rares analogues. Evidemment l'instinct la commande et la gouverne. Tout d'abord même il la gouverne seul; mais ce n'est pas à dire que l'expérience, l'habitude, la volonté même en soient à jamais exclues. L'observation et la raison nous forcent au contraire à admettre la possibilité de leur prompte intervention et à la constater effectivement. Outre ce vague et général instinct, principe nécessaire de tout mouvement régulier, en vertu duquel l'énergie motrice contracte tous les muscles, comme une source qui se précipite indistinctement par toutes les issues dans tous les canaux prêts à la recevoir, nous devons reconnaître qu'un instinct spécial préside originairement à l'action de téter, parce que cet acte exige des mouvements précis dans des organes nombreux et Variés, dans un système de muscles compliqué, parce que l'enfant qui ne l'a pas encore exécuté n'a aucune connaissance, aucun sentiment du résultat futur de son acte, parce qu'il n'y a d'ailleurs aucun rapport •visibleou sensible, avant toute expérience, entre un cer- 1ain mouvement des lèvres, des joues, de la langue, des organes respiratoires, et la faim ou le besoin de nourriture. Mais il ne s'ensuit pas de ce que l'enfant aspire et avale instinctivement une première gorgée du liquide nourricier, qu'il en soit toujours, qu'il en soit longtemps ainsi; il ne s'ensuit pas que cet instinct soit tellement précis et tellement parfait tout d'abord, qu'il soit abso-

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lument identique chez tous les individus, absolument invariable, que l'acte qu'il commande et gouverne une première fois ne puisse, en se répétant, se perfectionner davantage suivant les lois de l'habitude, admettre avec l'expérience la connaissance ou le sentiment du résultat qu'il amène et la volonté de le reproduire, qui transforment tôt ou tard ce résultat en une fin désirée et poursuivie. Nous voyons au contraire les différents nourrissons exécuter cet acte de la succion avec des degrés diversd'habileté, y procéder avec des tâtonnements visibles, qui ne sont pas toujours dus à la disposition de leur filet ou à celle de la mamelle, y faire des progrès incontestables. Une preuve que c'est bien un instinct qui les pousse au premier acte est qu'ils ne tettent pas tout d'abord avec moins de complaisance le doigt qu'on leur offre que le sein maternel; mais une preuve aussi que l'expérience ne tarde guère à s'ajouter à l'instinct, c'est qu'on ne les trompe pas ainsi longtemps et qu'ils repoussent bientôt le doigt trompeur et appellent de leurs cris le sein bienfaisant. Il est même très probable que l'habitude intervient avec l'expérience dès que le lait maternel a flatté le goût de l'enfant, et qu'il est déjà plus savant et plus habile après un premier repas. C'est-à-dire qu'un instinct n'a pas nécessairement une précision rigoureuse, qu'il varie tant soit peu selon les individus, que les actes qu'il commande ne sont pas absolument invariables, qu'il n'en est peut-être pas un qui, une première fois accompli, ne puisse profiter en quelque mesure des leçons de l'expérience et se tranformer en un acte auquel le plaisir invite comme une fin désirable. Reconnaissons que c'est encore là une vérité exagérée, mais comprise par Condillac, Lamark et M. Darwin, une raison d'être et une excuse nouvelle de leurs théories erronées.

En effet, il n'existe aucune raison sérieuse de déclarer en principe que tous les actes instinctifs sont absolumont imperfectibles et invariables, même dans les espèces es plus humbles, et il faut reconnaître comme un ait le perfectionnement ou l'altération d'un certain nombre de ces actes, au moins dans les espèces qui vivent à

côté de l'homme et sous son influence. Il est seulement aussi impossible de tracer à cette variabilité une limite précise et infranchissable que de renverser toutes les barrières et d'ouvrir le champ à la transformation d'un marsupiau en homme ou de l'instinct de la sarigue en la raison humaine. Mais il est également impossible de fixer un terme irrémissible à la vie de l'homme, sans que pour cela il paraisse raisonnable à personne de lui ouvrir une carrière sans fin, et, comme fit Descartes, d'espérer vaincre la mort. Si le .perfectionnement que l'expérience peut apporter aux actes d'abord instinctifs ■est insensible pour nous chez les animaux inférieurs, s'il est toujours très borné dans les espèces les plus élevées, c'est qu'il est limité par le degré d'intelligence de l'animal, qui ne lui permet de profiter que dans une faible mesure des leçons de l'expérience; de telle sorte que c'est moins la perfectibilité qui manque aux actes instinctifs que la puissance de les perfectionner à l'intelligence obtuse de certaines espèces. Mais célles-là mêmes qui ne manifestent à nos yeux aucune trace sensible d'intelligence, il est bien difficile de croire qu'elles en soient totalement dépourvues, et que le peu qu'elles en ont ne leur serve pas à acquérir quelque expérience et à exécuter leurs mouvements instinctifs avec un peu plus de facilité ou de perfection. C'est aussi parce que, les animaux ne vivant guère que de la vie de nutrition, tout est bien dès qu'il est pourvu de quelque manière à ce besoin, et parce que, les fonctions de la vie de relation, que l'instinct dirige seules , n'ayant guère elles-mêmes d'autre usage que d'aider à pourvoir à ce même besoin, le progrès s'arrête promptement pour les fonctions de cette autre vie.

Il ne faut pas croire non plus que l'instinct détermine toujours les mêmes actes dans toutes les' espèces animales en y comprenant l'homme, car les nécessités de la vie, qui sont la raison d'être de l'instinct, ne sont pas évidemment les mêmes pour toutes les espèces; de sorte que tel acte, dirigé par l'instinct dans telle espèce, peut l'être dans une autre par l'expérience ou par la volonté.

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C'est donc raisonner sans rigueur que de conclure généralement soit de l'homme à la bête, soit de la bête à l'homme, soit d'une espèce animale à toute autre espèce, et de prétendre, parce que l'enfant apprend à marcher, que l'insecte apprend aussi à voler, ou, parce que celuici se sert instinctivement de ses ailes, que c'est l'instinct qui dirige les pas de tel autre animal, que l'oiseau par exemple, n'apprend pas à voler parce que le papillon yole au sortir de sa chrysalide. Il est cependant une induction légitime; d'une espèce à une autre espèce animale, en dehors de l'humanité, on ne peut rien conclure avec rigueur, parce que les nécessités de la vie et la possibilité de l'expérience varient selon les conditions de chacune ; mais il est permis de conclure dans des limites précises soit de la bête à l'homme, pour nier que l'instinct gouverne les actes de celui-ci quand il ne détermine pas chez celle-là les actes analogues; -soit de 1 nomme a la bête, pour affirmer au contraire que c'est instinct qui détermine chez la bête les opérations analogues a celles qu'il détermine chez l'homme lui-même Jin effet, 1 homme ayant l'enfance la plus longue et la plus grande intelligence, tout ce que l'expérience peut enseigner a la bête, à plus forte raison a-t-il le temps et le pouvoir de l'apprendre d'elle; et ce qu'au contraire 1 homme lui-même est incapable d'apprendre à son école H est impossible qu'elle puisse l'enseigner à la bête Un catalogue des instincts d'une espèce animale quelconque s il était possible, ne vaudrait donc ni pour l'homme ni

Tnlt^erïleSpëCe' ta^1S quW Iiste des act^ 'instincts de 1 homme vaudrait également pour les actes

analogues de toutes les espèces animales; elle serait se uement incomplète. C'est un motif de plus pour étudier 1 instmc en nous-mêmes, ne fussions-nous pas nousmêmes 1 objet quil nous intéresse le plus de connaître et le seul dont nous ayons conscience.

Ylnst,,nct' sel<™ M. Flourens, est en raison inverse de 1 intelligence Sans doute, toute autre considéré

1. De l'instinct et de l'intelligence des animaux, p. 60 et suiv.

écartée, le peu d'intelligence dont est douée une espèce est une raison d'être et comme une mesure exacte de la puissance de son instinct. Mais c'est là une proposition trop absolue et trop exclusive; car l'importance du rôle que joue l'instinct dans les espèces différentes dépend de plusieurs conditions, du nombre et de l'exigence de leurs besoins, et de la durée de leur enfance, aussi bien que du degré de leur intelligence; de telle sorte qu'il ne faut pas mesurer seulement à celle-ci le nombre, l'importance et la perfection des instincts dans une espèce animale. A ce compte, l'homme serait, il est vrai, le plus mal doté sous le rapport de l'instinct, l'étant le mieux quant à l'intelligence; mais l'éponge et le polype, ayant moins d'intelligence que l'araignée, qu'on apprivoise,, devraient être supérieurs à celle-ci en instincts. L'insuffisance de l'intelligence n'est au contraire que la plus indirecte et peut-être la moins importante des raisons d'être de l'instinct. Si téter est un instinct, tandis que cracher est un art, ce n'est pas que l'un soit plus difficile que l'autre et dépasse ce que l'intelligence de l'homme est capable d'apprendre; c'est qu'il lui faut dès le premier jour boire le lait maternel, tandis que pendant longtemps il lui suffit de baver. Certaines espèces qui révèlent fort peu d'intelligence paraissent aussi pauvres d'instincts, parce que la simplicité de leur organisation et de leur vie n'a pas les besoins nombreux et variés qui, dans des espèces supérieures, réclament ou un plus grand développement d'intelligence ou une plus grande. variété d'instincts.

Poursuivons l'étude des instincts de l'homme, sans sortir encore du cercle des actes qui ont trait à la vie corporelle; car s'ils ne sont pas le domaine exclusif de l'instinct, c'est celui du moins où les instincts sont les plus évidents, les plus nombreux et les plus puissants. La vie du corps ne demande pas seulement à être entretenue dans l'individu par la nutrition, dont la respiration doit être considérée comme une partie essentielle, et défendue contre les menaces du dehors; elle demande aussi à être perpétuée dans l'espèce par la formation d'individus nouveaux; et, quand cette progéniture ne peut

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subsister par elle-même, elle a besoin detre entretenue et défendue de quelque autre façon.

C'est quand il s'agit de la génération que. l'instinct est le mieux caractérisé daj^s toutes les espèces animales et qu'il acquiert une force qui va souvent jusqu'à la violence. C'est quand il s'agit de la vie de la progéniture qu'il est le plus ingénieux et le plus admirable, jusqu'à imiter la sollicitude la plus touchante et la moralité la plus élevée : il transforme momentanément la timidité en audace et la férocité en douceur maternelle. Tant il est vrai que l'instinct est bien essentiellement une vertu de l'espèce, dont l'individu n'est qu'un représentant, et a bien pour objet principal la vie de l'espèce, dont celle de l'individu n'est à la fois qu'un anneau et un instrument. Il est bien singulier et bien fâcheux, comme nous l'avons déjà fait remarquer, que M. Darwin ait précisément négligé d'étudier spécialement cet acte de la génération et de l'expliquer selon sa théorie; car il est impossible de supposer qu'un auteur aussi sincère ait écarté sciemment l'étude particulière du fait qui est la meilleure condamnation des excès de sa doctrine.

Nul acte ne nous offre plus fortement marqués tous les caractères d'un instinct. Plus visiblement que tout autre il a pour origine un besoin ressenti et un besoin rigoureusement déterminé, une sensation intestine, en même temps pénible et agréable, mélange de privation et de puissance. Quelle est sa fin, l'agent l'ignoie ; et, alors même qu'il la connaît, ce n'est pas elle que poursuit son appétit aveugle. Pour le réaliser, il faut le concours de deux individus différents, poussés par le même, aiguillon à l'œuvre commune. N'est-ce pas l'acte vital par excellence que celui qui a pour résultat, non pas seulement l'entretien, mais la création d'une vie nouvelle, à son tour indéfiniment créatrice ? Enfin n'est-ce pas à la vie de relation qu'il appartient, puisqu'il est un des plus forts principes de la famille et par conséquent de la société?

Cet instinct, il existe chez l'homme, et, quoi qu'en disent certains philosophes, plus amis de la poésie que de

la science, et qui, remaniant pour satisfaire notre amourpropre le plan de la nature, font de l'homme un rè^ne à part dans la création, au dessus et en dehors de la série des animaux, il est même le sceau de l'animalité le plus profondément empreint sur notre espèce. C'est lui qu'un sage, bien convaincu cependant de la noblesse de l'âme humaine, appelait si énergiquement La bête. Charnel par sa source et charnel dans ses œuvres, si vous en contestiez la bestialité, voyez seulement sa puissance et ses fureurs chez quelques malheureux habitants de nos asiles, quand il sur.vit à la raison ou quand ii J'égare Cependant, malgré sa nature, il n'est, chez l'homme, ni absolument indomptable, ni toujours indépendant' de l'expérience ; -la volonté le modère, la passion le surexcite ; il se purifie dans l'amour, il se pervertit dans la débauche; il ne triomphe pas de la chasteté, il ne fait qu'émouvoir l'innocence. C'est bien un instinct, et le plus incontestable de tous; car, si la volonté, la raison et l'expérience le peuvent modifier, elles sont impuissantes à le suppléer comme k le créer; et, loin d'en expliquer l'existence, c'est l'hérédité qui trouve en lui son explication. Mais, comme il n'apparaît chez l'homme qu'après l'éveil de la raison, qu'à l'heure où la passion déjà née et la volonté capable de la conduire font de lui un être moral, il ne s'exerce jamais, hors les cas morbides, sans l'intervention, fût-ce la complicité, de quelqu'une de ces puissances étrangères. Ce n'est qu'au dessous de l'humanité qu'il acquiert toute son énergie et toute sa précision, qu'il accomplit seul son œuvre nécessaire de création, sans le concours d'une science impossible et sans moralité.

Le rôle des parents se borne dans certaines espèces à engendrer le nouveau vivant, lorsque sa vie est assez «impie et assez facile, ou qu'il est lui-même pourvu dès le principe de moyens suffisants pour ne pas exiger d'auxiliaires. Le naissin de l'huître, l'œuf du poisson, une fois abandonnés à la mer, n'ont pas besoin des soins vigilants d'une nourrice pour croître; ce sont les circonstances, ■c'est la fortune qui leur sert do mère ou de marâtre. Le

germe qu'elle favorise prospère ; celui qui la trouve contraire meurt. La nature n'a pas doué ces espèces d'instincts spéciaux pour conserver leur progéniture ; mais elle s'y est prise autrement pour les perpétuer. Elle a accru dans une immense proportion leur fécondité qui tient ainsi la place d'un instinct maternel. Mais il n'en est pas de même du plus grand nombre des espèces animales; le plus souvent le nouveau vivant ne peut subsister sans le secours de ceux auxquels il doit la vie. Durant un temps plus ou moins long, après qu'il est né, ou même avant sa naissance, la mère et quelquefois le père, voire des membres plus éloignés de la famille, comme chez certains insectes, exécutent toute une série d'actes, différents selon les espèces, qui ont pour résultat la conservation de la progéniture.

Que ces actes soient pour la plupart dictés aux animaux par un instinct naturel, c'est ce dont il n'est guère permis de douter, quand on ne professe point de parti pris la doctrine de Lamarck ou de M. Darwin. Mais il n'en faudrait pas conclure sans d'autres raisons qu'il en est exactement de même dans l'espèce humaine ; pas plus que, si l'on se refusait à rapporter à l'instinct tous les soins dont une femme entoure ses enfants, il ne serait pour cela nécessaire de donner à la poule, à la louve ou à la fourmi neutre, les sentiments et les idées que nous admirons dans la femme. La similitude des actes matériels n'est pas ici plus qu'ailleurs un sûr garant de l'identité des causes. L'instinct des bêtes peut nous faire illusion et nous apparaître, tant les effets en sont semblables, sous la forme supérieure de l'amour maternel. Il ne faudrait pas être dupe d'une illusion à la fois toute pareille et toute contraire, en confondant avec un instinct animal l'amour de notre mère.

Ce n'est pas à dire que l'instinct ne joue absolument aucun rôle dans les soins qu'une femme prodigue à son entant; mais il est évidemment très restreint, et l'état de civilation dans lequel nous vivons nous rend d'ailleurs presque impossible de le définir. Le peuplades mêmes les plus sauvages sont peut-être déjà si loin de l'état de na-

ture où vivent seuls les animaux, que la conduite d'une mère Huronne ou Caffre ne nous révélerait pas encore la vraie part de l'instinct animal dans la maternité de la femme. Si l'on pouvait écarter tous les actes qu'enseigne l'expérience, toutes les inventions de l'intelligence, toutes les habitudes si diverses de chaque tribu et de chaque contrée, toutes les sollicitudes qu'inspire la passion maternelle, peut-être trouverait-on que, dans l'état le plus complet de sauvagerie, l'instinct n'intervient dans l'éducation de notre espèce que pour inviter la jeune mère à présenter au nouveau-né le sein qu'il cherche déjà lui-même et où il doit puiser son premier aliment. S'il en est ainsi, l'instinct a toujours trait indirectement à l'entretien de la vie nutritive au moyen de certains actes indispensables de la vie de relation. Il confine sans y pénétrer à la région supérieure de la vie morale, des sentiments et des passions.

Dans le cas où l'instinct se bornerait chez la femme à ce rôle inférieur et bestial, c'est à tort qu'on le confondrait avec l'amour maternel : ce n'est qu'un instinct nourricier. La femelle allaite ses petits; la femme seule est une mère. La nourriture des jeunes jusqu'à ce qu'ils soient capables de se la procurer eux-mêmes, telle est visiblement la seule fin de l'instinct chez les bêtes; aussi voit-on partout leur soi-disant amour maternel durer précisément aussi longtemps que les besoins de la progéniture, s'affaiblir et disparaître avec eux, si bien qu'à peine adulte l'animal devient un étranger pour celui qui l'a nourri, comme l'est dès le premier jour pour ses auteurs l'animal qui dès sa naissance peut se passer de leur aide. Le véritable amour maternel se comporte autrement; il ne se borne pas à ces soins matériels, il ne se mesure pas aux besoins du nourrisson; loin de diminuer avec le temps, il grandit avec lui; il s'élargit pour embrasser les enfants de tous les âges, les grands et les petits, et jusqu'aux enfants de ces enfants : il est fait de tendresse et non d'instinct,

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