EFFETS GÉNÉRAUX DE LHABITUDE
tances différentes, ont acquis, par des habitudes d'abord individuelles, puis héréditaires, ces formes, ces puissances, ces organes tellement divers qu'il semble aujourd'hui au sens commun que les types des espèces, fixés une fois pour toutes dès le principe, demeurent immuables et éternellement séparés. Ils ne prétendent pas du moins qu'un embryon quelconque puisse, dans le court espace de sa vie individuelle, devenir un animal quelconque, même fort peu éloigné du type de ceux qui l'ont engendré; ils ne croient pas qu'un grain de blé confié à la terre puisse devenir un épi de seigle, ni un œuf de rossignol, une mésange. Il faut, selon eux, pour opérer des transformations sensibles dans les espèces, une longue succession de siècles, d'années ou de générations. Si hardis qu'ils soient dans leurs théories, ils reconnaissent avec l'expérience qu'un germe à sa première apparition, qu'un vivant considéré à l'instant de sa naissance ou de sa conception, au commencement le plus reculé de sa formation, n'est pas apte à devenir un animal quelconque, mais un tel animal, d'une telle espèce, qu'il a par conséquent une nature individuelle et spéciale qui doit se traduire par certains actes et ne peut absolument en produire d'autres. C'est 'cette vérité incontestable que nous constatons comme un fait. Même dans la théorie de la transformation des espèces, il faut compter avec cette nature spéciale et individuelle, de quelque part qu'elle vienne; le temps seul dans son infinité pourrait eu triompher en la modifiant insensiblement à travers des générations innombrables.
Celte nature est une force disposée à certains actes, qui répugne au contraire absolument dans l'individu à certaines manières d'être ou d'agir. Susceptible néanmoins de modifications plus ou moins sensibles, elle sera d'autant plus capable d'un acte qu'il favorisera davantage son développement naturel ; elle résistera d'autant plus à un changement qu'il le contrariera davantage. De plus, si toute énergie spontanée est capable de perfection et de progrès, elle n'est pas pour cela nécessairement capable, soit d'un accroissement subit
soit d'un développement sans bornes. La force vitale même est limitée, non seulement quant à l'étendue de sa puissance, mais encore quant à sa durée. Ce privilège qu'a le vivant sur la matière brute, de grandir et de se développer, de vivre enfin, est acheté au prix de la brièveté de sa puissance, la vie au prix de la nécessité de la mort au bout d'un certain temps, de la possibilité de mourir à toute heure avant le terme fatal, de la vieillesse et de la maladie.
Ces lois ou ces conditions de la vie sont des éléments nouveaux qui jouent leur rôle dans la formation des habitudes et la rendent souvent impossible. Ainsi la répugnance du vivant à un acte ou à une manière d'être qui contrarie trop directement sa- nature, peut être telle, et sa résistance si absolue, qu'elle ait pour conséquence, plutôt que l'acceptation de cette manière d'être imposée par la violence, la mort même du vivant, la destruction dans la lutte de l'énergie vitale. Un mammifère naît pourvu de poumons, il faut qu'il respire dans l'air; il ne se pliera pas plus à vivre dans l'eau, qu'un poisson muni de branchies sur la terre. La nature ne peut céder, elle se brise. Mais dans le milieu qui lui convient, elle peut s'accommoder d'un air plus dense ou plus rare, d'une ■eau plus ou moins chargée d'oxygène, de toutes les variations plus ou moins insensibles. C'est-à-dire que, si les actes auxquels le provoquent les circonstances, les manières d'être qu'elles lui imposent s'accordent avec sa nature, le vivant les produira ou ldS acceptera volontiers, sa force s'en fortifiera et il en contractera aisément l'habitude. S'ils répugnent absolument avec les conditions présentement nécessaires de sa vie, l'habitude est impossible. De ces deux puissances antagonistes, l'une doit céder ou disparaître; la vie se. refuse et se retire, car la lutte est inégale entre la puissance éternelle et immuable de la matière brute, et l'existence, bornée dans sa durée et à chaque instant périssable, de l'énergie vitale. Enfin, si l'accord n'est pas parfait, si l'antagonisme non plus n'est pas complet entre les tendances originelles et nécessaires du vivant, et ia direction que
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la fortune imprime à son énergie, celle-ci s'habituera avec plus d'aisance et de promptitude à tout acte et à toutemanière d'être qui l'éloignera moins de sa voie naturelle et sera plus rebelle, sans y être absolument réfractairp, aux habitudes qui l'en feraient dévier davantage.
Il peut même suffire que cette déviation de sa ligne naturelle soit imprimée peu à peu à l'énergie vitale, et, pour ainsi dire, selon un angle d'abord très-aigu qui s'ouvrirait insensiblement, au lieu de lui être imposée d'un seul coup avec un large écart, pour que l'énergie du vivant se trouve au bout de quelque temps engagée dans une direction presque contraire à son sens primitif, où elle n'aurait pu être poussée violemment sans se briser. C'est ainsi qu'une certaine quantité d'arsenic, ingérée tout à la fois dans l'estomac le plus vigoureux, contrarie trop directement la nature et produit la mort, tandis •qu'une quantité égale ou plus forte peut être impunément absorbée par les organes, pourvu qu'elle ait été administrée par fractions infinitésimales, et peut même être acceptée «l'un seul coup, si la dose de poison, d'abord minime, a été augmentée par degrés jusqu'à cette quantité de toute autre façon meurtrière. C'est que la puissance de l'organe ou de la vie elle-même ne peut pas grandir tout d'un coup jusqu'à être capable de lutter victorieusement contre la force malfaisante qui contrarie son développement ; mais, si cette force étrangère et nuisible, au lieu de l'assaillir tout d'abord comme avec une fureur irrésistible, commence par l'attaquer avec moins de violence, et, multipliant ses assauts, en accroît chaque fois la vigueur, l'énergie du vivant s'aguerrit peu à peu dans chacun de ces combats successifs, et graudit, elle aussi, par degrés, jusqu'à pouvoir triompher du poison en se l'assimilant.
Si les actes que les influences étrangères forcent le vivant d'accomplir dégénèrent facilement en habitude et augmentent sa force, quand ils sont conformes à son développement naturel, et brisent au contraire le ressort de la vie, quand ils heurtent de front cette nature, on comprend que ceux qui la contrarient moins directement,
mais trop fortement encore, puissent altérer et amoindrir 1 énergie du vivant capable de progrès, mais aussi de décadence, de croissance et de diminution, que, tandis que les premiers ajoutent à la vie et que les seconds amènent la mort, ceux-ci affaiblissent parfois, sans l'anéantir brusquement, ia force vitale et causent la maladie. En effet, cette puissance de la vie est soumise à des lois, se produit dans des conditions qui défient sans cesse l'observation du psychologue comme elles déjouent trop souvent les calculs du physiologiste et du médecin. A qui la considère en général et en embrasse tout le cours régulier, elle grandit du plus humble commencement jusqu'à une certaine apogée de vigueur et de croissance, et puis elle décline aussi évidemment jusqu'à s'évanouir dans la mort. Encore si cette courbe qu'elle décrit devait toujours s'achever régulièrement; mais la mort n'attend pas seulement le vivant au terme fatal, elle le menace à tout instant de la durée et à chaque point de la parabole. Bien plus, alors même que sa course n'est pas interrompue violemment, alors même que des forces étrangères et supérieures n'en viennent pas troubler par quelque maladie la marche régulière et tracer dans sa ligne des anomalies inattendues, d'autres conditions inhérentes à sa nature en déforment sans cesse la régularité et y dessinent les ondulations les plus capricieuses. Les énergies vitales ont besoin d'agir et grandissent par l'action, mais elles se fatiguent aussi à agir et n'ont pas moins besoin du repos, qui les affaiblit lui-même quand il se prolonge. Tour à tour l'action et l'oisiveté les accroissent et les amoindrissent. Et c'est pourtant sous l'empire de ces lois compliquées, presque contradictoires, au milieu de ces détours et de ces retours, de ces tensions et de ces rémittences, à travers la jeunesse et la vieillesse, la santé et la maladie, la veille et le sommeil, les mille particularités, les caprices innombrables de. chaque individu, les sympathies et les répulsions, les aptitudes et les incapacités variables de ohaque être, qu'il faudrait suivre l'habitude pour lui arracher ses secrets. Il faut donc se contenter d'en saisir l'allure générale,