EFFETS GÉNÉRAUX DE L'HABITUDE
d'en distinguer les plus grands traits, d'étudier le jeu d'ensemble de ce mécanisme complexe et d'en expliquer les plus remarquables effets.
Le résultat le plus général et le plus important, de l'habitude, celui qui montre le mieux quelle en est l'essence, combien elle est nécessaire aux êtres qui vivent, qui sentent ou qui pensent, et comment sa part dans la vie n'est pas moindre que celle de la nature elle-même, est celuici. L'habitude établit, pour les êtres qui sont capables de l'acquérir, entre les différentes parties de la durée qui ne font' que se succéder pour les autres êtres, une relation sans laquelle la vie, même la plus humble, est incompréhensible et impossible. Le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore, le présent seul est réel. Mais qu'est-ce que le présent? Comme le disent à la fois Platon, Aristote et Leibnitz, c'est un point sans dimension, c'est la limite toujours mobile qui sépare ce qui a été de ce qui sera, de sorte que le présent lui-même est insaisissable et que l'existence échappe sans cesse aux êtres qui durent. Vivre dans le présent semble donc impossible, et l'est en effet, sans l'habitude. Fixer ce perpétuel devenir, constituer un présent positif avec ces éléments négatifs, faire demeurer ce présent , d'un point mathématique faire une ligne ou un solide, résoudre cette difficulté d'arrêter le temps que rien n'arrête, telle est l'œuvre del'habitude et le service qu'elle rend aux êtres vivants.
Pour un être qui ne vit pas, qui ne fait que durer, incapable d'habitude, le passé se détruit derrière lui à mesure qu'il dure ; l'avenir sera ce qu'il pourra et n'intéresse pas le présent. Qu'importe que l'atome que voici, qui fait aujourd'hui partie d'une goutte d>au, soit venu' à ce point de l'espace du nord ou du midi, qu'il provienne d'un glayon liquéfié par la chaleur ou d'une vapeur condensée par le froid, qu'il ait subi depuis des siècles des millions de métamorphoses, ou qu'il soit demeuré ce qu'il est encore, ou qu'il se trouve pour la première fois en l'état où je le vois. Il est ce qu'il est; son passé n'ajoute rien à son être ni à sa puissance présente. Que fait aussi son présent à son avenir? Il prendra lemoim:. ')
aussi bien sa place dans la mer, dans la terre ou dans l'air, selon les hasards qu'il rencontrera sur sa route et le feront ce qu'il sera sans tenir compte de ce qu'il fut. Pour le vivant, pour l'être intelligent, pour la personne raisonnable, libre, capable d'habitude, les trois éléments de la durée sont solidaires l'un de l'autre. Pour celui-la, il n'est pas vrai de dire que le passé n'est plus, ni même que l'avenir n'est pas encore ; s'il vit dans le présent, il y vit par le passé et pour l'avenir. Son passé n'est pas aboli; il l'emporte en lui dans son présent même, et avec ce passé il anticipe l'avenir. Pour lui, le passé s'accumule et se résume dans le présent ; il y est tout entier sous la forme de l'habitude, êçiç; il l'a. ce passé, il le retient et le possède encore sous cette forme concise ; il en a augmenté sa substance, il l'a assimilé à «a propre nature, et, par lui, il a déjà la main sur l'avenir. ■Quels que soient les hasards futurs et la matière de la vie qui n'est pas encore, grâce à ce passé résumé dans le présent par l'habitude, il imprimera à ces matériaux quelconques de l'avenir une empreinte qui sera toujours sienne et ne laissera pas tout à faire à la fortune. Aucun mot de notre langue française ne dit mieux ce qu'il doit dire que cette expression vulgaire : contracter ■une habitude. Par l'habitude, en effet, le passé se contracte réellement dans le présent et s'y perpétue ; le présent est, pour emprunter à Pascal un mot célèbre, un raccourci du passé. On se représenterait volontiers la destinée d'un être capable d'habitude, non pas à la façon de la fable antique, comme un peloton de fil que dévident les Parques et qui va toujours s'épuisant et s'appauvrissant du passé, mais au contraire comme un fil •qui s'enroule sur lui-même et grossit toujours en ramassant le passé sur la route du temps.
Si la vie elle-même n'est pas une habitude, du moins la naissance et la croissance des êtres vivants, animaux ou plantes, nous offrent-elles de l'habitude une image exacte et presque un exemple matériel. Le germe puissant, déjà organisé, mais qui ne vit pas encore, fécondé par un agent étranger qui sollicite son premier éveil,