‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 8 sur 62 · EFFETS GÉNÉRAUX DE L'HABITUDE 2T · texte numérisé non relu

EFFETS GÉNÉRAUX DE L'HABITUDE 2T

s'anime sous cette influence propice et prend possession de lui-même et de la vie. Ce premier mouvement de la naissance, ce premier passage de la puissance à l'acte une fois accompli, il s'empare de ce qui l'entoure, s'en nourrit et se l'assimile, transforme l'aliment en sa propre substance, le digère, le distille, le résume, l'accumule' insensiblement dans ses organes sous une forme qu'il lui impose, grandit à chaque instant de tout ce qu'il reçoit du dehors et, loin d'épuiser sa propre force, puise sans cesse dans l'acte même de vivre des forces nouvelles pour vivre et croître encore. Le chêne qui touche aujourd'hui le ciel est le même embryon d'autrefois, qui a emmagasiné dans ses fibres les sucs de la terre et nous représente tout un siècle de vie passée fixé et condensé,, peut-être pour bien d'autres siècles, dans sa masse et dans sa force présentes.

Ainsi moi, doué de sensibilité, de volonté, de raison, je souffre, je veux, je pense une première fois, sollicité par une force étrangère. Ne croyez pas que, cette douleur disparue dans l'indifférence, ce mouvement éteint dans le repos, cette idée envolée dans l'oubli, il n'en reste plus rien. Sans doute le temps a emporté sa part; je; ne ressens plus cette douleur, je ne perçois plus cet objet, je ne fais plus cet effort, mais j'ai arraché au temps quelque chose qui m'est acquis désormais. Ma puissance de sentir n'est plus la même après avoir souffert une première fois qu'avant d'avoir connu la douleur; ma puissance de vouloir s'est modifiée elle-même par ce premier effort; mon intelligence est autre après avoir conquis une première vérité. Une seconde douleur trouvera en moi une âme qui a déjà souffert, c:est-à-dire modifiée par une première douleur, non-seulement d'une façon passagère dans son acte qu'emporte le temps, mais durablement dans sa manière d'agir, dans sa puissance que le temps respecte. La première douleur m'a pris au dépourvu et m'a fait une grave blessure ; mais, en nie forçant à la subir, elle m'a mis en garde et fortifié contre son retour. Un premier effort m'a coûté cher; mais, bien que mes muscles soient détendus, mon énergie s'est

trempée dans une première action : plus forte elle vaincra plus facilement une même résistance ou triomphera avec le même effort d'une résistance plus grande. Mon esprit fermé n'a compris qu'avec peine une première vérité; mais qu'importe que le souvenir même de cette pensée ait disparu, si l'idée envolée a laissé derrière elle mon esprit plus ouvert. La douleur, l'effort, l'idée présente, voilà ce que le temps emporte et abîme dans le néant du passé, c'est-à-dire l'acte de la puissance ; mais ce que j'ai •conquis sur le temps, ce que je dérobe au passé, ce que je conserve dans le présent et pour l'avenir, c'est ma puissance modifiée, accrue et déterminée par l'action.

11 est certains rivages que ronge incessamment le fleuve qui les baigne, mais il en est d'autres où le flot poussé par le flot dépose en se retirant une couche de limon inappréciable sur le fond qu'il exhausse et qu'il féconde. Ainsi les phénomènes passent sur la substance vivante, sensible et raisonnable; mais chacun, en disparaissant, laisse plus pleine et plus puissante la substance qu'il a couverte un moment. Les phénomènes, sensations ou pensées, sont emportés comme les flots par le cours du temps, c'est la proie qui lui appartient; mais l'être demeure, comme le rivage, enlevant toujours quelque chose au temps qui s'écoule, et le présent de l'homme, grâce à l'habitude, se compose de la nature première accrue et enrichie des alluvions du passé.

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