Suiie du voyage autour du Monde de Descartes
> % AmuêemêfU pkilosophique sur le langage des bêles ^ 1739.
W l'habitude et l'instinct
Fautomatisme, qu'on est mémo tenté de se demander si, malgré sa ferme croyance à ses principes métaphysiques, à son système des tourbillons et à ses esprits animaux, il est bien certain que Descartes ait réellement considéré les bétes comme de pures machines, c'est-à-dire comme de la matière sans aucune des propriétés ou des puissances que les philosophes attribuent aux âmes, comme par exemple la sensibilité. Il est impossible d'en douter quand on a sous les yeux le Discours de la Méthode et la Réponse à un inconnu ^ Cependant M. Flourens s'autorise d'une lettre de Descartes à Morus pour prétendre que les bêtes ne sont pas pour lui de purs automates, qu'il ne leur enlève que la pensée, non la vie et la sensibilité, enfin que sa doctrine n'est pas le pur automortisme^ mais un automatisme miwte^ comme celui de Bufibn. « Je passe, pour abréger^ dit Descartes à la fin de cette lettre, les autres raisons qui ôtent la pensée aux botes. Il faut pourtant remarquer que je parle de la pensée, non de la vie ou du sentiment ; car je n'ôte la vie à aucun animal, ne la faisant consister que dans la seule chaleur du cœur. Je ne leur refuse pas même le sentiment autant qu'il dépend des organes du corps 2. »
Sans doute Descartes n'enlève pas aux animaux la vie ou du moins il ne la leur enlève pas plus qu'aux hommes; il explique la vie chez les animaux de la même façon que chez Thomme par un pur mécanisme, ce ne la faisant consister que dans la seule chaleur du corps. » Mais, s'il n'ôte pas plus la vie aux bêtes qu'à Thomme, il refuse réellement aux bêtes le sentiment, c'est-à-dire le sentiment tel qu'il le conçoit en l'homme, puisqu'il rapporte à un principe différent cette sortô de sentiment qu'il laisse aux bêtes. Chez l'homme, il y a, selon Descartes, c deux principes de nos mouvements, l'un tout à fait mécanique et corporel, qui ne dépend que de la seule force des esprits animaux et de la configuration des parties, et que
1. Lettre LIV, éd. Garnier, n» 6; tome VII, p. 396 et suiv., éd. Cousin.
3. Tome III, p. 339, éd. Garnier; tome X, p. 207 et 308, éd. Cousin.
THÉORIE DE DESGARTES 93
l'on pourrait appeler âme corporelle, et l'autre incorporel, t rame qui pense. Chez Tanimal, tous les mouvexnents peuvent s'expliquer par un seul principe, le premier, l'âme corporelle. Le sentiment, chez Thomme, dépend du principe pensant, car c la pensée est enfermée dans le sentiment que nous avons » > ; sentir est une manière de penser. Le sentiment que Descartes concède aux animaux n*est pas celui-là ; car l'accorder aux animaux serait leur accorder la pensée. En quoi donc consiste ce sentiment? dans le plaisir et la douleur sans conscience ? Deseartes sait trop bien que la douleur et le plaisir sont inséparables de la conscience. Ce sentiment, qui « dépend des organes du corps », c'est bien évidemment, a peu de chose près, ce que Bichat, par une équivoque toute semblable et également dangereuse, appelle la sensibilité organique^ c'est-à-dire l'irritabilité de certains organes, sans plaisir ni douleur, principe de mouvements aveugles el automatiques, distincte de la sensibilité animale , qu'accompagnent la jouissance et la souffrance 2.
C'est bien ainsi que La Fontaine, si voisin de Descartes, entendait sa pensée. C'est bien ainsi que la comprenaient tous les purs Cartésiens, Malebranche, Arnauld, Nicole. Ceux de Port-Royal attachaient à quatre piquets des chiens vivants, et, sans s'émouvoir de leurs cris, ouvraient leurs entrailles, « pour voir la circulation du sang 5. » Malebranche, entrant avec Fontenelle à Tora-
l. Ces passages sont tirés de la lettre même k Morus, invoquée par M. Flourens: ils précèdent et expliquent la conclusion citée plus haut. (V. E.)
3. « La sensibilité or§(anique, c'est la faculté de receroir une impression... L'estomac est sensible à la présence des aliments, le coeur à l'abord du sang...; mais le terme de cette sensibilité est dans l'organe même ; elle n'en dépasse pas les limites. » Recherches sur la *)ie et la mert, I, 7^ § 3. Magendie, dans les notes qu'il a jointes à l'édition de 18î2, fait judicieusement observer que « l'existence d'une telle sensibilité est pureroçnt conjecturale. Puisqu'elle ne se transmet point à un centre co»mun, nous ne pouvons la reconnaître que par ses effets. Or, pour expliquer ces effets, il n'est nullement besoin d'admettre une semblable faculté. » (V. B.)