‹ L'habitude et l'instinct: études de psychologie comparéeChapitre 4 sur 51 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

NJUrURE KP OHIGINB DE L'HABITODS

« L'habitude se forme peu à peu par suite d'un mouvement qui n'est pas naturel et inné, mais qui se répète fréquemment. *

Si grande que soit l'autorité d'Aristote et si vraie que cette définition puisse paraître au premier abord, il y a lieu d'en corriger quelques imperfections. Il n est pas évidemment nécessaire que le mouvement qui est devenu ou deviendra une habitude, soit toujours répété, c'est-à-dire reproduit plus ou moins fréquemment après avoir cessé d'être. La continuité ou la prolongation d'un mouvement, d'une action, d'une impression, d'un état quelconque est aussi propice que la répétition à engendrer l'habitude. Car, entre une action ou un état répété et un état ou une action prolongée, il n'y a de différence que dans les intervalles qui brisent la continuité dans le temps de cette action ou de cet état. De telle sorte qu'une manière d'être qui ne se serait produite qu'une seule fois, mais qui se serait prolongée pendant une durée d'un jour, équivaut naturellement à la production vingtquatre fois répétée à des intervalles quelconques du même état durant une seule heure. Il n'est même pas

imgfobable g[ue la continuité sans intermitteofiô-d'one manière d'être ou (Tagîr soit plus farorable que la répé- ^ûcm à~Tâ formation d'une habitude, chaque interralie gôttv anTïïiminuery sfnon détruire l'effet du passé, d'ao» tant plus sensiblement qu'il aura été plus long, Peut-étie enfin faut-il ajouter à la répétition ou à la prolongation au mouvement, comme une cause aussi puissante de Thabiiode, Fintensité du mouvem ent^ la vivacité de l'imrp reaK sion om rénergje de J!efEi?£t.

Amsi^odioéeTTadétinition d'Âvistote n'est pas encoresatislaisa^te.

En eflfet ne peut-on pas en renverser les termes, et, an lieix de dire que Fbabitude résulta de la fréquente répé*tition d'un même mouvement , n'est-il pas au moins aussi vrai et même plus manifestement exact de dire que la répétition fréquente d'un même jicte est un effet de rhabiludsCl Ainsi cette définition, devenue Uanàré^ seràîî une sorte de paralogisme ou de définition réciproque, comme parlent les logiciens; la cause 7 serait prise pour l'effet et Feffet pour la cause; l'habitude serait expliquée par la répétition du mouvement et la ïé pétition le serait à son tour par l'habitude.

Sans doute une habitude définitivement contactée et devenue, selon le proverbe, une seconde nature, a été le plus souvent formée longuement et lentement par la répétition fréquente d'une même action ou la durée continue d'aune même manière d'être. M ais l a fréquence de la répétition ou la lon gue durée de la continuité ne son^ elles^as les causes de la force, de l'intensité de l'ha- ^itu de, prùlS tg ue dé ^habitude elle-inême et de s«mi essence intime ? Une habitude n'est pas quelque chose de fixe et dfabsolu, qui soit tout-à-fait ou qui ne soit pas du tout; c'est au contraire quelque chose de variAhlô et \ de relat if. Entre ces deux points extrêmes, l'absence to^ taie ott le néant de l'habitude et le despotisme d'une habitude invétérée, entre l'homme qui n'a pas accompli une seule fois une telle action et l'homme qui ne peut s'empêcher de répéter cette action habituelle, il y a toute une série de degrés intermédiaires, correspondant avec

plus OU moins d'exactitude à tous les nombres qui séparent zéro de la somme des actes répétés par celui qui est tombé à jamais sous l'empire de Thabitude. Ce dernier terme n'est que l'apogée de l'habitude, mais l'habitude existe déjà, avant d'avoir acquis cette puissance irrésistible. Elle est, plus vieille ou plus jeune, plus forte ou plus faible, à mesure que la même action se répète; mais elle est, à un degré quelconque de puissance et de formation, dans les actes antérieurs. Ce qu'engendre bien certainement la répétition, c'est donc la force de l'habitude; jnais ce qu'il y a d'essentiel dans l'habitude, ce qui., la constitue habitude à un degré quelconque de force ou de faiblesse, et non une habitude invétérée, est ce bien la ré pétition d'un mêmfi acte? Quoiqu'il puisse le sembler tout d'abord, un examen plus attentif corrige cette manière de voir et prouve même qu'elle implique contr^ dictiop.

J'ai accompli un même mouvement, une même action dix, cent, mille fois, je veux dire un nombre de fois plus que suffisant pour en engendrer en moi l'habitude. Lorsque j'exécute ce mouvement, en ce moment même, pour la mille et unième fois, je Texécute donc par habitude, à savoir parce que je l'ai déjà mille fois accompli; c'est-àdire encore que mon mouvement actuel a sa raison d'être et comme sa cause dans les mille mouvements antérieurs et tous semblables. Mais n'en est-il pas exactement de même de chacun de ces mouvements antérieurs que du mouvement actuel? Chacun n'a-t-il pas sa raison d'être dans tous ceux qui l'ont précédé, le dixième dans les neuf autres et le troisième dans les deux premiers? Chaque mouvement qui vient s'ajouter à d'autres et grossir la somme du passé ajoute quelque chose à la puissance de l'habitude, engendre ou prépare l'avenir et explique le mouvement qui suivra, parce qu'il est expliqué lui-même par le passé et causé par les mouvements antérieurs. Cette vertu productrice de l'avenir, qu'il possède plus grande que l'acte immédiatement antérieur, il n'en tient de lui-même qu'une faible part; le reste lui est transmis par le précédent, qui en a reçu à son tour la

meilleure partie du mouvement antérieur qu'il répète et qui l'explique. Mais le second mouvement, qui ne peut résulter d'une répétition, puisqu'il n'a été précédé que d'un acte unique et premier dont il est lui-môme la répétition, qui peut cependant expliquer le troisième et lui transmet, pour être indéfiniment augmentée, la force génératrice de l'habitude, quelle est à lui sa raison d'être et d'où lui vient sa puissance de préparer l'acte futur? Il faut de toute nécessité reconnaître qu'elles sont dans le premier acte, que le second est. déjà, pour une part si faible que l'on voudra, un effet de l'habitude, sans qu'il résulte cependant de l a rép ^^^tj ^p plus ou moins fré-, quente d'un même mouvement; mais qulLsuffitjd^un premier mo uve ment pour créer le germe d'une habitude, auquel chaque mouvement ultérieur ajoutera quelque nôuvëau^éveloppemênt.

Seul, le premier mouvement qu'aucun autre n'a précédé, qui n'en répète aucun autre, quelle que soit d'ailleurs son origine, ne doit rien à l'habitude. C'est à lui, au contraire, que l'habitude doit sa naissance; c'est lui qui possède primitivement la vertu de préparer, do susciter, de faciliter les suivants. En effet, s'il n'a [»as cette vertu, s'il n'est pas, au moins en partie, la raiso n du second rnoii vement, celui-ci, étant exclusivement le"" produit du iiasard"ou"de la volonté et tout à fait indépendant du premier, sera lui-même comme s'il était premier et le sera en réalité; il sera donc aussi impuissant que le premier l'était lui-même. En vain mille autres actes, produits on ne sait comment, succéderont au Sf cond, sans plus se causer les uns les autres que le second n'est causé par le premier; toujours semblables, ils n'en seront pas moins toujours nouveaux, et cette longue repétition de mouvements identiques s'écoulera sans jamais devenir ou engendrer une habitude.

Dire que nous accomplissons un acte que nous avons déjà cent fois accompli, par cela même que nous l'avons accompli cent fois, que nous répétons ce que nous avons déjà fait, par cela seul que nous l'avons déjà fait, cela paraît moins l'explication suffisante que la simple

constatation d'un fait. Il faut pourtant reoonnaître que oette raison si iotpari&ite et si peu laisonnable est en même temps i)ien puissante^ car c'est là l'uniqiie motif de beaucoup d'actes, et des plus iraportants, des êtres les plus intelligents. Dans uike assemblée politique ou dans un tribunal^ lorsque tout autre motif de décision fait défaut, il en est un que Ton invoque toujours et que Ton ne manque jamais de suivre^ c'e^t le précédent. C'est-à-dice que les intelligences les plus raisonnables, et dans les actions les plus graves, pseniient pour raison d'agir une seconde foia, qu'elles ont agi de même une première.. C'fôst-à-dire encore que le j>i!emier fait, quelle qu'ait été saraisooa dêtre, deyientja raison dlâtre d es^mivants; le précédent devient loi ou acquiert la force d'une loi ; le passé régit l'avenir.

La première action est donc tout ce que Ton voudra, ïÊôlon taire, réfléchie, spontanée, instinctive, tout, excepté j lîeffet de l'habitude; mais elle est, au contraire, la m^ \ de l'habitude, qui naît d'elle et commence avec te sèconS \ mouvemehL On peut mêmèdire que non-seulecnent la \ première action donne naissance à l'habitude et en porte lie germe dans «on sein, mais qu'elle^en est elle-même \rembrjon primitif, proies sine maire creâîaT qui""êe \développe et se fortiâe peu à peu par la répétition de» Votes et, comme La renommée, vires acquirit eundo. \ Il est facile d'^en donner quelques exemiples; \e les tijce de la mémoire. Dugald Stewart considérait l^habitude .Gomme ua résultat de rassociaJti0ft4les.idées ou des ph§ïBomènes ; c'était confondre Teflfet avec la cause. Il voyait l^ien qu*il existe entre ces deux choses la plus éttoite {larenté, que l'habitude et l'assoeiatioa des idées ou des mouvements sont des pkénom^es semblables, et même identiques^ que l'un est seulement plus général, tandis que l'autre n'est qu'une espèce ou une particularité du païemier. Mais il n'avait pas vu que c'est précisément l'association des idées ou des mouvements qui n'est qu'une des formées les plus fréquentes et les plus remarquables de l'habitude.

On sait quel procédé emploie l'écolier pour apprendre^

comme on dit, sa leçon par cœur et la pouvoir réciter couramment. Ce procédé est de tous points conforme à la définition que donne Aristote de Thabitude. Il lit et relit un passage de Cicéron ou de Virgile; après cette lecture, plus ou moins souvent répétée selon les facultés .de sa mémoire, il sait et récite sa leçon sans faute et jians hésitation. C'est-à-dire qu'il a contracté J'babitude plus (m moins durable d'associer les unes aux autres, ilans .son esprit ou sur ses lèvres, les idées ou les paroles de i^orateur ou du poète. Maisi, si cette habitude est oomplètement acquise après ia vingtième lecture, elle existe Mn peu moins parfaite après la dix-neuvième et de plus tsn plus défectueuse *api es chacune des lectures précédentes. Seule, k première lecture a trouvé Tesprit de Tenfant pareil à une table rase ; mais sur cette table elle a déjà laissé quelques traces, si confuses et si peu profondes que Tun voudra. Sinon, ;s'il ne reste absolument, pendant une durée si courte que ce soit, aucun vestige d'une seule lecture, une seconde sera pour l'enfant aussi nouvelle que la première, par conséquent aussi fugitive et inféconde, et cette table rase ne deviendra jamais les tablettes de la mémoire.

Il y a plus; il est encore possible que Thabitude, au lieu de naître obscure et enveloppée sous la forme incertaine d'un imperceptible rudiment, pour grandir peu à peu par la répétition des actes, apparaisse déjà manifeste et durable avec une force que n'augmenteront ou n'affai-* bliront sensiblement ni le temps, ni la répétition, ni l'inaction, dès une première et unique impression. En effet, nousii'avons pas toujours besoin, comme cet4colier,'de nousjrépéler.à nûus*mêmes un même vers ou un même refrain, pour nous en souvenir longtemps ou .à jamais. Il-suffit qu'une chose nous ait frappés par sa beautéjou son étrangeté ou par tout autie caractère, qu'elle ait produit en nous une grande douleur, une vlv-e Jôîe, une forte impression, de quelque nature qu'elle soit, pour que cette chose soit gravée dans notre mémoire, non comme sur la cire, mais comme sur Tairain, pour que ri mage en soit toujours prête à apparaître à rpcca*

sion avec les plus vives couleurs et le cortège, devenu habituel, des sentiments et des idées qui en ont accompagné la f)reniière impression.

^ « Une hirondelle, dit Aristote,ne fait pas le printemps, Ini une seule bonne action, la vertu. * Mais un seul acte 'suffit au moins pour créer le germe d'une habitude. Ce premier acte est comme le branle indispensable qui tire jîe mobile de son repos; le reste n'est plus qu'une continuation, une propagation, une accélération du mouvement primitif. Et, si le proverbe est vrai : dimidium facti qui cœpit habet, un premier mouvement, une première action est la moitié d'une habitude. Knfin, si, en général, une fois n'est pas coutume, si un seul acte ne peut le plus souvent qu'ébaucher l'habitude, parfois cependant il la crée de toutes pièces et pour la vie.

Donc, ce qu'if faudrait connaître pour avoir le secret de rhabitude, c'est d' où vient à un premier mouvement cette vertu singulière de faciliter un acte semblable,"de préparer ou de provoquer sa propre répétition, de se reproduire et de créer l 'avenir.

Tout fait, tout mouvement dans la nature ne possède pas cette venu. De tout temps on a remarqué que l'habitude n'a point de place dans le monde inorganique. « On aurait beau jeter mille fois une pierre en l'air, dit encore Aristote, elle n'y ."nontera jamais sans une force qui la pousse. » C'est une remarque importante à plus d'un titre. Disons d'abord, en passant, que ce fait incontesté devrait être sérieusement médité par ceux des savants de nos jours qui prétendent eflfacer toute limite réelle entre les êtres bruts et les êtres vivants. Si la vie n'était qu'une manifestation supérieure des forces lûécaniques, physiques ou chimiques de la nature, il faudrait trouver dans le règne inorganique au moins les premiers rudiuients do l'habitude, ou bien il faudrait expliquer comment un phénomène, une loi, un élément aussi considérable peut apparaître tout à coup à ce degré de l'échelle des êtres, sans avoir sa raison ni dans les degrés inférieurs, ni dans quelque nalure toute spéciale des êtres vivants. Tant qu'on n'aura pas rattaché l'habi-

tude aux phénomènes ordinaires de la mécanique ou de la chimie, elle devra demeurer, pour tout esprit aussi ami des faits positifs qu'ennemi des hypothèses aventureuses, comme une des barrières qui, dans l*état actuel de la science, séparent le monde des corps bruts du monde des êtres vivants. Si au contraire, d'accord avec l'expérience, on distingue fortement ces deux mondes, la présence de l'habitude dans le second peut demeurer inexpliquée et marquer une lacune dans la science, mais elle n'a rien de contradictoire, ni de surprenant; car il est naturel et compréhensible que dans un monde nouveau dejnouyeauxj)hénomènes se produisent. On~3évra seulement chercher celle explication, et il n'est pas impossible que, sans nous la révéler tout entière, la société constante de 1 habitude et de la vie nous aide à en découvrir quelques mots.

En eflfet, cette remarque si simple, que Ijhabitudeji'a point de p rise sur les corps inorganiques, inJTque tout au moins qu'il faut chercher la raison de l'habitude dans quelque condition de l'organisation ou de la nature des êtres vivants.

Concevoir comment un minéral est incapable d'habitude n'équivaut certainement pas à comprendre comment un vivant en est capable. Peut-être cependant, si je m'explique comment une pierre n'acquiert pas rhabitude de monter ou de rester dans les airs, serai-je plus près de concevoir comment un vivant peut acquérir une habitude.

Un mobile est mis en mouvement, la terre est lancée dans l'espace ; aucune autre impulsion ne vient-elle s'ajouter à la première, la contrarier, en changer la direction, la terre roule éternellement dans l'espace toujours béant devant elle, sans accélération ni ralentissement : c'est la loi. Si, après quelques jours ou après des siècles, elle était tout-à-coup arrêtée dans sa course, elle demeurerait éternellement en repos : c'est encore la loi. Si enfin, au lieu de graviter toujours dans le vide complaisant des cieux, la force qui a mis la terre en mouvement l'avait lancée, comme la pierre jetée par la main

d'uja enfant, dans une atmosphèie résistante, eette '^«aisiUnee^ si faible qu'elle fût, étant une seconde force qui s'opfM>seni.il<x>niinueIiement à Taction snomeaatanée de ilm première, la terre, docile à cette «eiconde foroe aussi bies qu'à Tautre, obéirait à loutes deux à la fois; la pfoloiigation duranl un tem:pfi déterminé de scm mouvemeist eonstamment ral^ïti jusqu'à mduiàr dans Je repos, "raRait le siiçaie et le lésultat oofioplexe de saidauble obéÎManoe. €*^«t toujours la loi et la même loi. C'«st que le mobite n'est point moteur, ni des auttes, ni de lui^mèo^; à Topposé du faoïeux juvouv jKxtrniroy d'Axisiote, la taras u'eift qu'un mobile incapable de nciouvoii:*

Le mobile est ieerla^ il est id^kdifféreirtauindUKeaiMatifKt «UTepos. C'est pour cela qu'iFest incapable d'habituée, oar rhabitude «est précisément le contraire dèTTïïdîBérence. En quoi que ce soit qu'elle consiste, quelle qite soit «a nature, de quelque façon qu'elle se forme, quelque imparfaites que soient les définitions qu'on en puisse donner , elle se réivèle à tous les yenx par une plus g yande facilité des mouTements habituels, et mêxie par une disposition ou une tendance à reproduire les aetes déjà exécutés. Or, eommeuLt un mobile^ indifférent par sa nature au mouvement eit au repos, pourrait-il acci^il- Itr l'un ou l'autre plus Yolontiers? Comment, incapables ée pfxddilaire le mouvement, «emit-il capable de le repro-/ iuireîf «Comment de l'inertie pourrait-il sortir une foroe moti*^ ? lorsqu'un moteur met en mouvement un mobile, le mouvement est le fait du moteur, l'acte lui appartient tout entier^ le mobile n'en peut mais ; c'est le cas de dixeavec Malebranche : « il est agi. » Le mobile €tst emporté dans un mouvement qu'il subit, qui n'e»t pas vraiment sien, comme un grain de poussière dans un tourbillon; sa situation dans l'espaoe change, sa substance n'est pas atteinte, sa nature n'est pas modifiée, maii^ seulement s^^appprts de position avec les autfe&onûr biles S'il est vrai, comme Taf firme la science contemporaine, que tous les phénto mènes de la nature, physiques on okimiques, se réduisent au mouvement varié dans ses formes, et que le mouvement ne sorte pas spontanément

NATUBE ET ORIGINE DE L HABITUDE il

du sem inerte du mobile , on comprend que Thabitude n'ait pas de place dans le monde inorganique. S'il est vrai, comme nous autorise à le croire rinipuissance où est la <mâme science de ramener au mo^uvement la vie et la pensée, que la vie et Ja|><^nsée sont des faits d'une autre nature, soumis à des lois spéciales et supérieures, on commence à concevoir que les êtres vivants puissent êtie capables d'habitude, tandis que les corps bruts ne le jgont pas.

C'est encore Aristote qui a dit : l'expérience oonstate. q u'il y a d^s choses qui se meuvent elles- lù^mes, qui ont :enHBljle£Iej£mci£e actif du mouvement, la causejaptriçe,. tandis que les autres ji'en ont que' re'prîncîpe passif, la jattobilité;>ce so nt les êtres vivants. Un vivant, en effet, ^*est plus seulement un mobile, mais un moteur et de lui-même etd'autrui. Sans doute il ne se meut pas sans âtre sollicité^ au moins une première fois, à se mouvoir par quelque influence étrangère ; mais, quand il est en mouvement, ce mouvement est sien, c'est lui-même qui se. le donne. La spontanéité n'exclut pas la passivit é qui fournit l'occasion d^entrerêû exercice ;~nîais, cette occasion offerte, cette provocation au mouvement une fois 45abie, de quelque part qu'elle vienne, c'est le vivant qui -déploie son énergie intérieure et est le véritable auteur .de sa propre modification. On ne comprenait pas que la terre, si elle venait à être arrêtée dans l'espace, pût sortir de son repos et fournir une fois de plus la même carrière, tant que la même puissance qui l'a lancée une première fois dans le vide ne lui imprimerait pas une seconde fois le même mouvement, la même vitesse et la même direction, parce qu'elle n'est qu'un mobile inerte. Mais, si ia terre était un moteur, capable d'entrer spontanément en mouvement, si le mens agitât mofem était une vérité, on concevrait déjà mieux qu'elle pût reprendre après une halte sa course tant de fois séculaire, et, passant avec le .même élan p*r les mêmes points du ciel, suivre ses pro- ,pres traces.

Cependant la spontanéité d'un être ne suffit pas à ex-i >pliquer comment il acquiéît l'habitude de faire ce qu'il sj

déjà fait ; elle explique seulement et en partie la possibilité pour cet être d'acquérir l'habitude, puisqiflîrë^eli est une condition essentielle

a Nul ne peut expliquer, dit Th. Reid, comment nous acquérons de la facilité ou du penchant à faire ce que nous avons souvent pratiqué. » La dernière raison des choses nous échappe en effet le plus souvent, mais ce n'est pas un motif pour ne pas le poursuivre; car on peut au moins se rapprocher du but, s'il n'est pas permis de l'atteindre, et faire reculer tant soit peu les limites de jiotre ignorance, ne fût-ce qu'en décrivant un peu plus exactement des faits déjà connus ou en les ramenant à des faits plus généraux.

Les corps bruts, incapables d'habitude, durent; la durée n'est pour eux que la continuité de l'existence, et d'une existence monotone que distinguent seules les alternatives du mouvement et du repos, de la vitesse et de la lenteur, les changements de situation et de direction en avant ou en arrière, sans fin visible, sans terme assignable. Le temps ne modifie pas leur natiue^jLae change qu^les rapports deleurs éFerrients. Au fond ils demeurent les mêmes indéfiniment; la force inerte qui est en eux est invariable, stationnaire , toujours identique à elle-même; rien ne l'augmente, rien ne l'affaiblit, rien ne répuise ou ne la lasse ; aussi l'éternité paraît-elle leur appartenir, La matière brute reçoit exactement, selon la capacité de sa masse ou de sa composition, le mouvement, la chaleur, l'électricité; elle les reçoit de même en tous temps et en tous lieux, si uniformément que Ion calcule à l'avance et infailliblement ce qu'il faut de charbon pour élever d'un degré la température d'un mètre cube d'eau, ce qu'il en faut pour soulever à un mètre audessus du sol un poids de cent kilogrammes. Jamais d'élan spontané, jamais de refus, jamais do caprice ; ne craignez pas que le phonomène fasses défaut, si vous tentez l'expérience; n'espérez pas non plus qu'il varie le moins du monde, que la capacité de mouvement ou de chaleur augmente ou diminue.

Les êtres vivants ne persistent pas seulement dans

l'existence , ils se développent, ils croissent; leur être, leur puissance, au lieu de durer toujours la même, uniforme et stationnaire, s'augmente ou s'amoindrit; elle semble même, tant la spontanéité en est évidente, capricieuse dans ses allures. Une telle quantité de potasse; absorbe une telle quantité de vapeur d'eau, aujourd'hui^ comme hier, comme toujours; mais qui mesurera lai quantité de nourriture ou de boisson que supportera au-| jourd'hui mon estomac, quelle quantité de calorique il faut dépenser pour réchauffer mes membres quand jei grelotte de la fièvre? Qui me dira comment le remède qui me sauve tue mon voisin et le régime qui le fortifie me débilite ; comment hier mon âme acceptait avec joie une sensation qui aujourd'hui l'importune et la réjouira encore demain ; comment hier mon esprit curieux et alerte cherchait et trouvait la vérité; comment, paresseux et rebelle aujourd'hui, il la dédaigne ou la repousse? Si le changement, à la surface, est la loi de tous les êtres, bruts ou vivants, si tout passe, comme disait Heraclite, il n'en est pas de même pour le fond des choses ; sous cette surface changeante, le fond de la matière, son être et sa puissance, est immuable. Au contraire, Ténergie de la vie, de la pensée, de la volonté change continuellement, s'accroît ou s'afifaiblit, avance ou recule, mais varie sans cesse. C'est la loi universelle et le caractère fondamental, non de l'être en général ou de tout être, comme on l'a dit souvent, mais seulement des êtres qui ne vivent pas, que la tendance àjersîj^tfir danff Iftur manièr^^ H'^tria Le propre du vivant, de la plante qui végète ou de l'esprit qui pense, est de tendre au changement, de se développer sans cesse. 11 semble que le tenjps cesse de couler pour le cristal et qu'il s'immobilise comme lui. Il ne s'arrête jamais pour le vivant, et la vie marche avec la durée. Le vivant naît, grandit et arrive à la mort par la maturité sans se ressembler jamais à lui-même. L'énergie vitale de l'embryon d'un jour est autre que celle de l'octogénaire, homme ou plante; la raison du vieillard est autre que celle de l'enfant. La spontanéité du vivant est si manifeste qu'elle s'accuse aussi bien par la fatigue

ié l'habitude et L'iNbTINCT

8t répuisement que par Taction et ]e progrès. Changer €4 tendre au changement est si bien la loi de toute force vi- VAnte, que, miand elle ne s'accroît pQS^ elle décro ît, ne pouvant derneuTerglafîôhnâîrë." '^

Simplifions les choses pour les éclaircir ; ne tenons pas compte en ce moment de ces défaillances, de ces langueurs de la vie ou de la pensée, de ces retours en arrière de ces décadences fortuites ou nécessaires; elles ne se représenteront que trop souvent pour ^embarrasser nos m^ cherches. Ne considérons présentement que ce grand fait ou cette grande loi du développement ou du progrès àsB élres vivants.

L'habitude, — c'est le fait encore inexpliqué, mais ii contestable, que constatait Th. Reid, —rend plus facil Taetion déjà accomplie; ^lle est donc par cela même des moyens et unp de s conditi ons naturelles et presqi: nécessaires du développement et d u progrè s. Cela est j vrai que, si l'on parcourt rapidement la série des êtreç^ on voit non-seulement que tous les êtres qui se développent dans la durée sont capables d'habitude, mais encore îque ceux qui sont les plus capables d'habitudes plus fort» ei plus nombreuses, dans la vie desquels l'habitude joue Je plus grand rôle, «ont aussi ceux dont le développement -eat le plus parfait et le progrès le plus visible. F.q d'aia^ __tfes terme s. 1 habitude n'^st pas ■jReulement V{ f^ in^imA > finent à la v le^et au progrêsj3T& fîst ejPLrai son paroportionnelle^da de^re^ 3e la vie et de la pocsi bi 1 i té dy progrèg ^ez^l^jôxaatsrElle apparaît avec la vie laTplus nwm-j; oie dans les végétaux ; la culture ou racclimatatiom desj" plantes n'est pas autre chose que l'art de leur faire con-[ tracter certaines habitudes, utiles ou agréables à l'homme.' L'arbre s'habitue à un autre sol, à d'autres cieux que ceux où il eët né. Il n'est même pas besoin que cette aoclimatation soit l'ouvrage de l'homme : il semble que la vie elle-même «oit une acclimatation naturelle, quand on voit, sur une quantité de germes que le vent disf>erse et :dépose en un même sol, les uns périr parce qu'ils n'ont yu s'accommoder d'une nourriture trop rare, d'un soleil tirop ardent, d'une trop grande humidité, d'autres au con-

NATURE £T ORIGINE DE L*HiÉlBlTUDE ftS>

éaâse crc^tpe et prospérer, parce qu'ils ont pu se plier aux eotnditioiis de leur vie végétative, d'autres enfin, qui ne se sont habitués qu'imparfaitement à leuf milieu, s'étio* ter et languir. Ciiez les animaux, où à une vie nutritive à^à plus élevée s'ajoute la vie sensitive, l'habitude jovut aussi uft plus grand rôle. L a domestication, rapprivoise* ment de l'animal sont des'degrés supérieurs à la euhure du végétal et lui font contracter des hal)itude6 plusévi- ^ntes, plus nombreiees et plus complexes* L'habitude peut même arriver chez la bête jusqu'à effacer en grande partie la nature. Et parmi les animaux, les plus capables d'habitude sont en même temps les plus élevés daos l'éehelle animale et les plus capables de progrès. L'hemme enfin, le plus parfait des vivants, chez qui la raison et la moralité s'ajoutent à la sensibilité et à la vie végétative, qui^st, comme en fait foi l'histoire de l'humanité et de chaque individu, le plus capable de progrès, ne meut pas im BEie«ibpe, ne f ait pas acte d e raison ou d e Tolonté que rSg biiudê ^n'air^a part d ans^oe mou venienl'pïiremè'ïit mstin ctif en apparen ce^ da^ ce jugeria e^ reïléchi, d ang cette libre cJéte rm i nation. Chez rhomme TTiaBîtûdë joue un robe si tCODsîdéra'ble que «es facultés les pl«8 belles, comme ses plus humbles puissances, demeurent inutilea» q«ae la vie humaine n'est pas possible, que llhcranme n'est pets viable, si l'hahiiude ne s'ajoute et n e supplée à iana - ♦ure. Il semble donc bien que ôé -SOM dé ce côte, dans iee oomditions du développement progressif des êtres doués * de vie, de sentiment ou de raison, qu'il faut chercher le owBiment et le pourquoi de l'habitude.

TofUt vivant possède une énergie spontanée; mais le pfopre de toute force est de s'efforcer, de se déployer, de produire un effet : vivre, c'est agir. Pour ce principe de laTÎe ou de la pensée, agir n'est pas seulement sa nature, ^est un besoin. L'inaction lui est pesante et comme douloiweuse, le repos prolongé devient inquiet, et le vivant éprouve ce que Maioe dwB Biran nomme énergiquement nnpruHt d'agir, qu'il faut à tout prix satisfaire. Iliaut dépentser en actes cette puissance ; mais, chose singulière et pourtant incontestable, à mesure qu'on la dépense,

IC l'habitude et l'instinct

c ette éne r gie renaît et renaît plus vigoureuse, tandis quelle dépérit dansle repos ; elle se consume à ne rien faire et se fortifie par l'action, comme une source qui se tarirait quand on n'y puiserait pas, et qui jaillirait plus* abondante, quand on croirait l'épuiser. Il n'est question en ce moment ni de la fatigue, ni de la maladie, ni de la mort, qui viennent suspendre, troubler ou briser le développement du vivant, et dont la nécessité résulte de conditions spéciales. Sous cette réserve, le propre de toute force vivante est d'agir et de croître en agissant. Le développement et le progrès sont précisément cette amplification de la force capable d'agir, agissant et ayant agi.

Mais tout est déterminé dans le monde des faits; c'est par une telle action déterminée que se déploie l'énergie du vivant, c'est la production de cet acte particulier qui la fortifie, c'est en tant qu'elle est capable de cet effet spécial que sa puissance est accrue par cet exercice spécial. Marcher fortifie les muscles du jarret et non les muscles du bras; la main droite, et non pas la main gauche, profite de l'exercice de la main droite. Ç baqu^ acte spécial nr^rmît, prévi^nmfîTlî. In puiss ance spéciale de lp]]^prnrjiirr;^^rgflna^ ou facu lté ; digérer augmente la force digestive de l'estomac, digérer un tel aliment augmente cette force précisément pour cet aliment même. De même la faculté motrice s'accroît pour avoir mû, et la faculté d'un tel mouvement par la production de ce mouvement; la puissance de vouloir devient plus énergique par le fait d'avoir voulu, la puissance de vouloir ceci, par le fait d'avoir voulu ceci. En un mot, agiri accroît la force d'agir dans son fond et sous sa forme pré-j sente, dans sa quantité et à la fois dans sa qualité, dans! sa nature et en même temps dans sa direction actuelle.

Maine do Biran a bien mis en lumière cette vérité, que tout effort, c'est-à-dire tout déploiement d'une énergie vitale, est une affaire de proportion entre^ la vig ueur de l!éûfiJ^6,c[ui s'efforce et la résistance deToBstaclë. ITintensité de l'effort que déploie l'agent ou le Vîvant'sé mesure naturellement et rapidement sur l'intensité connue ou probable de cette résistance. Nous ne prenons

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pas une massue pour tuer une mouche, mais un bœuf; voulons-nous soulever de terre un fardeau pesant, notre énergie tend tous les muscles au plus haut degré ; ne voulons-nous remuer qu'un fétu, c'est assez d'une contraction insensible de la moindre fibre. La preuve en est éclatant^, quand nous nous sommes trompés dans notre calcul : le fardeau que nous croyions léger était-il pesant, notre premier effort, trop faible, demeure impuissant, et il nous faut le monter une seconde fois à un plus haut ton; au contraire, le croyant pesant, soulevons-nous un léger fardeau, nous trébuchons, parce que l'eflfort trop puissant que nous déployons n'est pas équilibré par la résistance attendue. Il résulte de là que, si la résistance opposée une première fois à l'énergie de l'agent par le point d application de son efifort demeure la même, semblable aux poids étalons dont on charge le plateau d'une balance, l' énerg ie du vixant,. devenue 4)lus forte par une. première action, doit nécessairement triompher avec un\ effort moindre d'une résistance qui ne s'est pas accrue, ] c'est-à-dire qu'elle doit exécuter plus facilement une/ même action la seconde fois que la première.

Il en résulte encore une autre conséquence. Si le propre de toute énergie spontanée est de tendre à l'action parce qu'elle est capable d'agir, cette impatience d'agir, cette tendance à l'acte est nécessairement d'autant plusgrande que plus puissante est la force. Une force devenue ' j plus puissante par une première action doit donc naturellement tendre davantage à agir après avoir agi, en proportion même de Taugmentation de sa puissance. Et, si la première action a accru cette puissance, non-seule- :ment dans sa quantité, mais aussi dans sa qualité, dans sa spécialité, dans la direction même du premier acte, il est aussi naturel que l'énergie, ainsi accrue par une certaine action et pour une certaine action, soit plus disposée, non-seulement à l'action, mais précisément à cette action plutôt qu'à toute autre.

Supposez maintenant que, l'agent se retrouvant à plusieurs reprises dans les mêmes circonstances, la même action se répète fréquemment ; le fonds d'énergie capable

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de cet acte spécial croissant •en proportion de la fré- .qtuenœ de l'acte, l'exécution te o devient de plus en plus étoile, paiîce que Tefifort nécessaire pour Tacciiiimplir diminue de .plus en plus d-inleusité. Plus puissante, à mesure qu'elle s'exeree davantage, Ténetcgie de lagent -ne produit pas seulement le J[nême acte av«c un/edSbri de moins en moins grand et une facilité toujours etoiseanle, elle devient aussi dg plus en plus d ispo sée à le prod mi«% de plus en plus impatiente de se'tra^uire en acti«>n et «n cetie^ction, jusqu'à ce que la moindre occasion, le moindre prétexte suffise à faire partir le lessort sans cesse jet forteonent tendu.

De longs intervalles séparent-ils le second •acte du «premier et chacun des actes suivants de celui t|ui Ta précédé, on voit aussitôt q^iel en doit être .le résultat. Puisque Ténergie^ qui s'accroît par Texercioe, (diminue dans l'inaction , le repos qui suit le premier acte a.pour -effet de détruice l'effet produit par l'acte lui*même, d'autant plus efficacement qu'il dure davanta(i;e; de telle! sorte qu'une action puisse être accomplie aussi diSicile-| ment et même plus difficilement une seconde fois qu'une .première, si un assez long temps s-est écoulé -entie Tune rBt l'autre pour que le surcruit de force* et d'habileté cimquis par le premier acte et ajouté à la nature de l'agent j ^it pu se perdre dans le repos , >et l'aptitude naturelle j elle même être entamée par une inaction prolongée.' L'intervalle qui sépare chaque exercice semblable de l'énergie active est-il trop. court peur user le surcroît de force acquis dans l'action, assez long cependant pour le diminuer tant soit peu, le dévieloppement du vivant qiû végète, sent ou pense suit mne allure f>lus compliquée; il marche comme ces pèlerins du moyen âge qui, par un raffinement de dévotion, faisaient vœu d atteirdre leur but en faisant alternativement trois .pas en avant^et deux: en arrière.

La description de ces feits n'est- elle pas l'histoiie mên>e de l'habitude, et, si l'oii a compitis tîomment.ils se produisent, ne s'est-on pas rendu compte de la manière dont l'habitude se forme et engendre ses principaux effets?

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