CHAPITRE II
Pouf <]u' un être soit eapaUe d'baintude, il âiutîqu^il soit capable d*action^j>ontaBée . «ar l'habitude exclut l'indifEéreDoe à l'action ou au repos; cela suffit à expli' -quer l'incapacité des corps èruts à contracter des habitudes. Il faut ^ue c^ te jnergie «oit capable de variation, de dév^eloppement, de progrès^ or, la "vîé elle-même «6t un développement et un progrès manifeste; les vivants sont donc , à ce titre, capables d'habitude. Il faut 5!qtte l'ftfiteoTi ffiAmft augme nte le gouvoir d'agir, «ai» quoi le dernier î^ote ne sera pas moins pénible" que le fireœier; il faut ^ue la puissanee d'agir tende à l'action «t y iende en proportionné sôrTeriergie, sans quoi l'hal^ude uv sei'àU pas Uûe disposition à répéter l'aote habitnel; telles «ont jusdement les lois et les eonditions de itottt être qui vit, <jui «ent ou qui pense. Voilà comment l'habitude apparaît avec la vie, comment son rôle devienft plus considérable à mesure que le vivant possède et lé^ ^le une énergie plus spontanée^ plus indépendante , plœ8 puissante et plus capable de progrès, comment Jtes habitudes ^ont mieux caractérisées, plus nombreuses, plus nécessaires, plus importantes, à mesure qu'à
la vie s'ajoutent le sentiment, la raison et la volonté.
Si c'est bien ainsi que l'habitude se forme, ces faits et ces lois doivent expliquer toutes les particularités de l'habitude. Essayons de rendre compte des plus remarquables pour confirmer la vérité de ces observations.
L'habitude intervient partout, dans les manifestations de la vie à tous ses degrés ; elle arrive à produire des effets qui semblent aussi spontanés que ceux de la nature elle même, à modifier profondément celle-ci, parfois même à l'effacer et à la supplanter. On se demande, en présence de ces effets surprenants et de cette souplesse merveilleuse, si l'être capable d'habitude ne peut pas, en vertu de ces lois, sj ^abituer ajout j-cte, à toute ma- "jf^ d'ag^»* q"'fl"r^nt une ou plusieur§,lQi&.proyoquée^ TiscTrcoiistanxies. L'expérience répond cependant qu'il y a des manières d'être ou d'agir dont le vivant ne con-' tracte jamais l'habitude; il faut donc expliquer comment et dans quels cas le vivant est et doit être réfra ctai re à' l'habitude, et comment cette résistance nelîonsutue pas une violation des lois constatées précédenjment.
Toute énergie spontanée, quoique capable d'effets variés et perfectibles, est en même temps déterminée quant à la spécialité des actes qu'elle peut produire; elle a, en un mot, une certaine constitution primitive, une certaine nature. Cette constitution primitive distingue plus ou moins ce vivant de tous les êtres dont la nature est sensiblement différente, le Classe dans un genre et dans une espèce; elle en fait même, par des caractères encore plus précis et des aptitudes plus spéciales, un individu, qui ne peut être confondu avec aucun autre individu de même espèce ou de même genre. Il ne s'agit pas ici de repousser par une fin de non recevoir toute gratuite et intempestive l'opinion des savants respectables qui croient à la transformation illimitée des espèces. Cette théorie est hors de cause. En effet, ses partisans les plus avancés prétendent bien que tous les vivants actuels, avec leurs innombrables diversités, ont pu cependant dériver d'un premier germe, dont les produits, multipliés à travers les siècles et modifiés en différents sens par des circons-
tances différentes, ont acquis, par des habitudes d'abord individuelles, puis héréditaires, ces formes, ces puissances, ces organes tellement divers qu'il semble aujourd'hui au sens commun que les types des espèces, fixés une fois pour toutes dès le principe, demeurent immuables et éternellement séparés. Ils ne prétendent pas du moins qu'un embryon quelconque puisse, dans le court espace de sa vie individuelle, devenir un animal quel- ; conque, même fort peu éloigné du type de ceux qui l'ont i engendré; ils ne «croient pas qu'un grain de blé confié à / la terre puisse devenir un épi de seigle, ni un œuf de rossignol, une mésange. Il faut, selon eux, pour opérer des transformations sensibles dans les espèces, une longue succession de siècles, d*années ou de générations. Si hardis qu'ils soient dans leurs théories, ils reconnaissent avec l'expérience qu'un germe à sa première apparition, qu'un vivant considéré à l'instant de s& naissance ou de sa conception, au cômmencemejit le plus reculé de sa formation, n'est pas apte à devenir un animal quelconque, mais un tel animal, d'une telle espèce, qu'il a par conséquent une nature .individuelle et spéciale qui doit se traduire par cer tains actes et ne peut absolument en g.roduire d'autres. C'est cette vérité incontestable que nous constatons comme un fait. Même dans la théorie de la transformation des espèces, il faut compter avec cette nature spéciale et individuelle, de quelque part qu'elle vienne; le temps seul dans son infinité pourrait en triompher en la modifiant insensiblement à travers des générations innombrables.
Celte nature est une force disposée à certains actes, qui répugne au contraire absolument dans l'individu ^j^rjtaines manières d'être ou d'agir. Susceptible néanmoins de modifications plus ou moins sensibles, elle sera d'autant plus capable d'un acte qu'il favorisera^ davantage son développement naturel; elle résisterai d'autant plus à un changement qu'il le contrariera davantage. De plus, si toute énergie spontanée est capable de perfection et de progrès, elle n'est pas pour cela nécessairement capable, soit d'un accroissement subit,
^ iJi^ABrrvDE ET jJuiffcsmyr
soit d'un (ié^eloppeaient sans bornes. La foroe^ vitale mènie est lioaitée^ non seulement quant à retendue de sa. puissance, mais encore quant à sa duvée. Ge privilège <pi'a le vivant sur la matière brute, de grandir et de se développer, de vivre enûn, est acheté au prix de la brièveté de sa puissance,, la vie au prix de la nécessité de la mort au bout d'un certain temps, de la possibilité de mourir à toute heure avant le terme fatal, de la vieillesse* et de la maladie;.
Ces lois ou ces conditions de la vie sont des élément» nouveaux qui jouent leur rôle dans la formation des habitudes et la rendent souvent impossible. Ainsi la répugnance du vivant à un acte ou à une maniered^tre qm co ntranè^fôp directement sa nature, peut §îfë1elTé, et sa résiglAncasi absolue^ qu'elle ait pour "côiasequence^ jl^^iAhj^no l'fl^nAptfttip^ ^i> ^fifti:^ Hi^p^^T^ dl^rëlmposéè parla ^îenc e^ la inort même du vivant, la destruction dâni^a lutie.d^ J!ioergie vitale. Un mainmifère naît pourvu de poumons, il faut qu'il respire dans Tair; il ne se pliera pas plus à vivre dans Teau, qu'un poisson muni de branchies sur la terre. La nature ne peut céder, elle se brise. Mais dans le milieu qui lui convient, elle peut s'accommoder d'un air plus dense ou plus rare, d'une eau plus ou moins chargée d'oxygène, de toutes les variations plus ou moins insensibles. C'est-à-dire que, si\ If^ <»7itf « auxquels le provoquent les circonstances, les \ manières d'être qu'elles lui imposent s'accordent avec sa t nat;aiÊ4 le vivant les produira ou Us acceptera volontiers, sa force s'en fortifiera et il en contractera a isément l'habitude. S^ils répugnent absoîumiEIIavecTS conditions présentement necesâsaTres de sa vie,rhabitude„fist impossible. De ces deux puissances antagonistes, l'une doit céder ou disparaître; la vie se refuse et se retire, car la lutte est inégale entre la puissance éternelle et immuable de la matière brute, et l'existence, bornée dans sa durée et à chaque instant périssable, de l'énergie vitale. Enfin, si l'accord n'est pas parfait, si l'antagonisme non plus n'est pas complet entre les tendances originelles et nécessaires du vivant, et la direction que
EFFETS eEÉNéRAUX DB L'HJ^FTUOE 23
la fortune imprime à son énergie, oelle-ci s'babituewi avec ptus d'aisance et de promptitudfd à tout acte* et à tout^raanière d'être qui l'éloignera moinB de sa voie na^ ttirelle et sera plus rebelle, sans y ôtie absolument iéfra<v taiTP, aux habitudes qui l'en feraient dévier davantage.
Il peut même suffire que cette déviation de sa ligne naturelle soit imprimée peu^^^pê» à Ténergiç vitale, et, pour ainsrdire. selon un angle d'abord trè»-aiga qiri s'ou* yrirait insensiblement, au lieu de Iut être imposée d'us seul coup avec un large écart, pour que Tént^rgie du vivait se trouve au bout de quelque temps engagée.dans une direction presque contraire à son sens primitif, où elie n'aurait pu être poussée violemment sans se briser. C'est ainsi qu'une certaine quantité d'arsenic, ingérée tout a la fois dans l'estomac le plus- vigoureux, contrarie trop directement la nature et produit la mort, tandis •qu'une quantité égale ou plus forte peut être impuné^ ment absorbée par les organes, pourvir qu'elle ait été administrée par fractions infinitésimales, et peut même être acceptée dunseul coup, si la dose de poison, d'abord minime, a été augmentée par degrés jusqu'à cette quantité de toute autre façon meurtrière. C'est que la puissance de l'organe ou de la vie elle-même ne peut pa& grandir tout d*un cou b jusqu'à être capabJe. de. lutter victori e usement con tre la force ma4faisante qui contrarie son d évelo pp ement ; mais, si cette force étrangère et nuisible, au lieu de l'assaillir tout d'abl)rî comme avec une fureur irrésistible, commence par l'attaquer ^Tec„înoinj3 de vifilence^ et, multipli ant ses a ssauts, en. accroît chaque fois la vigueur, Fenergie du vivant s^âguerrit peu à peu dans chacun de ces combats saccpssifsr, et grandit, elle aussi, par degrés, jusqu'à pouvoir triom^ pber du poisoa en se l'assimilant. -^
Si les actes que les influences étrangères forcent le vi^ vant d'accomplir dégénèrent facilement en habitude et augmentent sa force, quand ils sont conformes à son développement naturel, et brisent au contraire le ressort de la vie, quand ils heurtent de front cette nature, on comprend que ceux qui la contrarient moins directement,
mais trop fortement encore, puissent altérer et amoindrir rénergie du vivant capable de progrès, mais aussi de décadence, de croissance et de diminution, que, tandis que les premiers ajoutent à la vie et que les seconds amènent la mort, ceux-ci aflfaiblissent parfois, sans l'anéantir brusquement, la force vitale et causent la maladie. En effet, cette puissance de la vie est soumise à des lois, se produit dans des conditions qui défient sans cesse l'observation du psychologue comme elles déjouent trop souvent les calculs du physiologiste et du médecin. A qui la considère en général et en embrasse tout le cours régulier, elle grandit du plus humble commencement jusqu'à une certaine apogée de vigueur et de croissance, et puis elle décline aussi évidemment jusqu'à s évanouir dans la mort. Encore si cette courbe qu'elle, décrit devait toujours s'achever régulièrement; mais la mort n'attend pas seulement le vivant au terme fatal, elle le menace à tout instant de la durée et à chaque point de la parabole. Bien plus, alors même que sa course n'est pas interrompue violemment, alors même que des forces étrangères et supérieures n'en viennent pas troubler par quelque maladie la marche régulière et tracer dans sa ligne des anomalies inattendues, d'autres conditions inhérentes à sa nature en déforment sans cesse la régularité et y dessinent les ondulations les plus capricieuses. Les énergies vitales ont besoin d'agir et grandis-* sent par Taction, mais elles se fatiguent aussi à agir et\ n'ont pas moins besoin du repos, qui les affaiblit lui-même] quand il se prolonge. Tour à tour l'action et l'oisiveté le^/ accroissent et les amoindrissent. Et c'est pourtant sous i l'empire de ces lois compliquées, presque contradictoires, au milieu de ces détours et de ces retours, de ces tensions et de ces rémittencos, à travers la jeunesse et la vieillesse, la santé et la maladie, la veille et le sommeil, les mille particularités, les caprices innombrables de chaque individu, les sympathies et les répulsions, les aptitudes et les incapacités variables de chaque être, qu'il faudrait suivre l'habitude pour lui arracher ses secrets. Il faut donc se contenter d'en saisir l'allure générale,
d'en distinguer les plus grands traits, d'étudier le jeu d'ensemble de ce mécanisme complexe et d'en expliquer les plus remarquables effets.
Le résultat le plus général et le plus important de l'habitude, celui qui montre le mieux quelle en est l'essence, combien elle est nécessaire aux êtres qui vivent, qui sentent ou qui pensent, et comment s a part dans ja vie n'est pas moindre que celle de la nature elle-même, est celuicirCïïaBîtude établit, pour les êtres qui sont capables de l'acquérir, entre les différentes parties de la durée qui ne font que se succéder pour les autres êtres, une relation sans laquelle la vie, même la plus humble, est incompréhensible et impossible. Le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore, le présent seul est réel. Mais qu'est-ce que le présent? Comme le disent à la fois Platon, Aristote et Leibnitz, c'est un point sans dimension, c'est la limite toujours mobile qui sépare ce qui a été de ce qui sera, de sorte que le présent lui-même est insaisissable et que l'existence échappe sans cesse aux êtres qui durent, ïiyredans le présent semble d^onc impossible, et .
j' est en eîiet ^sans rhaSTtudeTTïxef "(£.Q përpë"tueI devenir^r^^ ''' constituer un présent pdsuif avec ces éléments négatifs,i " faire demeur er Qe__present", d'un point mathématique, faire uneligne jpu un solide/ résoudre cette difficulté! f âxcMe TTetemp s (^uejîen n'arrête, telle est l'œuvre del Tbabitude et Je service qVelIe rend aux êtres vivants.
Pour un être qui ne vit pas, qui ne fait que durer, incapable d'habitude, le passé se détruit derrière lui à mesure qu'il dure ; l'avenir sera ce qu'il pourra et n'intéresse pas le présent. Qu'importe que l'atome que voici, qui fait aujourd'hui partie d'une goutte d'eau, soit- venu à ce point de l'espace du nord ou du midi, qu'il provienne d'un glaçon liquéfié par la chaleur ou d'unfr Tapeur condensée par le froid, qu'il ait subi depuis des siècles des millions de métamorphoses, ou qu'il soit demeuré ce qu'il est encore, ou qu'il se trouve pour la première fois en l'état où je le vois. Il est ce qu'il est;\ son passé n'ajoute rien à son être ni à sa puissance pré-/ sente. Que fait aussi son présent à son avenir? Il prendra
^ L*HAÉITUDB ET l'iN9FIWGT
■aussi bien sa place dans la mer, dans la terre ou dan» Fair, selon les hasards qu'il rencontrera sur sa route et le feront ce^gu'il sera.-Sans tenir compte de ce q u'il fut. Pour Te vivant^ pour l'être intelligent, pour la personne raisonnable, libre, capable d'habitude, les tpoi» f éléments de la durée sont solidaires Tua de l'autre. Pour ) •celui-là, il n'est pas vrai de dire que le passé n*est/ plus, ni même que l'avenir n'est pas encore; s'il vit dans/ le présent, il y vit par le passé et pour l'avenir. Son passé f n'est pas aboli; il l'emporte en lui dans son présent j même, et avec ce passé il anticipe l'avenir. Pour lui, I le passé s'accumnle et se résume daos le présent ; il y est tout entier sous la forme de l'habitude, ^e;; il Ta. ce passé, il le retient et le possède emsore sous cette forme concise ; il en a augmenté sa substsuice, il l'a assimilé à sa propre nature, et, par lui, il a déjà lamainsurTaveisir. X^uels que soient les hasards futurs et la matière^ de la vie qui n'est pas encore, grâce à ce passé résumé dans le préseriX par ilhahitude, il imprimera à ces matériaux « quelconques de l'avenir une empreinte qui sera tou-*' jours sienne et ne laissera pas tout à faire à la fortune.. Aucun mot de noCre langue française ne dit mieux ce qu'il doit dire que cette expression vulgaire : contr acter uofi habiiude. Par l'habitude, en effet, le passé secon itrac terrée 1 le^m e n t d a,ns [e présent et s>£erpétue ; le prësent est, pour emprunter à Pascal un môf célèbre, un raccour ci du passé,^ On se représenterait volontiers la ^êsUnée^d'un être capable d'habitude, non pas à la façom de la fable antique, comme un peloton de 111 que dévi-j dent les Parques et qui va toujours s'épuisant et s'appauvrissant du passé, mais au contraire comme un fil! qui s'enroule sur lui-même et grossit toujours en ramas-t sant le passé sur la route du temps. /
Si la vie elle-même n'est pas une habitude, du moins la naissance et la croissance des êtres vivants, animaux ou plantes, nous offrent-elles de Tnabitude une image exacte et presque un exemple matériel. Le germe puissant, déjà organisé, mais qui ne vit pas encore, fécondé par un agent étranger qui sollicite son premier éveil,
EFFETS OÉIflÉRAUK «C L'HÂBITLDE 2T
s'aBime sous cette influeBce propice et pread possessiom de lui-même et de la vie. Ce promier mouvement de la jtaiafiadOice, ce premier pasaaipe de la puiasaiiee à Taole uiftelois accompli, il s'empare de ee^iui rentonre, s'm Bourrât et se Tassimile, transforme Taliinent en^a propre substanoe, le di^re, le distille, ie résume, raeeiamiiJe l J»Bei»iblement dans ses #r|^p^s soas une forme qu'il lui 1 impose, grandit à chaque iostant de tout ce qu'il reçoit 1 du dehors et, loin d'épuiser sa propre force, puise «ans cesse dans Tac te mècae de -vivre des foroes iKMivelles- I pour vivre et croître encore. Le chêne qui touche aujour-j d'hui le ciel est le naême embryon d'autrefois, «qui a emmai^siné dans ses £bres les sucs de la terre et nous xeprésente tout un siècle de vie passée ûxé et condensé^ peul-être pour bien d'autres siècles, dans sa masae et dans sa force présentes.
Ainsi moi, doué de aensibililé, de Tok)iilé, Ae raison, je souffre, je ^eux, je pense une première fois, sollicilé^ par une force étrangère. Ne croyez pas que, cette do«^ leur disparue dans l'indifférence, ce mouvement éteint <dân§ le ispos, cette idée envolée dans l'oubli, il n'en yesle plus rien. Sans doute le temps a emporté sa part; je ne ressens plus cette douleur, je ne perçais plusieet objet, je ne fais plus cet eiort, mais j'ai arrac^ au teaapsquedque chose qui m'est acquis désormais. Ma puissance de sentir n'est plus la même après avoir souffert une première fois qu'avant d'avoir connu la douleur; ma puissance de vouloir s'est modifiée elle-même par ce premier effort; mon intelligence est autre après avoir conquis une première vérité. Une seconde douleur trou-i vera en moi une âme qui a déjà souffert, c'est-à-diro modifiée par une première douleur, non-seulement d'une façon passagère dans son acte qu'emporte le temps, mais^ durablement dans sa manière d'agir, dans sa puissance que le temps respecte. La première douleur m'a pris au dépourvu et m'a fait une grave blessure ; mais, en me forçant à la subir, elle m'a mis- en garde et fortifié contre son retour. Un premier effort m'a coûté cher; mais, bien que mes muscles soient détendus, mon énergie s'est
trempée dans une première action : plus forte elle vaincra plus facilement une même résistance ou triompherai avec le même eflfort d'une résistance plus grande. Mon esprit fermé n*a compris qu'avec peine une première vérité ; mais qu'irn£orte que Je souvenir même de c ette pensé e ait disparu, si l'idée envolée a laissé derrière elle m on 'esprit plus ouvert. La dguleur, TefFort, l'idée présente, voitâ ce que le temps emporte et abîme dans le néant du passé, c'est-à-dire l'acte de la puissance ; mais ce que j'ai conquis sur le temps, ce que je dérobe au passé, ce que je conserve dans le présent et pour l'avenir, c^.sJLoaa puissance m odifiée, accrue et déterminée par l'action.
Il est" certains' rivages que rouge incessamment le fleuve qui les baigne, mais il en est d'autres où le flot poussé par le flot dépose en se retirant une couche de limon inappréciable sur le fond qu'il exhausse et qu'il féconde. Ainsi les phénomènes passent sur la substance vivante, sensible et raisonnable; mais chacun, en disparaissant, laisse plus pleine et plus puissante la substance qu'il a couverte un moment. Les phénomènes, sensations ou pensées, sont emportés comme les flots par le cours du temps, c'est la proie qui lui appartient; mais l'être demeure, comme le rivage, enlevant toujours <]uelque chose au temps qui s'écoule, et le présent de l'homme, grâce à l'habitude, se compose de la nature) première accrue et enrichie des alluvions du passé. >/