‹ L'habitude et l'instinct: études de psychologie comparéeChapitre 8 sur 51 · INFLUENCE DE L HABITUDE SUR LA VOLONTE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE L HABITUDE SUR LA VOLONTE

Ici les difficultés commencent. On a bien vu la volonté agir seule avant la naissance de l'habitude, on l'a bien vue engendrer et fortifier l'habitude; elle se révélait par l'efifort, c'est-à-dire par la difficulté même de l'action. On la voit bien intervenir encore par la suite, mais comme de plus loin et de plus haut, présidant à la conduite générale de Tacte, sans en déterminer particulièrement tous les détails, semblable à un artisan qui, après avoir travaillé d'abord seul et de ses propres mains, aurait dressé quelque ouvrier subalterne, dont il ordonnerait et surveillerait de moins en moins la besogne, à mesure qu'il deviendrait plus habile et capable d être maître à son tour. Arrive un moment où Thabitude semble tout faire et où la volonté s'efface. Qu'est-elle donc devenue? A-t-elle en effet créé comme dê~ses maîns quelque force

oui la remplace et la r éduit à néant : ou bie n^agit-elle encore aussi maî tresse que par le passé des"actos haBP t^els; ou bien s'est-il établi entre la volonté et l'habitude C|^uelt|uè compromis où chacune ait sa part et son rôle^T

Tôùr résoudre ou pour éclairer au mofns ces questions fécondes en graves conséquences, il est nécessaire de distinguer plusieurs choses trop souvent confondues. Je distinguerai d*abord/9es feabitudes si mplement^ volontaires et^es habitudes ^de la volonté elFe-mème. j¥m'ex-v pliqùe. Ce sont des habitudes volonta ires que celles quel j'impose à mes doigts par Texercice, de courir sur Je cla-| vier d'un piano, ou à d'autres organes, de marcher, de parler, de chanter; celles que je fais prendre à mes désirs, à mes passions, de se porter avec modération vers certains objets déterminés; celles que je fais contracter à ma raison, d'observer les faits avec exactitude, de juger à la légère, de raisonner avec rigueur; ce ne sont pas des habitudes de ma volonté. Les habitudes de la vj jûiiiié sont celles que je contracte de vouloir avec opiniâtreté, de me déterminer avec promptitude , de vouloir ceci plutôt que cela, le bien plutôt que le mal ou le mal de préférence au bien, en voulant fréquemment le bien ou le mal, en me déterminant franchement et maintenant mes résolutions avec persévérance. L'homme a bien des puissances à son service, qui sont capables d'agir spontanément par suite des seules impulsions de la nature, ou selon le hasard des circonstances. Il en a une, la volonté, qui peut s'emparer des autres, au moins de presque toutes, pour les diriger et les gouverner, parce que seule elle est capable de se gouverner elle-même. Ces habitudes simplement volontaires sont celles que la volonté impose à ces puissances capables aussi de se déployer et de se développer spontanément en dehors de sa direction, comme Tintelligence, les sens, l'imagination, les passions, l'énergie locomotrice. Les hi^^iludes de la volonté sont celles^^ue contracte la yoLontéellemême dans le gouv'êrnemint de sa propre j^aoduita. 'L*impoTtance de cette' distinction, qui peut tout d'abord paraître subtile, se manifestera peu à peu.

§ 1. — Des habitudes yolontaires.

Occupons -nous d'abord de l'habitude seulement volontaire. Quand on fait de l'habitude, comme Th. Reid, un

que 1 on oppose î sorte de métaphore très légitime, très usitée et même très innocente. Mais il ne faudrait pas la prendre à la lettre, car elle pourrait devenir alors' la cause de graves erreurs. L'habitude n'est pas une puissance nouvelle (créée par la répétition d'un même acte. Une puissance ne s e crée p as ; elle est; nous la tenons de la nature et de la nature sêufe. Le musicien qui s'exerce à promener ses doigts avec agilité sur un clavier, ne crée pas, ce faisant, une force qui n'existait pas en lui-même ou dans sa machine corporelle. La puissance motrice était, avant tout efiFort et tout exercice; il ne fait que l'accroître, lui imprimer une certaine direction,* lui tracer une voie dans laquelle elle s'engagera ensuite d'elle-même. Le fumeur ou le priseur ne se crée pas non plus une nouvelle force avec un besoin nouveau, une puissance factice avec un appétit factice ; l^ag^étit^ le désij est un fonds primitif et commun d'énergie naturelle, dont les circonstances ou la volonté ont dirigé l'élan vers un objet spécial. Aucune habitude n'est une force nouvelle; mais il y a primitivement en nous des puissances que les circonstances ou la volonté fortifient, dressent et dirigent dans un certain sens, dans lequel se développeront désormais ces puissances naturelles. L'habitude n'est q ue l'aug menta- M-^^^^ tion de la force prée xistante et sa détermination djns jine direction précise ^:" ou, mieux encore, l'habitude n'est que l ^nergie naturelle et fon cière accyue ^et déterminée ; c'est Fintel lige nce habituée à juger ou à raisonner aïnsï, Ja sensibilité habituée à supporter cette douleur, la force musculaire habituée à imprimer ce mouvement à cet organe.

Si l'habitude m: jJissrmcr

Je comprends désormais que Ton compare Thabitude à la nature, que 1* habitude^ i sse ê tr e^aban ( j l on tj q*^ à e I ie « mêpi Q par la volonté , comme Test Souvent la nature, que l'habitude se comporte alors comme la nature, qu'elle se révolte même contré la volonté, comme fait aussi la nature, parce que l'habitude est plus qu'une seconde nature, plus qu'une nature acquise, c'est l a nature elle-même Cl£5.^5!^îS2i3il.*^c^^® ^^ modifiée dans sa fo rme et dans ^wi direction £ar~Ii temps ëria volonté, mais conservant ^ es caractères essentiels", "entre autres sa spQutanéitéj' •c^st la nature habituée.

Comment cette nature habituée se comporte-t-elle visiipvis de la volonté ? Presque toutes nos puissances peuvent être dirigées dans leur exercice par la volonté et se développer sous son empire; mais il n'en est aucune qui «le puisse s'exercer aussi spontanément et sans intervention appréciable de la volonté. C'est précisément ce qui /a lieu dans les premiers temps de la vie, lorsque la vo- [ lonté, ne se possédant pas elle-même^ est encore incapa- Vble de régner sur Tâme; c'est ce qui sans doute a lieu \)hez les bêtes, dont la volonté est aussi obscure et dou* teuse que la raison. Mais, parce que la volonté a dirigé •quelquefois ou dirige le plus souvent Texercice de quel- •qu'une de ces puissances naturelles, il ne s'ensuit pas •qu'elle ne cesse plus désormais de le diriger. Bien au contraire^ la volonté abandonne souvent cette direction , etiaisse cette faculté agir au gré de§fluaAtuifijm deS- circonstances, pour reprendre plus tard son empire et l'aabandonner encore. C'est ce qui arrive dans quelques états •plus ou moins réguliers, comme le sommeil, l'ivresse, la folie, où la volonté est elle-même comme aliénée ; c'est .ce qui arrive aussi très fréquemment dans la veille et la santé, lorsque la volonté, nonchalante bu distraite, laisse les membres ou la pensée sans guide. Cette alternative de l'action volontaire et du jeu spontané d'une même puissance est surtout évidente dans le phénomène de la respiration, où, plusieurs fois dans l'espace d'une seule minute, la volonté peut prendre et quitter à son gré le gou- i vernement d'un organe aussi volontiers soumis que i

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Cacilenteot indépendant. Mais elle ne lui est pas particulière» et oik Tobserve également dans l'exercice de tous les organes et de toutes les puissances qui néchappent pas absolument» comme l'estomac ou le foie, comme rhéiBAtose ou la sécrétion, à l'empire immédiat de la yolonté*

Si ia volonté abandonne parfois aux impulsions aveugles, (fe sa nature primitive une puissance qu'elle n'a pas dressée, pour l'accomplissement de quelque action sou* vent importante, à plus forte raison est-il compréhensible qitt'elllejiyre à elle-^même l'habitude , cW à-dir^ la na^ taré, q uaRd e lle rar torm é6 et dJe^ëe de îonguê.iuaiiM^ " ^certains actes, d e telle sorte que l'action, tout en n'é- " t ant pas dirigée parla volon té, ne soit pas non plus laissée à la fort une, ma is presque aussi sûrement prévue et ''^ÈfeîàfâMiiiêJSi jâ VOlftfitê en prenait la conduite imnédiate. Pourquoi en effet, l'habitude une fois acquise, la volonté interviendrait-elle encore ? Quand elle créait l'habitude, nous la voyions proportionner l'intensité de ges efbgts k la^ difficulté de l'exécution et intervenir de niuiiis en -nwmis à mesure que l'exécution, devenait plus âkcile. Maintenant que l'organe ou la puissance de l'âme, primitivement indocile ou incapable , est dressé par l'usage à exécuter un tel imouvement précis ou une telle actic»! déterminée, que la tendance à les produire s'ec^ ajoutée à sa nature première et fait corps avec elle, les eboses. iront au gré de la volonté, sans que la volonlé.â!ûa Hiéle ; elles se passeront sans elle, comme elles se passe» raient si elle les voulait expressément; la volonté les gA-r terait peut-être en y prenant une part aussi active et aussi expresse que par le passé.

ILn'y aurait doQ€ rien d'étonnant que l'habitude, ori- ^inaireaïent volontaire, agit par la suite dans une indépefidance absolue de la volonté qui l'a fait naître. Mais, si l'on peut dire qu'en principe la volonté peut se retirer ooxnprlétement et abandonner à elle-même Thabitude volontaire , en réalité les choses ne se passent presque jamais ainsi. Il est bien rare, si ancienne et si profonde \ qtie soit une habitude, que la volonté n'intervienne pas J

encore de quelque façon et pour quelque part dans Texéeution d'un acte habituel, quand l'habitude est déjà son œuvre. Il faut que cet acte soit en lui-même bien insignifiant, ou qu'on en aille chercher l'exemple dans la folie, dans le somnambulisme, dans l'ivresse ou tout au moins dans le sommeil, c'est-à-dire dans des états irréguliers, maladifs ou qui font à l'activité des conditions toutes spéciales, sinon exceptionnelles. Encore n'est il pas bien sûr qu'une analyse attentive n'y trouverait aucune participation de la volonté à l'acte habituel. Mais dans la veille, dans la santé, et pour des actes qui ne soient pas en eux-mêmes absolument insignifiants, c'est-à-dire où la volonté n'ait plus aucun intérêt, il serait pi us, vrai de dÎTê'qùe là volonté n'est jamais çoiïipdétEmfiatAhsentede rexercice actuel d'une habitude volontaire.

Que Ton compare pour lajustesse'et la facilité les mouvements d'un pianiste exécutant un morceau de musique au travail d'une abeille ou d'une araignée construisant sa cellule ou sa toile; rien de mieux ; mais l'artiste agit-il aussi aveuglément, aussi involontairement que l'insecte? N'a t-il pas au moins la volonté générale de faire ce qu'il fait, s'il ne veut pas expressément tous les détails ? N'estce pas volontairement qu'il s'asseoit devant le clavier et prépare l'entrée en action de l'iiabitude ? Que l'acte une fois commencé soit ou ne soit pas désormais le fait exclusif de 1 habitude, toujours est-il qu'il ne commence fe plus souvent qu'en vertu d'une volonté véritable, quoique plus ou moins formelle. Cette volonté, tantôt impépative, tantôt seulement permissivey selon l'expression de Leibnitz, lâche le ressort tendu de l'habitude, qui ne serait sans doute pas entrée d'elle-même en exercice. Ënfin^ dans le cours même de cette exécution habituelle, la volonté n'est-elle pas le plus souvent j)résente et jsêmfejnsîBrérqûôîquê cachée ;"èf ne surveille -t-elle pas avec plus ou moînîs d'attention ou de nonchalance les gestes de l'habitude, au point qu'elle en redresse quelquefois les maladresses ?

D'ailleurs,si la volonté peut abandonner et abandonne en effet quelquefois l habitude à elle-même, soit parce

qu'elle est occupée d^autres soins , soit parce qu'elle est négligente ou paresseuse, soit parce qu'elle comprend en quelque sorte que son intervention serait superflue, ne peut-elle pas aussi prendre et conserver en main la direction de Tacte habituel, pour en rendre l'exécution plus parfaite encore. D^ jnême que Thabitude accroît^la puissance dg^ la natu re p remière eîrVajo^j^aiiLà.elJ^uij volonté s'ajoïïte^ ason t our à ITaBit'ude.et en au gmente au^gi'1*bâ6liletê par sa prése nce. En eÇet, l'abdication de la volonté en faveur de la nature ou de Thabitude n'est jamais définitive, et la volonté peut toujours ressaisir le gouvernement dont elle ne s'est dessaisie qu'à bon escient, ou dont une surprise ou une distraction l'a dépossédée pour nn instant.

Il y a presque toujours dans la réalité des faits^ que la science n'appelle pas concrets sans raison, une complexité qui entache d'erreur les théories exclusives et absolues. Si l'on considère l'homme qui a déjà vécu, sans pour cela le prendre bien vieux, une de ses actions est toujours le résultat composé de bien des causes diSerentes. Elle n'est jamais absolument le fait exclusif de l'instinct, ou de l'habitude, ou de la volonté; mais l'instinct, l'habitude, la volonté y ont chacun une part plus ou moins considérable. De sorte qu'il est faux de dire absolument que l'habitude agisse jamais dans "une Tiidépendance absolue delà "volonté qui Ta" ïait naître, et qu'inê"sèrait encore plus de prétendre que, l'habitude une fois née de la volonté, celle-ci ne soit plus jamais pour rien dans l'accomplissement de l'acte habituel. Pour parler exactement, il faut se contenter de dire que, si l'on considère la part que prend l'habitude à l'exécution d'un acte, elle se con duit^ dans les limites de son r ôje absolu ment corn m e ja n a tu rê ."TJè"qûT'së~conQbi t aisément, puisquell e n'est q ue la nature perfectionnée £ar la YoTohlé^ eï ce qui n empêche pas non plus la volonté ïï^avoiraussi son rôle dans ce phénomène complexe.

Cependant, s'il est inexact d^exclure la volonté de l'exécution de l'acte habituel, l'inexactitude n'est pas bien grave tant qu'on s'en tient à décrire comment les faits

s'accomplissent; et, si Ton ne prétend qu'à une analyse psychologique, on peut dire-avecTh. Reid, toutes réserves faites : « L'habitude diffère de l'instinct, non dans sa nature, mais dans son origine. > On peut poursuivre, avec l'assentiment de Maine de Biran et de M. Ravaisson : « Tous les deux agissent indépendamment de notre volonté, de notre intention, de notre pensée. » Mais, si Ton quitte le terrain modeste de l'analyse psychologique pour s'élever à la morale et jusqu'à la métaphysique en interprétant ces paroles et en en tirant les conséquences, alors cette inexactitude, d'abord innocente, devient grave et féconde, elle aussi, en conséquences dangereuses.

Pour assimiler l'habitude à l'instinct, il faut, comme le reconnaît Th. Reid, la séparer de son origine. Or cette abstraction, tout au plus possible quand il ne s'agit que de rhabitude involontaire, déjà illégitime dans l'analyse psychologique de l'habitude née de la volonté, est abso* lument impossible et même contradictoire quand la morale est en question. Sans doute il est curieux d'apprendre, pour le seul plaisir de savoir, comment s'accomplissent les faits divers dont se compose la vie humaine; mais il est d'un intérêt de premier ordre de connaître si les actes habituels ont une valeur morale, quelle elle est précisément et d'où ils la tirent, et si la liberté de la volonté peut se perdre et s'éteindre dans l'habitude.

La moralité semble être inséparable de la volonté ; parmi les actions humaines on ne reconnaît généralement pour morales que les actions volontaires, et la valeur morale nous en paraît même d'autant plus grande que la volonté participe davantage à leur accomplissement. Si les actes d habitude sont complètement étrangers à la volonté, ils n'ont aucune valeur morale; tel est évidemment le cas de toutes les habitudes, dont la volonté n'est pas Fauteur. Considérer les actions qui résultent d'une habitude acquise volontairement en les séparant de leur origine, c'est professer ou autoriser cette croyance, que des actes d'abord volontaires et par conséquent moraux, cessent d'être moraux en devenant habituels; c'est du moins rendre inexplicable la croyance

LES HABITUDES YOLONTAIRES S^

contraire. Hâtons-nous donc de rapporter l^abitude à son origine, et ne séparons plus janoiais l'habitude volontaire de la volonté qui l'a créée, si nous pensons, avec la raison, le bon sens et la justice des hommes, que la pratique du bien ou du mal ne cesse pas d*être morale parce qu'elle se répète et devient habituelle, et si nous^ voulons nous rendre compte de notre croyance.

D ail leurs, sans faire encore intervenir ici les questions^ de morale, qui viendront mieux en leur temps quand BOUS parlerons tout à l'heure de l'habitude de la volonté elle-même, c'est dénaturer Thabitude, oublier son essence et cont redire à sa définition, que 3e faire ainsi ^ gtractj nn^g^SQn onp;inet puisque ce qui oaraetérîse fhaSïïuîe et la distingué de ce qni lui ressetnbTele plus,, c^t^sl prf^cispmçnt cette orrgîne. Ni la inétaphysiquBj ni la morale, ni l'analyse psychnlogique elle-même ne peu* veut accepter comme une fidèle image de la vie réelle, soit cette abstraction qui sépare le présent du passé et isole l'habitude volontaire de la volonté, soit cette opinion, si spécieuse qu'elle semble et si répandue qu'elle soit, que l'habitude volontaire devienne jamais étrangère à la volonté qui l'a fait naître. Car 1 habitude établit précisément une solidarité indissoluble entre les différents moments de la durée qui s'écoule ; elle consiste à fairft dnrftr Ift passé et à le prol onger ind éfiniment dan* le présent .

Si je m^efforce aujourd'hui de contracter volontairement une habitude, c'est justement pour que ma volonté d'aujourd'hui soit la cause féconde d'effets à venir en même temps que de l'effet présent. Quand je contracte Tolontairement une habitude, ce n'est pas pour le présent, c'est pour l'avenir que je travaille; je vois déjà et déjà je veux les actes que les occasions encore à naître me permettront d'accomplir, et je les veux semblables à celui que j'accomplis en ce moment. Je prépare cet avenir et je le détermine, pour n'être pas pris à l'improviste et pour agir au besoin avec plus de facilité et de promptitude. Je laboure et je sème pour récolter un jour. Quand cet avenir est devenu présent, quand l'habitude recueille

les fruits qu'a semés la volonté, ne me dites donc point que cette moisson ne m*appartient pas, que ces actes ne sont pas ceux Se ma volonté, mais les eÊfets d'une cause mécanique, l'habitude, parce qu'aujourd'hui j'ai trop peu d'efforts à faire et trop de profits à recueillir, que le passé est passé et que je n'ai pas le droit de revendiquer le présent comme mon œuvre. L'habitude que j'ai contractée volontairement, et que l'on voudrait représenter comme une cause étrangère à ma volonté, n'est autre Xîhose que laso mme de mes v olontés pass<^.Ps^a*f*p.nmnUog et condensées dans le présent.

Nous trouverons plus tard certaines conditions spéciales, où il se pourrait que la nature elle-même brisât pu relâchât cette solidarité du présent avec le passé, et qui permettront peut-être d'assimiler cette fois avec plus de justesse, sinon d'identifier absolument, l'habitudp et rinstinct. C'est dans le cas où l 'habitude se transmettrait d'une génération àji ne jjitre, qu'elle pourrait bien alors être considérée comme un instinct, parce que, son origine se perdant dans le mystère de la génération, on pourrait n'en faire dater le principe que de la naissance elle-même de l'individu. Encore la science, soulevant ainsi de nouveaux problèmes, devyait-elle, si elle ne peut éclaircir tout à fait ce mystère, remonter au delà et rattacher, à travers les générations, les effets présents de 1 habitude à leur origine lointaine. Mais, tant que nos recherches demeurent enfermées dans les limites du temps qui commence à la naissance de l'individu et finit à sa mort, ce n'est pas à nous de rompre, au risque de dénaturer les faits et de compromettre notre peu de science, les liens étroits qui unissent le présent au passé de l'être vivant et raisonnable, et l'habitude volontaire à la volonté.

§ 3. — Des habitudes de la yolonté.

La volonté , qui impose des habitudes aux organes, aux sens, à la passion, à la pensée, s'en impose à elle-

LES HABITUDES DE LA VOLONTÉ 6i

même; et, s'il est vrai que la supériorité des habitudes soit en raison de l'indépendance, de la spontanéité, de la dignité des êtres et de leurs pouvoirs, les habitudes de la volonté doivent être plus importantes encore que celles de la sensibilité ou de Tentendement, comme celles de l'âme sont supérieures à celles du corps. En eflfet, quoi de plus important que la vertu , définie par Aristote r habitude du bien? C'est ici que se pose, avec tout le cortége des conséquences morales et métaphysiques qui en

résultent, cette grave question : si la volonté, libre de sa.;fiature> loin d'échapper à l'habit ude^ en suiJijajiâsLi^ Toi, n e perd-elle pas sa liber té à mpsnrft qii*p||ft ^r>r>ftptftJ rhaéitucTe Y si l'habitude est semblable à l'instinct par sa nature et n'en diffère que par son origine, la volonté ne va-t-elle pas sans cesse s'amoindrissant jusqu'à disparaître tout entière dans le mécanisme de l'habitude?

Prévenons et dissipons une confusion possible. La volonté d^un individu peut contracter deux sortes d'habitudes fort différentes quant à leur origine et leur valeur morale : les unes qui lui viennent du dehors, qu'elle reçoit ou qu'elle subit, les autres qu'elle ne puise qu'en elle-même. Celles-là sont par exemple les habitudes que la volonté contracte sous l'influence de l'éducation, de la société, du milieu moral dans lequel l'homme vit. Si ces deux mots ne juraient pas trop d'être associés, on dirait <ïue ces habitudes de la volonté sont involontaires. En effet, c'est une puissance étrangère à la v olonté de l'individu, de l'homme, de l'enfant surtout, qui agit sur cette volonté et la façonne ; ce sonUes Jpis^ le s exemp les, les mœurs d'autrui, la v olonté d*autrui , celle du p ère^ de la mère ou du maître. On comprend que, sous cette action extérieure , sous cette pression douce ou violente, quelque légitime ou nécessaire qu'elle soit, et quelque avantageux qu'en puissent être les effets , la volonté de l'individu soit amoindrie. On le comprend si bien qu'il n'est personne qui, ayant à juger la valeur morale des hommes et de leurs actes, ne tienne compte de l'éducation qu'a reçue l'auteur de Faction réputée bonne ou mauvaise, du milieu dans lequel il a vécu, des exemples

LEMOIÎÎE. 4

qu'il a eus sous les yeux, voire même de la violence 'de ses passions ou du degré de son intelligence. La justice sociale elle-raâme, qui ne saurait être la justice parfaite, qui ne peut se dispenser d'être équitable sans s^exposer à être partiale, et qui fait des lois absolues, ne pouvant descendre aux détails de la casuistique, permet au juge de faire, dans une certaine mesure, acception de ces particularités, par la faculté qu'elle lui laisse d'admettre des circonstances atténuantes ou aggravantes et par l'échelle graduée des châtiments. Ce compte est des plus difficiles,, et il est probable que la conscience la plus scrupuleuse y commettra beaucoup d'erreurs. Mais il suffit, dans la question présente , de reconnaître que ces iofluences étrangères, qui se sont exercées depuis sa naissance sur la volonté d'un agent et ont contribué à lui créer des habitudes, devront peser dans la balance d'un juge souverain, pour reconnaître aussi que la volonté de l'individu qui les subit en est amoindrie dans son indépendance et par conséquent plus ou moins altérée dans sa nature. Il ne peut donc être question ici que des habitudes que la volonté se donne à elle*même en multipliant volontairement les bonnes ou les mauvaises actions, et qui la peuvent amènera Tun ou à l'autre de ces deux états, si difiërents de valeur, mais de nature et d'origine identiques, le vice ou la vertu»

Quand on voit les muscles de notre corps ou 4es facultés mêmes de notre esprit, d'abord rebelles à des mouvements déterminés ou à de certaines opérations, être assouplis par Texercice volontaire, devenir si dociles et même si disposés à l'action, que la volonté n'a plus besoin d'effort pour la leur faire exécuter avec la précision et la promptitude de l'instinct, que, désormais devenue inutile, elle s'en remet à l'habitude du soin de conduire à bonne fin l'action tout entière , ou se laisse détrôner par elle comme un roi fainéant, on peut être tenté de croire qu'en venu de la même loi, partout et toujours Thabitude tue la volonté. Ainsi, dit-on, la volonté qui s*est donnée une habitude, fûirce la vertu, s'éclipse peu à peu, dégénère, se dénature et meurt consumée par l'habitude, fruit de

seB entrailles nourri de sa substance. Nous finissons par ne plus vouloir les actes que nous avons voulus d*abord avec le plus d'énergie, et cependant nous les accomplissons toujours, mais désormais en vertu d'un désir irrésistible, impersonnel , involontaire, nature acquise en la- <)uelle s'est transformée peu à peu la volonté de l'action.

Sans doute ce n'est pas un argument philosophique <jue d'en appeler pour rejeter une doctrine au sens commun, dont la compétence n'est jamais suffisante en philosophie, qui a ses préjugés et ses erreurs. Mais, sans vouh>ir donner à une croyance populaire la valeur d'une démonstration, on peut s'en faire à soi-même un sujet de réflexions utiles, et comme une grave objection dont il faut trouver l'origine et la solution. D'ailleurs, presque insignifiantes en métaphysique, les opinions du sens commun sont beaucoup moins à dédaigner quand il s'agit de morale; or la morale est profondément intéressée toutes fois que la volonté est en question.

Si rhabitude amoindrit insensiblement et finit par détruire la volonté, pour lui substituer un penchant irrésistible, il faut accepter l'une ou l'autre de ces deux conséquences : ou bien, la moralité étant inséparable de la volonté, parce qu'elles sont toutes deux inséparables de la liberté qui ne se trouve pas dans le désir, racte ha bituel, né de ce désir irrésistible, nVpasde valeur morale ; à mesure qu'un acte, d'abord essentiellement volontaire, se répète et tend à devenir habituel, il tend aussi à devenir indifiérent ; sa moralité décroît si bien que le vice et la vertu vont se confondre dans l'innocence de l'instinct; — ou bien la moralité peut exister sans la liberté, et, bien que la nécessité envahisse l'Jme, celle-ci retrouve dans uno sorte de gr âce une moralité supérieure. Cette îerniéi'e conclusion est bien celle des philosophes qui ramènent la volonté à l'instinct par l'habitude; car jamais une intelligence raisonnable n'admettrait la première alternative.

C'est une doctrine pure et noble assurément, inventée et professée par de grands esprits et par de belles âmes, que le mysticisme. En général, il n'abaisse l'homme d'un côté que pour le relever d'un autre ; s'il dénigre la raison

humaine, ce n'est pas pour conclure au doute ou à l'ignorance, il veut nous rendre la vérité par une autre voie ; s'il méprise notre libre arbitre, ce n'est pas pour refuser à nos actes la moralité : il prétend le remplacer par la grâce. C'est une autre fonUÊ. du mystic isme que d'anéaa g tir la volonté dans l'habitude , et JeJ^esir. Une doctrine n'est nP condamnable, ni moins encore condamnée, parce qu'elle est mystique; mais, vraie ou fausse, celle-ci est en désaccord et môme en contradiction avec les idées qui gouvernent la conduite des sociétés, et qui, vraies ou fausses elles-mêmes, paraissent être la condition de leur existence.

Il n'y a pas un juge dans son tribunal, pas un homme dans son for intérieur qui m'absolve d'un acte dont j'aurais contracté volontairement l'habitude ; et cependant la loi ne rend un homme responsable que des actions qu'il a voulues librement, et librement accomplies. Si elle atteint l'acte habituel , c'est qu'elle l'estime toujours volontaire; et elle est si loin d'admettre que l'habitude d'une action en amoindrisse la liberté, qu'elle voit une ^^^MaUçn^du crime dans la récidive ^^ui n'est qu'un autre nom de l'habituder Elle punit donc en quelque façon dëuxToîs lë cftme habituel, comme s'il était deux fois volontaire ; elle punit du même coup et le crime et l'habitude, et elle atteint la volonté dans son double eiFet, dans la disposition permanente qui est son œuvre passée, et dans son effet présent, l'acte criminel. C'est pour la même raison qu'un acte vertueux est regardé généralement comme plus méritoire qu'une bonne action, non parce que l'homme vertueux serait ravi irrésistiblement par une puissance supérieure, mais parce qu'une bonne action n'est l'effet que d'une seule détermination de la volonté, tandis qu'une action vertueuse, étant la récidive dans le bien, est le résultat d'un nombre considérable de déterminations volontaires. Le sens commun et la loi n'entendent rien aux obscures subtilités d'une grâce philosophique qui enlèverait à l'agent mor al iâ lih erté de lt|clîon et lui en attribuerait le" mérite. C'est une doctrine suspecte et peu intetttgîbté'quc celle qui sépare

ainsi la moralité de la liberté de l'agent moral. En effet, si Ton admettait que la vertu, parce qu'elle est une habitude, n*est pas volontaire, il faudrait admettre aussi que le vice ne Test pas davantage; si, malgré cette absence de liberté, la vertu était déclarée méritoire, ilfaudrait déclarer aussi condamnable le vice involontaire; et si, pour expliquer cette moralité de la vertu survivant à la liberté, on avait recours à une grâce divine qui donnerait son mérite à Tàme dans laquelle elle agirait, imaginerait-on aussi une sorte de grâce diabolique qui damnerait Tinstrument de ses méfaits? Où conduirait cette doctrine? Je ne sais, mais bien loin à coup sûr des limites de la raison humaine et par conséquent de la philosophie. Quand bien même on supposerait que Thabitude du bien ou du mal n'a plus rinn avoir actuelleîneni avec la liberté , toujours ne faudrait-îl pas oublier rprigi ne de cett e hahitude; car c'est la volonté de la personne, au moins s a volonté passé e, qui aurait conduit l'âme à cet état impersonnel du vice ou de la vertu, qui lui aurait donné cette^guissance désormais fatale de multij^ji£r,jajQ& pffnTTct sans volonté las act^.bons ou inauvais.ll faudrait proclamer au contraire et répéter qùe~ceUe puissance étrange, et si dififérente de la cause qui l'aurait engendrée, est plus différente encore de la grâce qui descend où il lui plaît; car ce serait une grâce acquise, conquise même par la volonté au prix de nombreux et libres efforts, et, en définitive, c'est encore de la volonté qu'elle tiendrait sa valeur morale.

L'analyse psychologique peut démontrer que le sens commun et la loi, qui en est le fidèle écho, sont ici d'accord avec les faits, et que l'habitude de vouloir ne détruit pas la volonté. Cê njê§lpûint par une violation dfîsioisde jhâbitude, mais bien au contraire en vertu de ces lois, qu'un acte, qi ^i n^t^tait d^abord que le résultat solitaire d'une volonté première et unique, ne cesse pas d'être voloni aire ei librë~cbmme par le passé, parce qu'il est frég[ uemment répété et devient habituel.

" En analysant les habitudes seulement volontaires, que certains organes ou certaines puissances, tantôt indépen-

dantes, tantôt soumisps a l'empire de la volonté, contrac^tent par suite de l'intervention fréquente de celle-ci dans la direction de leur activité, on a reconnu que la volonté,

^^ILi2IS?!LEîi®^«?££*?l^AiLÇ?é9u^®r ^*^"*?sj[2!s, "n même mouvement, ou la pensée à s'appliquer souyenf aiix mêmes objetsj à augmenté leur puissance,! a rendue en mêïù^ fôiùps^tiis Capable et plus impatienté ctes*e^rj]^JluKu a illïi[)rp?^^ iinp r4irpp,t,inn détHrihînée et ujOÊ tan- ^Sa nce à exéc uter la mèaie,opériLtion devenue plus facile. JSiais l'habitude nV modifié en rien la nature essentielle de cette puissance : T organe n'a pas cessé de se mouvoir selon les conditions de la mécanique et de la physiologie; l'esprit n'a pas cessé de penser suivant les lois de la logique; l'un et l'autre sont demeurés» après l'habitude acquise, ce qu'ils étaient avant de l'acquérir; ils sont seulement plus forts, plus prompts à l'action, plus déterminés à une certaine action. L' habitu de ne consiste pour eux que da jas ce sureroit de force e tji!aji;iiité et daus cette détermination deTear tendance. Lorsque la volonté se retire, abandonnant à eux-mêmes les organes et la pensée, nous comprenions aisément que ceux-ci, ayant recouvré leur indépendance, agissent selon leur nature première ou acquise, qu'un mouvement instinctif ou que le mouvement si fréquemment répété qu'il en est devenu comme naturel, jaillît de l'organe, que les idées connues jaillissent aussi de l'esprit dans l'ordre familier. Nous comprenions que l'habitude, eût-elle été ccmtractée volontairement, agît comme l'instinct, comme la nature, spontanément, aveuglément, irrésistiblement, dès que, pour un motif quelconque, la volonté verrait à se retirer. (yest que les forces vitales ou motrices et les puissances intelïejç tue Iles agissent en effet de celte maniéré quand' "^lles sont livrées à elles-mêmes; c'est que les habitudes 3fe rprgane ou de Pesprit ne sont autre chose que cet organe pu cet esprit dressé et déterminé par la volonté; c'est la nature, c'est j'i.a;àtixi,(?t modi.fié dans pa direction p'nmitive, mais respecté dans son essence. Hors de là, rhabitude n'est qu'un mot ou une métaphore.

" La volonté ne se transformait donc pas en mécanisme.

Les mêmes mouvements, d'abord exécutés par suite d'une / intervention expresse de la volonté et d'un effort énergi- , <jue, parce que la nature ne savait pas primitivement les ( exécuter toute seule, ont été plus tard exécutés sans aucune' intervention de la volonté, presque sans effort, parce que la force motrice, dressée par la volonté, a appris à les exécuter spontanément. La forcfî mutticô^ la pensée, voilà les agents, les causesjmat?ri elles en que l* que sorjted^e^tgus çegjajts^ soit quand Ils* sont instinctifs, "soit même quand ils sont volontaires, soit quand ils sont habituels; la volonté n'en a jamais été que Fauteur et le conseiller. Cesagents peuvent donc les produire sans elle, une fois qu'elle leur a appris à les produire; car ce qui leur manquait pour les exécuter tout d'abord, c'était moins la force que la direction, l' art o u la méthode. La volonté n a pas créé ces puissances, elle les a trouvées, fortifiées et instruites ; au bout d'un certain temps, sans aucune métamorphose, el le retire s ija^lement un concours devenu superflu à J'exécution d'uu.aoiê aaïqueTelle

"ïi'a jamais fait q^ue participer par sa direction, et laisse peser le soin de l'acte tout entier sur les forces de la nature, qui Tout accompli tant de fois sous ses ordres. Ainsi la volonté n'a rien fait matériellement, pas plus que le précepteur ne fait matériellement les actes de son élève : ëlJe a dirigé, elle a ordonné, elle a voulu. Elle ne s'est transformée ni en instinct, ni en nature acquise, ni en habitude; elle cesse de commander, elle ne veut plus. La ré pétition d'un même acte, mouvement corporel x

^ou opération de l'esprit, n^altere donc ni la nature essen- ' tielle de la puissance qui rexécule, organe du corps ou faculté de l'âme, ni celle de la volonté qui l'ordonne ou ne l'ordonne plus. Elle rend seulement Tacte plus facile et l'agent plus capable ïe Te reproduire. La répétition d*une même volonté ne transforme pas davantage la nature intime de la volonté libre; Thabitude de vouloir n^amoiodrit pas plus la puissance de vouloir librement que l'habitude de bien penser ne diminue ia vigueur de l'esprit; bien au contraire elle ne fait que l'accroître et «n faciliter l'exercice.

Vouloir, c'est se déterminer soi-même. Un être n'est pas libre lorsqu'il est déterminé à l'action par une cause étrangère ; mais lorsqu'un agent est lui-même cause de ses propres déterminations, alors il est vraiment libre. C'est pourquoi la liberté est le caractère essentiel et inséparable de la volonté.

Imaginons un concours de circonstances assez neuves pour que le passé n'exerce aucune influence appréciable sur le. présent, et que ma volonté puisse s'exercer dans la plénitude de sa liberté. Je veux, c'est-à-dire je me détermine à une certaine action. Cette première détermination de ma volonté a pu me coûter cher ; je me suis résolu^ pour prendre un exemple que Kant a rendu célèbre, à restituer un dépôt qui m'était confié. Si ce dépôt représentait mon bien-être à venir et celui des miens, si mon intérêt personnel, si la cupidité ou quelque autre mauvaise passion me sollicitait fortement à le garder, il m'a fallu peut-être soutenir une longue et pénible lutte avant de me décider à le rendre. Par ces efforts, par ces hésitations, ma liberté s'est accusée elle-même à mes yeux et aux yeux des témoins de mes incertitudes. Ou le libre arbitre ne réside pas dans la volonté, ou il est hors de doute que cette première détermination de ma volonté est libre. Quelle influence peut avoir sur mes déterminations futures ce premier acte de ma volonté? Faisons de cette première détermination le germe d'une habitude. Si pour la seconde ou la centième fois un dépôt m'est confié, toutes les circonstances demeurant d'ailleurs les mêmes que dans le cas précédant, je le rends encore. Il s'agit d e^ayoir sjjn^vnlonté A.été moiadifi dans le secQji3^tn quo dans I^^emier^ si elle a .disparu ave.c la. liberté dan^ le centiè"me7 parce que le second, étant préûédi-iiliiûfîjasniière ^fétermihàtion s^mblahle^ ton fermai t f^éjK .Hin commencement d'habitude, jt^TQSi qa%^ da«6h ie.€eûtièmstAl]^i- . TiïcTé, étant définitivement açqiiise^ a remplacé la v olonté. ""TTqlioi donc reconnaît-on que la seconde détermination a été moins libre que la première et que la centième a cessé de lêtre? Car ce n'est là qu'une induction qui a besoin de quelque preuve pour se faire accepter. Il ne

peut y avoir, pour celui qui lirait dans mon âme mieux que je n'y puis lire moi-même, qu'un seul indice qui autorise cette conjecture. C'est que, tandis que j'hésitais à restituer le premier dépôt, je restitue le dernier sansj hésitation ; c'est que Teffurt que nécessitait de ma part ma première détermination a été moins énergique et moins pénible pour la seconde ; c'est que la restitution a fini par me devenir si facile qu'elle ne paraît plus, tant ma résolution est prompte, être l'effet d'une volonté libre, mais le résultat fatal de l'honnêteté de mon âme. C'est bien ainsi que se comporte en effet l'habitude; tels sont bien les caractères d'un acte habituel, et cette restitution d'un dépôt pour la centième fois résolue est bien sans contredit, mais non pas sans réserves, le résultat d'une habitude. Supprimons cependant ces réserves, qui compliqueraient la discussion sans profit suffisant, et supposons que l'habitude toute seule suffise à expliquer complètement le phénomène. Parce que l'homme qui restitue ua dépôt pour la centième fois et dans les mêmes circonstances agit par habitude, il ne s'ensuit point que cette restitution ne soit pas aussi volontaire et aussi libre qu'à\ la première. Il a voulu une première fois ce qui était ) bien et juste; il l'a voulu maintes fois encore; il le veut / habituellemen t. Ces deux mots ne répugnent pas l'un à l'autre ; l^naDitude et la volonté ne s'excluent pas nécessairement ; on peut vouloir une telle chose une seule fois, sans habitude; on peut la vouloir aussi fréquemment, habituellement, et toujours librement.

Il ne suffit pas, pour exclure la volonté libre de toute détermination habituelle, de constater que l'effort que coûte une bonne résolution a diminué peu à peu d'intensité à mesure que se répétait le même acte. La lutte, l'hésitation, la peine sont bien sans doute des signes manifestes de la présence d'une volonté libre; mais l'absence de la peine, la promptitude de la décision ne signifient pas pour cela l'absence de la volonté. Si la longueur de la lutte fait éclater par le nombre et Tintensîté des efforts la présence et l'intervention de la volonté, elle manifeste aussi clairement sa faiblesse. La prompti-

tude et la facilité de la décision peuvent accuser aussi bien Ténergie supérieure de la volonté que son abolition et la substitution d'un instinct irrésistible à la liberté. Deux hommes luttent successivement contre un troisième et le terrassent, Tun sans peine et du premier coup, l'autre après un long combat et au prix de pénibles efforts; lequel des deux vainqueurs est le plus vigoureux? Dirat-on que c'est le second, parce qu'on a pu voir à loisir ses muscles se gonfler et se tordre, son corps ruisseler de sneur, parce qu'il a dépensé pour vaincre toute son énergie? N'est-ce pas évidemment celui qui n*a pas en besoin de déployer toute sa vigueur pour triompher en un instant? Deux hommes ont reçu le même dépôt; le premier restitue le sien sans hésitation et sans regret, le second tarde et se décide avec peine; dira-t-on que Tacte du second est plus volontaire que celui du premier, parce que ses tergiversations attestent sa liberté beaucoup plus clairement que la rapide détermination de l'antre? Ira-t-| on, pour diminuer ou supprimer [a liberjé de toute .décision facife éT'proinpte, en attribuer la cause aux bons instincts d*un homme naturellement honnête et qui n'est pas libre de mal faire? C'est une supposition gratuite, quels que puissent être d'ailleurs les périls qu'elle renferme, et qui n'est plus possible quand il s'agit du même homme, de la même volonté, et que l'on conapare sa première action accomplie au prix de longs efforts, et la dernière résolue et exécutée sans peine et sans hésitation. Celui-là, ce n'est pas parce qu'il est naturellement honnête qu'il se décide aujourd'hui à bien agir avec cette facilité et cette promptitude, mais il est devenu honnête homme à force de bien agir. Il est p!us naturel et plus exact de voir dans la promptitude et la facilité de la décision une action de la volonté se déterminant avec d'autant moins d hésitation et de peine qu'elle a plus de puissance. Si l'homme est libre, il peut vouloir une chose \ ou une autre, ce qui est bien ou ce qui est mal; mais, \ entre ces deux termes absolus, il peut aussi vouloir | mieux ou moins bien, fermement ou mollement, en un J mot do mille façons différentes. La volonté ne se res-

semble pas toujours à elle-même : elle est lâche ou vaillante, elle a ses héroïsmes et ses défaillances^ elle se possède tout entière ou elle s'abandonne; elle grandit, comme toutes les forces du corps et de l'âme; elle aussi, elle surtout, s'amollit dans Toisiveté et se trempe dans/ l'action; oj l'action^ c'est Thabitud e.

Quand mes muscles exécutent fréquemment un même mouvement, ils Texécutent plus facilement et avec un moindre effort; ce n'est pas que le mouvement soit en lui-mêaie moins difficile ou le poids à soulever moins lourd : ce tt-rme du rapport n'a pas varié ; ce qui a changé, c*est Ténergie musculaire que l'habitude a rendue plus puissante et capable de vaincre plus aisément Aine mêtuû résistance. Quand mon esprit s'est appliqué plusieurs fois à une même suite d'idées, il les conçoit mieux et plus vite; c'est encore T habitude qui a accru avec la force de la pensée la rapidité de la conception. Quand je prends IVéqiiemment la résolution de bien faire, ma résulutinn devic^it iîhaque fois plus facile et plus .prompip; c'est encore Thabîtude qui rejod ma volonté plus forte et laciion plus aisée. Mais elle ne change rien à l'essence de ma volonté, pas plus qu'à celle de mon intelligence; «lie en accroît l'énergie sans la dénaturer; ici comme ailleurs, la répétition des actes n'a d'autre effet que d'amoindrir ou de supprimer l'hésitation et la peine; mais la peine et l'hésitation ne sont ni l'essence, ni Je signe indispensable de la volonté ♦Vouloir, c'est se déterminer soi-même; je me^détermine une première fois à bien agir avec pein e^ puis avec mœns d^êfïbrt, enfin avec facilité; mais c'est toujours moi qui me détermine et cela suffit pour que cette détermination, puisqu'elle émane de moi, soit une volonté et une volonté libre, tout habituelle qu'elle est, et par cela même qu'elle est habituelle.

L'habitude en effet, nous l'avons constaté précédemment, établit une étroite solidarité entre les différents moments de la durée; elle continue le passé jusque dans le présent et même anticipe l'avenir. Un fait habituel est donc le résultat, non seulement de l'action présente de la cause qui l'accomplit à cette heure, mais de l'action

passée de cette cause, autant de fois qu'elle s'est exercée dans Icmêhie sens; il représente actuellement la somme de cette action se prolongeant ou se répétant dans la durée. Ma détermination présente est aussi le résultat, non seulement de Texeroice présent de ma volonté, mais de tous ses efforts passés. Une action vertueuse, c'est-àdire habituelle, a donc plus de titres encore à être reconnue volontaire et libre, qu'une seule bonne action que peut produire une volonté d'un jour ou d'un instant.

Si je veux aujourd'hui quelque acte q ue j e doive ^^coraj)Ur demain ,^ d7ra.-t-ûn demain que ce t acte n'est plus volontaire ou qu'il e&t-maias libre que si ie f'eusse

" accoinpli sur-le-champ, parce qu'il sera déjàTefiet d'une volontéde la veille et prédéterminé dans le pàssêT Ne

"portèra-t-ît pa^ au'coiïtraire^ pins prflf(it;{[(^|[inrht ômprrJTrt tecàractère d'un acte volontaire, pui sque la volo nté qui rSTdecide se" sera répétée ou prnlnngpft jpg^iran ipjYft^fiiaînTÎTest la préméditation qui aggrave Je crime et la peine qu'il mérite, parce qu'elle est elle-même un degré supérieur et comme un excès de liberté. La volonté ne $e détruit pas par ses propres actes et ne se transforme pas en instinct. En se répétant elle-même, elle s'imite;

' elle était libre, libre elle demeure; elle se détermine de plus en plus, de mieux en mieux, mais c'est là justement son essence; en déterminant le présent, elle prédétermine l'avenir, comme en déterminant le passé elle a j)rédéterminé le présent.

- Verrait-on par hasard dans ces mots quelque analogie avec la doctrine de Leibnitz, qui supprime en effet le libre arbitre, et en voudrait-on conclure que la liberté de l'avenir ou du présent est aussi compromise par cette prédétermination des actions habituelles dont nous faisons remonter la cause à toutes les volontés semblables dans le passé autant qu'à la volonté présente? Outre qu'il ne s'agit ici que des déterminations habituelles, et non pas de celles que la volonté peut prendre à un moment donné sans se référer au passé, ce serait se laisser abuser par un mot en en altérant le sens. On peut dire que le prédéterminisme de Leibnitz exclut la liberté, parce que,

selon cette doctrine, le présent est prédéterminé jès le passé. Ta venir dès le présent, et toutes les actio^TTu^ marnes qui composenf Ta durée des siècles dès le com* mencement des siècles, par une puissance étrangère à rhomme, fût-ce Dieu lui-même. Mais q ijand ia cau se, qui prédétermine nos actes habituels ^ n est autre^qu^ nous-mêmes^ quand c'est notre propre volonté qui prépare ainsi Pavenir, toujours capable d*ailleurs de se contredire elle-même et de renier son passé» bien loin que l'avenir devie nne fatalj rhabitude au contraire le soumet d'âulânt mieux à notre volonté, qui en devient plus sûrement ta ïMtltesse en Te créant à loisir et de longue main. C'est- ta "aêine le véritable usage de notre liberté dans les conditions de notre existence qui s'écoule avec le temps.

Est-ce que nous vivons jamais dans le présent? Est-ce que nous ne sommes pas forcés à chaque instant d'anticiper l'avenir; est-ce que nous ne l'anticipons pas en toutes choses et avec raison? Quand nous marchons d'ici là, nous anticipons Tavenir; car nous allons vers un but qui est éloigné du présent dans le temps, puisqu'il est éloigné de nous dans Tespace. Nous anticipims l'avenir quand nous commençons une phrase ou faisons un raisonnement, car nous tendons à la conclusion. Quoique BOUS fassions, nous vivons dans l'avenir bien plus que dans le présent. Tout jpasse; mais aussi tout dure, un jour, une heure, une minute; tout ce qui finit avait commencé et s'est continué durant un temps inappréciable. Quel est le phénomène dont le commencement et la fin ne soient séparés par aucun temps? Si vite que soit l'éclair il dure, puisqu'il traverse les airs; si rapide que soit la vision, elle dure, car elle recompose en lumière blanche les couleurs successives du spectre solaire; si prompte que soit la volonté, elle dure, car elle se propose une fin.

Le propre de la raison est de prévoir Tavenir^ le propre de la volonté est de le préparer; car il ne nous appartiendra jamais s'il nous surprend toujours à l'improviste; nous ne le saisirons et n'en jouirons à son heure que si nous l'avons fait nous-mêmes. Pour remplir sa vie, il faut en être le maître, et, pour la gouverner, il né suffit LEMOINE. . ,.5.,,,,^

n L.*HAB£r0DE ET LU^SmCSC

pas de vivre au joar le joar, il faut song^an leQ(kmmîii« L'homme sage ou seulement haibile ae tiace en toutes ckofi^s un pktn de conduite ; rhabitude de la voioalé n'est qu'un plan de conduite qui embtasse un temps in** défiais Quand je reoBL racticm que j'accomplis à l'instant même, je ne fais pas antre chose que créer l'avenir le plus prochain et me le Sfmmeittve, au lieu de me sou^ meltieàlui;

Et milii tes, son me rébus subjungeFe cobok.

Quand, par la répétition d'une même volonté, je contracte l'habitude de me déterminer plus promptement et plus £acilement à agir de même, je ne fais pas autre chose que m'eflforcer de créer encore un avenir plus lointain, et de m'en emparer avaiu qu'il devienne le présent, parce que le présent, c'est l'occasion que Tonne peut saisir que par devant. Sais-je jamais ce que m'apportera l'avenir le plus voisin, quelles épreuves il me réserve, quelles occasions d'agir s'offriront à ma volonté? Ne pouvant le prévoir, le moyen le plus sûr est de le prévenir. Ma raison se fait des préceptes de conduite à son usage et n'a plus à se demander quand sonne l'heure d'agir : « Que faAiVôl faire ? d s'exposant ainsi à la laisser échapper pendant qu'elle délibère. Ma volonté, qui a conformé fréquemn^at ses résolutions à ces préceptes, s'est dressée eiie-méme il vouloir encore de mâme. L'occasion peut venir, fugitive et pressante; sans hésitation, sans effort pénible, je ia saisis, je la range sous ma loi par l'habitude, et une bonne ao^ tion de plus vient grossir la somme d'un passé vertueux.

L'habitude n'est donc pas une puissance fatale, dans laquelle s'anéantisse la volonté qui l'a créée; c'est jlu contraire la volonté elle-mâmejui j e perpi^ty g à traverg l^japmenta successif de IjrdurSTq ui fait à l'âme li^ une personnalité toujours.pïus îbrte, en rapportant tous ses actes passagers à une cause durable, et lui donne à l'avance le gouvernement de l'avenir. La vertu n'est donc pas l'abolition de la volonté dans un ravissement irrésistible; c'est la perpétuité de la bonne volonté.

by^Oogle

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