LA LÉGITIMITÉ DU VOTE
Examinons maintenant la question posée au commencement de ce chapitre sans s'arrêter davantage à remuer la fange qui devra rester à jamais enfouie sous le mé-
pris de l'oubli.
Les citoyens du Canada sont des hommes libres. La liberté politique est la base de nos institutions, la pierre angulaire de notre régime constitutionnel.
Donc, appelés à dire, par les bulletins qu’ils déposeraient dans les urnes électorales, lequel des deux modes de recrutement ils préféraient pour continuer la participation à la guerre que, d'accord avec l’unanimité parlementaire, tous, ou à très peu près, voulaient, —le système volontaire
ou le service obligatoire —les électeurs étaient absolument libres de choisir à leur plein gré. C’est ce qu’ilsont fait à Québec, à Ontario, dans l’ouest, dans l’est, au nord, au sud, partout dans le pays. Des quatre points cardinaux, les électeurs libres ont voté librement, après mûre délibération, après une discussion que personne ne peut assurément prétendre avoir été trop courte, puisqu'elle était la conclusion de trois longues années de développement d’une opinion formée dans les épreuves les plus graves et les sacrifices les plus patriotiques.
Or, personne n’a le droit de demander compte de son vote au citoyen libre qui vote librement. Sous un rapport très important, l'électeur est dans une condition supérieure aux députés, à ses représentants. Ceux-ci. sont ses mandataires. Comme lui, pour la moralité des actes de leur vie parlementaire, ils relèvent de leur conscience. Ils auront, comme lui, à répondre à leur Dieu de tous les ac-
tes de leur vie publique. Mais, en plus, politiquement, constitutionnellement, ils lui sont responsables.
Le député est le serviteur politique.
L’électeur est son juge. Voilà les deux rôles bien définis.
Sans aucun doute, les citoyens libres d’un pays libre doivent comprendre qu'ils sont mutuellement solidaires de la direction donnée à l'administration des affaires publiques. Il ferait gravement erreur celui qui se cantonnerait dans un individualisme égoïste, en invoquant le vain prétexte qu’en vertu de la constitution il est le maître absolu de son opinion personnelle. Mais tenu, en conscience, de donner un vote aussi éclairé que possible, convaincu qu’il décide librement dans le meilleur intérêt public, politiquement, nul n’a de compte à rendre à personne.
Responsabilité ministérielle des membres du cabinet, des aviseurs du Souverain ; responsabilité parlementaire des députés ; solidarité, mais liberté absolue,
des électeurs ; telles sont à la fois la base et la clef de voûte de tout notre superbe édifice constitutionnel.
En votant comme elles l’ont fait, en 1917, les majorités si décisives des deux provinces d’Ontario et de Québec exerçaïent un droit politique, un droit constitutionnel certain, indéniable. Donc, cet exercice était légitime de la part de l’une et de l’autre. Parce que deux opinions diffèrent, en matières absolument libres— décrétées telles par la constitution politique elle-même—méritent-elles la réprobation dont d’aveugles fanatiques—de bonne foi ou cyniquement hypocrites— s’acharnent à les flétrir ?
Je conclus donc, en toute sûreté, à la légitimité du vote de 1917. Les citoyens d’Ontario n’ont pas le droit de reprocher à ceux de la province de Québec le jugement qu’ils ont alors rendu. Mais réciproquement, nous, de la province de Québec, nous n’avons pas raison de reprocher à nos concitoyens d’Ontario d’a-
voir prononcé un verdict contraire au nôtre.
Sur cette importante question du service militaire obligatoire, nous avions pleinement le droit de répondre : non.
Nos concitoyens d’Ontario, libres comme nous, avaient incontestablement celui de répondre : oui.
Alors pourquoi se garder rancune d’avoir fait son devoir tel que nous l’avons compris pour le succès de la cause sacrée dont tous nous voulions le triomphe ?
Ce serait mal, ridicule, condamnable, anti-patriotique à l’extrême.
Le seul reproche qu’un certain nombre, —Pas considérable heureusement—de gens alors si mal avisés peuvent se faire réciproquement, c’est celui des excès déplorables auxquels ils se sont livrés.
Les gens sensés, raisonnables, de beaucoup le plus grand nombre, peuvent et doivent les laisser laver ce linge plus que sale ensemble, et s'amuser de leur déconfiture dans le colossal fiasco de leur odieuse
50 L’'EARMONIE DANS L'UNION
tentative de provoquer une guerre de races.
Tous les cœurs vraiment patriotes s'unissent aujourd’hui dans l’allégresse de la glorieuse victoire. Et quand nos héros volontaires — ceux de l’immortel 22ème par exemple— font tressaillir le sol de la patrie commune de leurs pas vainqueurs, d’une extrémité à l’autre du Canada, des opulentes cités, de nos vastes et riches campagnes, des rives de notre grand fleuve et de nos lacs majestueux, sé lèvent le même concert d’acclamations enthousiastes. Tous les bras frémissants sont tendus vers les braves qui nous reviennent, et avec un ensemble admirable, nous leur crions avec la plus profonde reconnaissance : Honneur à vous tous, victimes et survivants, couverts d’une gloire impérissable, qui avez si vaillamment immortalisé de nouveau l’héroïsme canadien !
CE conrurr D’OPINION 51 . ALORS QUE FAIRE ?
Que faire ? Mais c’est tout simple, très clair, de la plus complète évidence.
Il faut, du passé sirécent, ne conserver, ne chérir que le grand souvenir de l’œu- vre admirable de courage, de dévouements sublimes, de sacrifices si méritoires et si patriotiques, qui l’ont fait honorable à un si haut degré. I] faut enfouir à cent pieds sous terre les réminiscences éner.
vantes de coupables abus.
L’atmosphère politique ainsi purifiée par la brise rafraïchissante de nobles aspirations et de mutuelles amitiés, il faut se tourner avec grande confiance vers le soleil de l’avenir se levant à l’horizon étincelant des promesses de la paix que nous assure la victoire, à la seule condition de s’en rendre dignes.
Et ce premier devoir patriotiquement accompli, la Providence, souriant comme toujours à l'effort humain qui tend aux
SGULASTICAT - ÊCOLE NORMALE SOEURS DE S.-CROIX SAINT-LAUREN
sommets de la grandeur nationale et du progrès légitime, fera le reste !
Done, ‘“Sursum corda”, en haut les cœurs, mais aussi les intelligences et les volontés !
Soyons rassurés, nous Canadiens-fran-
Faisons parvenir partout à Ontario l'écho vibrant de nos vœux ardents pour la “Bonne, Entente”, pour l’harmonie dans l’union, pour l’harmonie dans la diversité des races, surtout des deux grandes races issues de la France et de la Grande-Bretagne, maintenant unies pour le salut de la civilisation, et le maintien durable de la paix dans un monde qui doit demander sa saine régénération à l’application constante des principes immuables de l’éternelle justice proclamés par le Divin législateur. |
Et cet écho, répété des rives du Saint- Laurent ‘jusqu’à celles des grands lacs, frappant bien des oreilles attentives, pénétrera dans de nombreux esprits tout
CE conr1zrr D’OPINION 53
préparés à le comprendre, et dans bien des Cœurs ouverts à de nobles sentiments.
Tel est l'espoir réconfortant que j'ai rapporté de mon séjour, heureux et prolongé, à Toronto, après tant de causeries intimes au cours desquelles s’exprimaient les mêmes vues, s’échangeaient les mêmes Vœux, se manifestaient, élevées et intenses, les mêmes aspirations.
Combien de fois, au cours de mes cinquantes années, soit de participation active au mouvement politique canadier., ou d'observation attentive des luttes auxquelles les circonstances ne me permettaient pas de prèndre part, je me suis dit qu’il serait facile de faire régner la concorde et l’harmonie dans le pays, ‘à l’on pouvait. détruire les microbes qui ont noms, en science sociale et gouvernementale :—fanatisme, préjugé, prévention.
Il y en a un quatrième, aussi dangereux, mais plus coupable, celui de l’hypocrisie qui, pour des fins intéressées de lucre ou de gloriole, exploite les trois premiers au profit de ceux qui la pratiquent.
Le fanatisme est l’exaltation de l’âme passionnée. Il est de natures diverses :
religieux, national, politique, et autres qu’il n’est pas utile d’érumérer.
Le préjugé, moins violent, fausse le jugement et forme la conviction sans l'étude et la réflexion qui la rendraient saine et d’une valeur réelle.
La prévention—le préjugé mitigé— obscurcit la droite raison, et détruit son impartialité, en la prédisposant à errer en subissant une influence pernicieuse.
Je me dispense de définir l’hypocrisie.
Tous la jugent méprisable, odieuse, et savent le mal qu’elle fait partout où elle opère, affublée du maateau trompeur de la vertu, du patriotisme, de la fidélité aux principes.
Toute notre histoire constitutionnelle prouve que les luttes si acrimonieuses qui ont marqué la vie canadienne depuis la conquête, ont été, dans leur degré d’acerbité, croissante ou atténuée, le produit du fanatisme, du prejugé, ou de la simple prévention. Si amer de sa nature, le fruit, saturé d’hypocrisie, devenait poison violent.
Que faire, répéterai-je ? Mais faire ce que le chirurgien habile pratique tous les jours, et très Souveni avec beaucoup de succès : couper, autant que possible, le
dans sa racine. Détruisons le microbe dangereux et nous préviendrons les maladies contagieuses du corps politique.
Il faut que tous les hommes bien disposés,—avant tout raisonnables, — dans toutes les provinces de l’union canadienne, à Ontario et à Québec— à Québec et à Ontario— s'efforcent de détruire le fanatisme, de vaincre le préjugé, de triompher de la prévention.
Ma conviction devient de plus en plus profonde, à mesure qu’elle s’affermit da- Vantage par un surcroît d’expérience quotidienne : c’est qu’il est puéril, vain, ridicule, insensé, d'espérer combattre avec succès un fanatisme par un fanatisme contraire, un préjugé aveugle par un préjugé semblable—ou borgne tout au moins
—une prévention, souvent inexplidable, Par une prévention de même calibre.
Comment, me direz-vous, réussir à classer, avec une perspicacité suffisante, les esprits en fanatiques et non fanatiques, en préjugés et non préjugés, en prévenus et non prévenus ? à
Il existe un criterium que je considère très sûr. Quelqu'un combat-il chez un autre une idée, une vue, un sentiment, par la violence des paroles, sans trop s’occuper de la valeur de ses raisons, soyez certain qu’il manque d'équilibre, qu’il souffre de la même maladie qu’il reproche à son antagoniste.
Si, de la dûreté du langage, il verse dans l'injwe grossière, brutale, outrageante, n'hésitez pas à le classer parmi les fanatiques. Il est fanatique de bonne foi, ou il feint de l’être par hypocrisie.
Toute cause juste doit être défendue avec sincérité, par la force du raisonnement, la valeur des arguments, l’évidence des preuves. D'ordinaire, les gros mots
58 L’HARMoNIE DANS L'UNION
ne prouvent, que l'ignorance, la vulgarité et les mauvais sentiments de celui qui les emploie avec une délectation coupable qu’il ne se donne même pas la peine de dissimuler, Certaines âmes dégénérées font leurs délices de la prodigalité de l’outrage
Peut-on, par exemple, s’imaginer travailler efficacement à la concorde publique en opposant le sus à l'anglais au sus au canadien, OU vice-versa ?
Poussez deux fanatiques de vues opposées dans l’arène. Naturellement, ils se battront, s’ils n’ajoutent pas la couardise au fanatisme, ce qui est très souvent le cas.
Combien de Personnes j'ai rencontrées qui fulminsient contre le fanatisme des autres, sans même soupçonner qu’elles-mêmes suintaient le fanatisme le plus abject par tous les pores. Les mains crispées, les lèvres contractées, l’œil enflammé, disaient assez ce dont elles eus.
sent été capables si elles avaient pu don-
ner libre cours à leurs passions moins que doucereuses.
J'écris pour le bien de tous. C’est mon seul motif. J'ai trop souvent l’occasion de déplorer la publication d'écrits bien intentionnés, œuvres d'auteurs avantageusement connus, qui disent, en termes convenables, combien la paix, les bons rapports, la concorde, importent à l’aveair du pays, mais qui ont le tort de laisser entendre, lorsqu'ils ne l’affirment pas positivement, que personne parmi nous, canadiens-français, n’enfreint la règle salutaire entre toutes, pour que je tombe sciemment dans la même erreur.