‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 10 sur 82 · DOUCEUR, SO.NORITÉ, VARIÉTÉ DES SYLLABES · texte numérisé non relu

DOUCEUR, SO.NORITÉ, VARIÉTÉ DES SYLLABES

Maintenant si nous voulons nous rendre compte de l'harmonie réelle qui résulte pour les langues de leurs VOIX et de leurs arliculaiiuiis seules, sans aucune acception des modifications qu'elles peuvent recevoir et dont je parlerai tout à l'heure, nous y pouvons distinguer la sonorité ou la sourdeur, la douceur ou la dureté et surtout la variété.

La sonorité et la sourdeur d'une langue, si je puis employer ce mot, dépendent essentiellement des voix. Sa douceur et sa dureté viennent des articulations ou consonnes'. On confond quelquefois ces qualités. On dit par exemple qu'une phrase toute composée de naïf Thèses de grammaire, w lU.

sales, cumuje en enlendant cent enfants, rst dure : c'est sourde et monotone qu'il faudrait dire pour rester dans l'exaclilude des termes : car chacune d(,' ces syllabes prise en soi est fort douce.

Les phrases dures sont celles où se trouvent en grande quantité les articulations les plus dilficiles et surtout les consonnes triples ou quadruples, comme on le voit en prononçant sans s'arrêter cette suite de mots : arbre, asthme, astre, isthme. Les poëtes, regardés comme durs chez nous, s* Mit précisément ceux qui n'ont pas évité dans leurs vers ces redoublements de consonnes. C'est Chapelain qui écrit:

0 grand prince que grand dès cette heare j'appelle,

C'est la Motte qui met dans une ode :

Qu'enlends-je? Le Tarlare s'ouvre Quels cris ! quels douloureux accents !

C'est Lemierre qui dit dans son poëme de la Peinture :

Je crois voir Philoclète aux rives de Lemnos Lancer obscurément contre une faible proie Ces flècties dont le sort est de renveiser Tioie.

Il y a des langues plus sonores que la nôtre, par exemple l'italien et resj)agnol : il n'y en a pas de plus douce; et si l'on veut, à cet égard; la comparer aux deux langues classiques, on n'a qu'à relever toutes les voix ou articulations d'une page de grec, d'une page de latin et d'une page de iVançais; on sn-^surera facilement que la langue française n'est en rien inférienie à ses deux aînées.

Mais c'est surtout parla '.ariétédca sons qu'elle l'em-

porte incontestablement sur elles. Ici , il n'y a pas même besoin d'ouvrir un livre ou d'examiner un texte. Il suftil de compter les articulations et les voix , et de calculer leurs combinaisons poui* connaître immédiatement le nombre des syllabes dilïéréiiles admises dans une langue.

Prenons par exemple les syllabes que j'appelle simples, qui sont formées d'une aiticulation uniipie suivie d'une seule voix, comme ba, cho, yneu. Dix-huit articulations combinées avec quinze voix sonores nous donnent 270 syllabes essentiellement distinctes. Les 24 lettres de l'alphabet grec, si l'on en retranche les tiois doubles, se réduisent à 21, sur lesquelles il y a 7 voyelles, et 14 consonnes*, d'où 98 sjllajjes simples, si e et Tj, d'une pari, de l'autre o et w exprimaient des sons différents. Si d'un autre côté eu, ou et les quatre voix nasales av, sv, ov, uv exprimaientaussides sons simples, c'est 84 syllabes distinctes à ajouter, c'est-à-dire en tout 182.

Les Latins avaient probablement tous les sons qu'avaient les Grecs, puisqu'ils leur empruntaient leurs lettres quand ils en avaient besoin , et qu'ils exprimaient leurs aspirées 0, <p, y, avec Vh : th, ph, ch. Ils avaient de plus qu'eux, non pas comme lettres, mais comme articulations réelles, lej et le u, si toutefois Ti et Vu devenaient réellement consonnes devant les voyelles, comme les règles de la prosodie latine et la mesure des vers ne permettent pus d'en douter. Déjà donc la supériorité du latin sur le grec commence à se

1. Nous ne connaissons pas dans le grec ancien de combinaison (le consonnes comme il y en a dans le grec moderne, qui expriment des sons nouveaux, excepté peut-être le y qui, devant y, ■/. el / prend le son du v. Mais ce n'est qu'une façon d'écrire, puisque les voix nasales sont déjà exprimées.

montrer puisqu'il peut compter 26 syllabes distinctes de plus: mais ce n'est rien auprès du français qui surpasse le latin de plus de soixante.

Que serail-ce si, au lieu de nous tenir aux syllabes simples, nous considérions les composées, celles où entrent des consonnes doubles ou triples suivies de diphlhongues? si nous examinions surtout les finales grecques où la voyelle ne peut être suivie que des lettres v, p ou ç^ ou les latines où elle n'est modifiée que par m, s, r, l, c, t, tandis que le français admet à la fin des mots toutes les articulations soit seules, soit avec ïe muet après elles : crabe, sac, David, pif, grog, etc.

Ainsi à considérer les syllabes en elles-mêmes, celles du français sont aussi sonores et au moins aussi douces que celles des langues anciennes^, et elles sont incomparablement plus variées.

Il ne serait pas raisonnable certainement de vouloir juger de la prononciation des langues d'après ce seul élément; mais il est à coup sûr insensé, quand on ne s'en est pas rendu compte, de croire qu'on peut se faire une idée juste de l'impression qu'un langage quelconque fait sur l'oreille. Nous devions donc commencer par cet examen.

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