‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 11 sur 82 · MODIFICATIONS DES SO^S. ACCEIVT · texte numérisé non relu

MODIFICATIONS DES SO^S. ACCEIVT

«ij 8. ACCE.\T TONIQUE OU RHTTHMIQUE.

Les sons de la voix humaine éîant maintenant bien connus, étudions-en les modilîcalions. Nous reconnaîtrons bientôt qu'elles ont sur l'harmonie du langage une influence plus puissante encore et plus directe que les sons eux-mêmes.

Ces modifications qui tombent toutes sur les voyelles, sont au nombre de trois, ['accent, le ton ou ïintonation et la quantité. Parlons d'abord de l'accent.

L'accent qu'on appelle quelquefois accent tonique, et qu'il vaudrait mieux nommer accent rhythmique, puisque c'est lui qui détermine le rhythme du discours, consiste en ce qu'il y a dans chaque mot prononcé isolément, une syllabe sur laquelle on appuie plus que sur les autres. Cette syllabe est dite accentuée, et l'accent n'est autre chose que cette plus grande intensité de la voix sur une syllabe particulière'.

En français, dans les mots isolés, l'accent tombe toujours et sans exception sur la dernière syllabe sonore du mot. Dans pain, lever, soutenir, effaroucher, épouvantablement, les syllabes pain, ver,nir, cher, ment, sont

1. Coitrs sMpérieur de grammaire, 1. I, chap. viii. C'est toujours dans ce sens que je prendrai le mot accent, et non comme signifiant les traits à droite ou à gauche que nous melton» sur nos e.

évidemment pins marquées que les autres; elles sont donc accentuées.

J'ai dit la dernière syllabe sonore : car si Ve terminant un mot ne formait qu'une syllabe muette, comme dans rade, platanes, ils avertissent , ces dernières syllabe?, n'ayant pas de son sensible, ne peuvent porter l'accent. Celui-ci recule donc sur les syllabes précédentes qui deviennent les dernières sonores, quoiqu'elles soient en réalité les avant-dernières des mots.

En latin, dans les mots de deux syllabes, la syllabe accentuée était toujours l'avant-dernière, rôsa, vïrtus, etc. Dans les mots de plus de deux syllabes, c'était aussi l'avant-dernière si elle était longue, silvéstrem, meditdris; et l'antépénultième, si la pénultième était brève, tcgmine,pdtul3e, aspicere ^.

En grec l'accentuation n'avait pas de règle certaine et générale ^ Elle tombait, selon le cas, sur la dernière syllabe du mot, comme dans ôsôç, dieu ; ou sur la pénultième, comme dans Xoyoç, discours ; ou sur l'antépénultième, conime dans àvôpojTroç, bomme.

Le signe de l'accentuation cbez les Grecs et les Latins était le trait de droite à gauche qu'ils nommaient accent aigu, ou quelquefois un autre accent nommé circonflexe ^ Quant au troisième accent, nommé accent

1. M. Quicherat, dans son Traité de versification îaime (chap. xl), a donné des notions très-complètes de l'accentuation en latin. Pour Tusage commun, ce que je dis ici peut suffire, avec cette observation cependant que les enclitiques que, ve et ne interrogatifs , ramènent l'accent sur la syllabe qui les précède immédiatement, tem- ■plàque, agnûsve, venîtne.

2. Voyez dans les exercices de M. Dûbneh, sur le Lhomond grec, un traité élémentaire d'accentuation grecque en quatre pages.

3. C'était une règle générale en grec et en latin que l'accent circonflexe ne remontait pas plus loin que la pénultième , ôwpov, présent: et que si la dernière devenait longue, il se changeait en accent aigu, ôwpo'j. Mais c'était là sans doute une règle purement or-

grave, et m ;i-(jui; coiïime chez nous pai un Irait de gHiiclieà liroile, il indiquait ori.t:inairement les syllabes glissantes; et comme on ne l'y marquait pas, il désigna dans la suite les syllabes accentui'eF qui s'affaiblissaient en se joignant à d'autres mots.

Pour nous, nous n'avons pas de signe spécialement affecté à cet usage, parce que notre accentuation est si constante qu'il nous siiait presque toujours inutile. Cependant (juand nous voulons (igiuer l'accentuation dans les mots français, nous employons le môme trait que les anciens, notre accent aigu oi'd'mmro, vertu, félicité. Mais cin comprend combien ce signe est insuftisant, puisqu'il marque déjà autre chose, savoir le son de la voyelle, è, é.

L'accent est la plus importante des modifications de la voix, comme l'avaient bien remarqué les anciens; puisqu'il y a un scholiasle de Denys le Thrace, Mélampus, qui le loue de commencer l'exposé de la lecture par l'accent, « qui est le plus nécessaire de tous les signes d'énoncialion, et la preuve la plus évidente de l'instruclioii de celui qui lit *. »

^ 9. ACCEiNT DANS LES PHRASES; RUYTHME.

Nous venons de considérer l'uccent dans les mots i?o-

thographique, et qui n'intluait pas sur la prononciation. Nous avons en français des règles du même genre, où le changement de l'accejit ne représente aucun changement du son. Par exemple, dans céder et beaucoup d'autres verbes^ le son du premier c est marqué exactement par l'accent grave partout où il est suivi de l'e muet, je cède, tu cèdes, etc. Si la syllabe qui le suit devient sonore, on met l'accent aigu, nous cédons, vous cédez. Mais il ne faut pas croire que le son ait changé pour cela et que cédez se prononce comme las lettres c, d : on prononce régulièrement cédons, cédez. 1. Thèses supplémentaires, p. 351.

lés; il faut l'étudier maintenant dans les phrases. Quand plusieurs mots sont prononcés de suite et fortement détachés les uns des autres, comme dans cet exemple :

La tristesse, la p\tié, la crainte, ils s écrièrent^

l'oreille distingue cette alternative des sons forts ou accentués et des sons faibles ou glissants. C'est précisément ce que l'on nomme le rhythme, du grec ^uOijloç, ou le 7iombre,du\a[innumerus, qui avait la même signification *.

Mettons ici la phrase de Fléchier, dont je viens de citer quelques mots, en indiquant par des italiques les sons accentués; et l'on saisira parfaitement le rhythme qui la distingue.

Ti'une voix entrecoupée de san^/o/s, que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la pitié, la crainte, ils s'écrièrent: « Comment est mort cet homme puissa/if, qui sauvait le peuple d'Israël ? >

Le rhythme était particulièrement sensible dans les langues anciennes; et nous l'y sentons parfaitement nous-mêmes, quand nous accentuons les syllabes mar ~ quées de l'accent aigu ou du circonflexe; par exemple dans cette phrase qui commence un discours d'Agricola à son armée :

Octâvusânnus est, commilitônes, ex quo virtûte et auspiciis impérii romani, fide atque ôpera véstra, Britânniam vici'stis".

1. Numerus qiii graecè pu9u.ô; vocatur. Cic, Orator, XX, n° 67. Voyez dans no5 Thèses sur qyidques points des sciences dans l'antiquité, les notes fJes pages 269, 270; et dans nos Thèses supplémentaires, les p, 22,49, 224, 228.

2. Voilà, mes cooipagnons, la huitième année que par la vertu et sous les auspices du peuple romain, par votre discipline et votre activité vous avez soumis la Bretagne. —Voyez dans Quintilien {Inst.

• Il

CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 2b

Il en est de môme pour le grec. Voici une petite

;.lirase qui se trouve au commencement de la première

l 'h Hippique de Démostliùne. En appuyant sur les sylla-

ms accentuées ou en fera sentir très-exactement la

< a{lenc«i.

llponov fxÈv oOv, oOx àôuuvjTsov, w dcvSpg; 'A6T]vaioi, toîç -■'■-.oZai TrptxYfxaaiv, oùâ' d Trdvu ^auXojç ey^siv ooxet '.

On remarque facilement que le rliythme reste absolument le même quel que soit, pour le son absolu des Il lires, le système de prononciation adopté. Qu'on )nce les syllabes de Démosthène selon la coutume nos collèges ou comme les Grecs modernes ; qu'on iiLtte ou qu'on rejette en latin les syllabes nasales, disant a-nnus ou an-nus; co-mmilitones ou con-mili' loues; qu'on prononce u ou bien ou, vicistis ou vildsl's, etc., la cadence de la phrase n'en est pas atteinte ; '•(de là cette conséquence tout à fait inattendue mais ' I rtaine, que, grâce à l'accent, nous possédons l'iiar- • Donie rhythniique des langues anciennes, quand iiième la prononciation exacte des lettres nous échaplif-iait entièrement.

C'est qu'en effet la juste prononciation des lettres est une justesse d'usage ou d'habitude: elle ne fait rien à la cadence ou au nombre du langage. On prononçait "(ter sous Louis XIV, et nous disons premier; mé- •ii au heu de mercredi; naviger pour naviguer; tédéon pour te Deum, etc. La substitution d'un son à un autre Jliuque assurément ceux qui n'y sont pas habitués;

' . LX, IV, n"» 67 à 71), un passage remarquable sur la proidtion des phrases oratoires en latin.

D'abord donc, ô Athéniens, il ne faut pas perdre courage sur 'tlaires présentes, non pas même quand elles nous paraîtraient ■uc dans le plus mauvais état.

26 l'pa.rmonie du langage

mais le langage, en tant qu'il est cadencé, ne perd rien : et quoique des sons clairs et ouverts soient plus agréables à l'oreille que des sons obscurs ou nasaux trop répétés, on comprend cependant que le rhythme n'en dépende pas plus qu'il ne dépend de la beauté de la voix de celui qui parle.

Le rhythme n'est pas moins sensible dans les langues modernes, et par exemple en italien, comme on peut le voir dans cette phrase qui ouvre le Prince de Machiavel :

Tutti gli stâti, tutti i dômini che hanno avûto impéro soprà gll uômini, sono stâti è sôno o repùbliche o principàti V

On remarque facilement qu'ici, aussi bien qu'en latin et en grec, les syllabes accentuées dans la phrase sont à très-peu près les syllabes accentuées des mots pris un à un, ou accompagnés d'autres mots plus courts et sans accent qui semblent n'en faire qu'un avec eux.

§ 10. BHTTHME EN FRA\ÇA1S; COSIIUEIVT IL DIFFÈRE DU RHYTHME DES AUTRES LANGUES.

En français, l'accentuation dans les phrases n'est pas la même que dans les mots isolés. Les accents de quelques-uns disparaissent, d'autres se renforcent selon une règle très-générale et très-belle que l'exemple suivant, tiré de la Logique de Port-Royal^ fera bien comprendre.

Il n'y a rien de plus estimable | que le bon sens et la justesse de l'esprit j dans le discernement du vrai et du faux.

1. Tous les états, tous les gouvernements qui ont eu empire sur les hommes, ont été et sont des républiques ou tics pi incipautés.

Pour peu que cette [ihrase soit bien prononcée, une (ireilie sensible sera d'abord frappée de l'accentuation lies syllabes mable, prit, cl faux (jui en terminent les trois sections. La dernière même, parce qu'elle termine comjjlélement le sens, donne lieu à un léger changement d'intonation dont je parlerai bientôt : mais elle porte un accent rbytbmique au moins aussi fort, peutêtre nîême plus tort que les deux autres.

Les trois accents portés sur ces trois syllabes les rendent les plus apparentes de toute la phrase; et comme ce sont en môme temps les dernières sonores des n^ots qui terminent les membres, il est évident que, chez nous, l'accent divise pour l'oreille la phrase en ses parties les plus essentielles *.

Ces accents ne sont pas les seuls. On distingue encore dans chacune de ces trois divisions, des sous-divisions marquées par des accents un peu plus faibles et qui portent sur les mots rien, sens, discernement. Quant aux autres mots, soit parce qu'ils sont courts, soit surtout parce qu'ils n'arrêtent aucunement la pensée ni ne la divisent, l'accent a totalement disparu des plus courts et s'est fort aflaibli dans les plus longs, si bien que, eu égard à la prononciation seule, on pourrait écrire la phrase en ces six groupes seulement :

Iln'yarien deplusestimable quelebonsens etlajustessedel'esprit danslediscernement duvraieldufaux.

Ainsi dans une phrase française bien prononcée, les accents tombent sur les dernières syllabes sonores, non

1. Cette règle est absolue, et l'on ne peut y manquer sans produire des sons inintelligibles, tant ils contrarient l'oreille. J. J. Rousseau la oubliée trop souvent dans sa musique du Devin du village Ces vers chantés par le devin: « L'art à l'amour est favorable. Et sans art l'amour sait charmer; A la ville, on est plus aimable, Au Village, ou sait mieux uimer^» deviennent] quand on sait exactement

pas de tous les mots, mais de ceux-là seulement qui terminent les sections, ou les sous-sections de la phrase, Ces accents doivent être d'autant plus marqués que le sens lui-même est mieux arrêté; en d'autres termes que la ponctuation est plus forte : et par conséquent, en français, le rhythme ne vient pas, comme dans le grec, le latin, l'italien et la plupart des langues modernes, de l'accent des mots isolés; il vient de celui des finales dans les sections ou sous-sections de la prolation.

Cette différence explique comment quelques auteurs qui n'avaient pas suffisamment analysé la parole humaine, ont écrit que la langue française n'avait pas d'accent. Il est très-vrai que nous ne frappons pas, pour ainsi parler, une syllabe dans chaque mot comme le faisaient les Latins, comme le font les Italiens, les Espagnols et les autres peuples : mais l'accent ne se perd pas pour cela. Il se reporte sur la dernière syllabe sonore de la phrase ou de ses sections; en sorte que ce qu'il faut dire, c'est que chez nous l'accent est mobile; et que quand plusieurs mots sont liés ensemble, de manière à former un groupe, le dernier seul a sa dernière syllabe sonore accentuée; les autres perdent leurs accents, et se soudent en quelque sorte avec lui.

Ce vers de Racine, par exemple :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur, se prononce exactement comme s'il était composé de

sa note : « Lara, l'amour est favorable, Et sans aria moursait charmer, Aia Villon n'(;st plus aimable. Au vil ajonc sait mieux aimer. » Cet exemple montre quelle faute insupportable c'est chez nous et partout de transposer les accents.

quatre mots, l'un de deux, le second de quatre , Icb deux derniers de trois syllabes.

Lejour n'estpaspluspur quelefond demoncœur,

Tous les petits mots disparaissent donc à l'oreille, ou plutôt s'unissent comme s'ils n'en faisaient qu'un seul avec celui qui porte l'accent, et sur lequel ils s'appuient.

Quelque chose de semblable avait lieu en grec et en latin, a lieu aussi dans les langues modernes: je veux dire qu'il y a des mots, comme les articles, les prépo-^iilions, qui se lient si bien au mot suivant qu'ils perdent It'ur accent ou, ce qui revient au même, changent leur accent aigu en accent grave. Les Grecs nommaient en- (•/i/i077iè7îe5 , c'est-à-dire inclinés, et les modernes ont quelquefois appelé proclitiques, c" cst-k-àive inclinés en 'iivint, ces mots qui se penchent en quelque façon sur celui qui vient après eux , et s'affaiblissent beaucoup dans la prononciation de la phrase. La différence entre ces langues et la nôtre, c'est que le français réunit ainsi un plus grand nombre de mots en supprimant leurs accents que ne le faisaient les Anciens, que ne le font les Italiens, les Espagnols, les Allemands.

Dans ce vers de la Fontaine:

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

il n'y a vraiment que deux accents sur li et beau. Tous les autres se sont effacés; et le vers entier se prononce comme s'il n'était formé que de deux mots de six syllabes chacun. Si nous traduisons mot à mot cette phrase en latin, on verra bien qu'il n'en est pas de même.

Tù quam béllus es ! quam mîhi pùlcher vidêris

Les accents ici, comme en italien, se font sentir dans presque tous les mots.

Il importe de remarquer cette différence, si l'on veut comprendre exactement le rhythme dans les diverses langues. On reconnaît alors que la cadence d'une phrase latine sera sensiblement la même que celle d'une phrase italienne correspondante , mais différera beaucoup de celle de la même phrase française , quoique le fondement de ces cadences soit toujours et nécessairement l'alternative des sons forts et des sons faibles ou des syllabes accentuées et des syllabes glissantes.

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