DIFFÉRENTES INTONATIONS DANS LA VOIX DISCURSIVE
Toutes ces distinctions aujourd'hui si nettes en ce qui touche à la voix musicale, nous manquent absolument pour la voix discursive ou la simple parole. D'abord, comme je l'ai dit, cette voix n'est pas posée, de sorte qu'il n'y a aucun point de comparaison fixe pour en déterminer les sons.
Ensuite les intervalles d'élévation ou d'abaissement peuvent être si petits qu'ils nous échappent, à moins d'une très-grande attention et même d'une certaine finesse d'oreille.
Enfin nous n'avons ni signe ni dénomination spéciale pour les faire distinguer. De là vient que la différence du grave à l'aigu a été chez nous fort peu remarquée.
Elle l'a été cependant par Batteux dans sa lettre à d'Olivet sur l'Accent prosodique, où il dit fort iustement que « si par quelque surprise on termine une phrase sans en avoir préparé la chute, on revient machinalement sur les dernières syllabes pour y faire sentir l'accent. » — C'est Vinîonation finale et non Vaccent qu'il faudrait dire, comme je vais le faire voir.
Je prends pour exemple ce vers de ['Art poétique:
Qui dit froid écrivain, dit détestable auteur.
On reconnaît que les onze premières syllabes sont dites de ce ton moyen et à peu près invariable qu'on appelle le médium : mais la dernière éprouve un léger abaissement. On peut s'en assurer par la voix seule, en prononçant comme si la phrase complète était celleci : <£ Qui dit froid écrivain, dit détestable auteur d'écrits, » et s'arrêtant avant de prononcer le mot d'écrits : on verra qu'alors le mot auteur ne termine pas correctement la prolation. On recommencera donc, et l'on appréciera la différence des deux sons leur, selon qu'ils terminent ou ne terminent pas la phrase.
On saisit encore mieux cette différence en rapprochant, au moyen de mots terminés par des sons semblables, deux syllabes sensiblement identiques , dont l'une finit et l'autre ne finit pas la prolation; par exemple :
Mettez cela là.
Il a surpris le prix.
J'avais peint ce pin.
Sur la table il y avait vingt vins.
Avec un peu d'attention, on distingue deux intonations dilïérenles dans les syllabes la, là; pris, prix; peint, pin; vingt, vins. La seconde est un peu plus basse que la précédente.
Cet abaissement à la clôture des phrases purement énonciatives, s'appelle catabase, d'un mot grec qui siirnilie descente. On peut croire qu'il existait chez les luciens comme chez nous, puisque le plain-chant, qui n'a fait que substituer les intervalles musicaux aux intervalles irrationnels de la simple parole, termine presque toutes ses phrases par ime catabase de quinte, de quarte ou de tierce.
Le mouvement du grave à l'aigu appelé anabase, d'un mot grec qui signitie montée, se trouve d'une manière assez sensible quand on appelle quelqu'un: François! garçon! dans les exclamations: ô Ciel! grand Dieu! quel bruit! et dans les interrogations simples et courtes: que faites-vous? que voulez-vous? que demande monsieur* ? Il est visil)le qu'il n'y a pas là d'abaissement sur la syllabe finale : au contraire il y a une petite élévation.
Le plain-chant témoigne encore ici qu'il en était de môme chez les anciens, puisque dans la récitation des épîtres et des évangiles, l'interrogation se marque, dit Lafage, dans son Cours complet de plain-chant, en descendant d'un demi-ton sur la pénultième syllabe de la phrase et remontant par un coulé à la finale.
Quand l'interrogation forme une phrase entière comme dans ce \ersd'Iphigénie:
Eh I que m'a fait à moi cette Troie où je cours?
1. On sentira la différence de la phrase énonciative à l'interrogative si , après avoir ^prononcé : que demande monsieur ? on prononce: voilà ce que demande monsieur.
la règle générale subsiste ; il y a catabase sur la dernière syllabe. L'anabase interrogative tombe sur un des mots précédents; ici, par exemple, sur le mot fait ou sur moi, selon la manière dont on coupera le premier hémistiche.