‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 15 sur 82 · SIGNES DE LA CATABASE ET DE L'ANABASE · texte numérisé non relu

SIGNES DE LA CATABASE ET DE L'ANABASE

Ces deux modifications de la voix , la catabase et l'anabase, sont donc maintenant assez connues pour que nous pensions à représenter l'une et l'autre par des caractères convenus. Puisqu'elles ne tombent en général que sur une syllabe, il semble que le moyen le plus simple sera de placer devant cette syllabe pour la catabase une flèche tombante ^, et pour l'anabase une flèche montante ^ . Si au lieu d'une syllabe seule on voulait faire porter la descente ou la montée sur un mot entier ou sur plusieurs mots, il suffirait d'enfermer entre parenthèses ou entre guillemets après la flèche, tous les mots que l'on voudrait comprendre sous cette désignation.

Ces deux signes si naturels et si simples vont nous permettre d'indiquer dans le langage des changements que nous produisons sans étude ni convention antérieure, e1 qui, à cause de cela, nous échappent presque toujours, je veux dire la succession alternative des anabases et des catabases dans le style ému ou passionné.

Nous venons de voir que l'exclamation et l'interrogation se marquent par l'une et les phrases simplement énonciatives par l'autre; de sorte que si dans la narration ou dans le langage didactique, il n'y a guère que des catabases sur les dernières syllabes des phrase!>,

dans le langage d'un homme agile par la passion, on distingue, an contraire, des sons notablement plusaigus Il plus graves, comme dans ces vers d'Iphigénie :

Je n'y vais que pour X vous, barbare que vous X êtes ; four :j^ vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois t rien, I- Vous, que j'ai fait nommer et leur chef et le t mien.

On voit combien les anabases et catabases se multiplient et se rapprochent par la passion. Les phrases courtes viennent plus souvent frapper l'oreille de ces alternatives de sons différents. C'est le style coupé de la Rhétorique dont l'effet acoustique est nettement délini,porce qui précède, et suffisamment marqué par nos deux flèches.

%\h. MOUVEMENTS DE LA VOIX INSPIRÉS PAR LA NATURE.

Ces mouvements de la voix qui ne nous sont pas du tout enseignés, puisque je crois être le premier qui les ait nettement définis et marqués par des signes spéciaux, sont donc inspirés par la nature seule *; et dès lors on peut croire qu'ils existaient chez les anciens, comme chez nous. Nous en trouvons, en effet, la preuve dans un passage des Politiques d'Arislote (1. VIII, ch. v) auquel on n'a pas fait jusqu'ici grande attention, et qui est pourtant bien hnportant pour le point qui nous occupe. C'est celui-ci : « Quand nous entendons le mode mixolydien, nous sommes disposés à la tristesse

1. Ils le sont, bien entendu, avec les différences qu'admet le caractère des peuples ou la nature de la langue. Ces divers éclats de voix sont donc plus ou moins étendus comme l'accent est plus ou moins marqué. C'est une différence que nous sentons fort bien et que nous exprimons en disant que tel peuple chante en parlant.

et au resserrement du cœur. » — Le mode mixolydien était le plus aigu des modes de la musique grecque. Les musiciens pour exprimer la douleur passionnée, faisaient donc comme les nôtres. Ils jetaient la voix dans les cordes hautes; et comme la musique grecque, analogue au plain-chant et à notre récitatif, ne faisait guère qu'exalter et mesurer les intervalles que la voix exécutait sans aucune mesure dans le parler ordinaire, on peut conclure que la forme exclamative consistait chez les Grecs, comme chez nous, dans l'élévation tonique de certaines syllabes, et l'abaissement immédiat des suivantes.

Cette opposition se produit encore, quoique la passion n'y soit pour rien, dans les phrases cadencées comme les périodes, ou divisées en deux parties dont l'une fait attendre l'autre. La Rhétorique appelle la première de ces parties protase, c'est-à-dire tension en avant, comme si notre esprit se tendait en effet sur elle; elle nomme la dernière apodose ce qui signifie reddition, solution définitive '.

La phrase suivante de Mascaron, au commencement de son Oraison funèbre de Turenne, donnera l'exemple de cet etiet. Elle se divise en deux parties terminées par des mots dont l'oreille appréciera facilement les différentes intonations.

Il n'y a rien que l'homme puisse moins soutenir que l'examen de son X cœur, — soit que Dieu en soit le juge ou que i les hommes en soient les ar Z bitres.

Il est évident que la même chose a lieu dans les vers soit seuls, soit réunis, du moment qu'il y a un

1. Cours supérieur de grammaire, t. II, liv. I, chap. ii. Petit traité des figures et des formes du style, § 4.

( oiilre-balancemenl entre leurs parties. Cet effet est iiarticulièremenl sensible dans les stances.

Je disais à la nuit sombre:

0 nuit, tu vas dans ton ombre M'ensevelir pour lou t jours.

Je redisais à l'aurore :

Le jour que tu lais éclore Est le dernier de rues t jours.

On n'aura pas de peineà croire qu'il en était de môme rhez les anciciis, que leurs périodes se coupant comme les nôtres en deux ou trois parties, les premières destinées à faire attendre et désirer la dernière, s'en distinguaient connue chez nous par une légère anabase : et je nbésiterais pas à marquer comme il suit, cette période de Cicéron composée de trois couples d'incises contre-balancées au commencement de sa Milonienne.

Quamobrem illa arma , centuriones, cohortes, non periculum ; iiùbis, ài'.û pra?<idiuui de :^ nuntiant ; ueque >olum ut qui l eto, sed etiain ut miigiio animo simus, hur ;i' lanlur ; iieque auxilium modo deCensioni ^ mt-ae, verum etiam silentium polli 4 centur *.

Je ne m'arrêterai pas davantage sur ces différences d'intonation. Elles sont assez subtiles pour échapper longtemps à notre attention : mais une fois que l'observation en a été laite, il n'y a plus de difficulté : et comme c'est d'ailleurs le sentiment de chacun qui détermine où la voix doit monter, où elle doit descendre, je n'ai rien à ajouter, comme précepte, à ce que j'ai dit.

1. Ces armes donc, ces centurions, ces cohortes, loin de nous annoncer quelque danger, nous présentent un appui, et nous exhortent non-seulement à la tranquillité, mais à parler avec force; ils me font

Je remarque seulement en terminant, que quelques personnes, quand elles déclament soit des vers, soit des stances, font jiorter l'anabase ou la catabase sur le vers entier, ou sur les hémistiches. D'autres montent pendant la première partie de la stance et descendent pendant la seconde. C'est là une mauvaise prononciation, que l'on exprime en disant que ces personnes chantent.

Nous la représenterions facilement avec des suites de flèches montantes ou descendantes suivies de guillemets ou de parenthèses. Sans vouloir exclure celle façon de prononcer, d'une manière absolue, je dois du moins remarquer qu'elle est extrêmement rare chez ceux qui lisent ou parlent bien, et conseiller en conséquence de l'éviter.

Page 1