‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 17 sur 82 · Cours supérieur de grammaire, 1. I, chap. viii · texte numérisé non relu

Cours supérieur de grammaire, 1. I, chap. viii

beau, plat, carré, etc., le son y cessant aussitôt qu'il est entendu, la syllabe ne nous paraît pas longue. Toutefois elle peut le devenir à la fin des sections de phrases par le petit silence que nous mettons après elle et qui répond à la ponctuation.

Il n'en est pas de même si la pénultième est accentuée, c'est-à-dire si la dernière syllabe sonore est suivie d'un e muet, ou d'une consonne que l'on fait entendre. Alors cette syllabe peut être très-sensiblement longue, et elle l'est en effet dans les cas suivants :

P Si elle porte l'accent circonflexe, comme dans paie, tête, gîte, cote, flûte.

2° Lorsque la consonne qui la suit et qui précède l'e muet est une sifflante faible v, z, j, ou la liquide r : brave, arrose, prestige^ barbare. Dans ce dernier cas il n'est pas même besoin qu'il y ait un e après l'r; par se prononce comme pare, et par conséquent IV finale, quand elle se prononce, rend longue la voix qui la précède ^.

3° La pénultième accentuée est encore longue quand elle est suivie d'une articulation double où entre une des faibles b, d, g suivie de Z et de r ; sabre, faisable, cadre, aigre, espiègle.

4° Les voix nasales suivies d'une muette ou d'une sifflante et d'un e mue*, sont encore longues : jambe, jjonipe, nymphe, monde, conte, banque, hanche, langue, enfance, dormante, etc.

Il faut bien observer que ces syllabes ne sont longues que lorsqu'elles portent l'accent. Si la dernière syllabe devenait sonore, l'accent passant sur celle-ci, elles re-

1. Il ne s'agit ici que des sons et non des lettres; arrose représente roze, et prestige, tije.

2. Il en est de même de l's finale quand elle sonne : Xerxès, Tatius, etc.

deviendraient aussitôt brèves; par exemple jambon^

mpier, iiiondaln, conter, ont leurs premières syllabes rêves, quoique ce soient matériellement les mômes ipie nous avons vues longues tout à l'heure : seulement elles ne sont plus accentuées.

Il en est de même si la disposition des mots dans la pbrase tait disparaître ou alïaiblit l'accent d'une pénultième : elle cesse aussitôt d'être lonjïue. Ainsi Va est certainement long dans brave; il est bref dans i brave homme , parce que l'accent qui tombait sur brave dans le premier exemple passe sur homme dans le second.

Ces règles sont aussi simples que générales : mais elles ne sont pas très-connues ; et la confusion des mots, en ce qui tient aux distinctions grammaticales, est si ordinaire chez nous, que bien des gens disent que l'a est long dans pdté et l'e dans têtu, parce qu'ils les voient marqués d'un accent circonflexe. Ces sons étaient longs dans pâte et dans tête, parce qu'ils portaient l'accent circonflexe, la dernière syllabe étant muette. Ils sont devenus brefs, quand la dernière syllabe a été rendue sonore, puisque l'accent a passé d'eux sur elle : de sorte que quand on dit qu'ils sont longs dans pdté ou dans têtu^ on veut dire seulement qu'ils ont conservé le son marqué par l'accent circonflexe, dans pdte ou tête, mais non pas la durée, qui est notablement difïérente.

Les exemples de cette erreur dans l'emploi des mots se présenteraient en foule. Je ne m'y arrête pas; je fais seulement remarquer, en général, que les noms nous trompent souvent, et qu'ainsi il n'est pas raisonnable de conclure d'un mot la chose qu'il exprime. Cette observation est essentielle lorsqu'il s'agit de la prosodie ancienne.

§ 17. PRINGIPEDE LA PROSODIE AINCiENIVE.

Le principe général de cette prosodie, c'est que toutes les syllabes grecques ou latines sont longues ou brèves; et que la brève vaut juste la moitié d'une longue.

Ce rapport étant donné comme invariable, on a imaginé des signes pour le représenter. La longue se marque par un petit trait horizontal placé sur les voyelles À, ê, 2, 6, û; la brève par un petit demi-cercle placé de la même manière à, e, ï, ô, û.

Maintenant comment faut-il entendre cette égalité de toutes les longues, cette égalité de toutes les brèves, et ce rapport constant des unes aux autres ? Signifie-t-il que dans la réalité on mettait toujours le même temps à prononcer une brève ou une longue, et que celle-ci durait deux fois autant que celle-là ? Ou ne sont-ce que des valeurs de compte, valeurs convenues pour estimer la justesse des vers? Les deux significations sont, comme on le voit, fort différentes : mais toutes deux sont également contenues sous les termes employés; et par conséquent ceux qui veulent se bien comprendre eux-mêmes, doivent examiner d'abord quel est précisément le sens de la règle donnée par les métriciens.

La première idée qui se présente à l'esprit, c'est assurément que les mots sont pris dans leur sens propre ; que la longue vaut en réalité deux brèves, et qu'un discours grec ou latin prononcé exactement, devait durer un certain nombre de secondes ou de demi-secondes, calculé d'avance d'après le nombre et la quantité de ses syllabes.

Ce sens le plus naturel est aussi celui que presque

CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 'i5

tout le monde a admis sur la foi des livres écrits par les modernes; ( 'est-à-dire par ceux qui n'ont jamais entendu prononcer le vrai latin ni le viai gn^c : de sorte que pour revenir à la vérité, si par malheur on s'en est écarté, il faut aujourd'hui revoir et couiparer avec les témoignages anciens, les conditions les plus essentielles du langage humain. C'est ce que je vais faire le plus brièvement possible.

D'abord si les longues et les brèves ont réellement dans le langage la valeur qui leur est assignée dans la mesure des vers grecs ou latins, si toutes les longues sont égales entre elles, si chacune d'elles vaut deux brèves, il est impossible d'imaginer une prononciation plus détestable et plus ennuyeuse. On peut s'en faire une idée en prononçant les paroles d'un air connu, tel que Ah: vous dirai-je, maman, ou Au clair de la lune, comme on le fait dans la méthode mutuelle, quand on étudie la mesure musicale sans les intonations. Je rappelle ici pour ceux qui ne connaissent pas cette mélliode, que Wilhem, ayant voulu pour les enfants décomposer toutes les difficultés de la musique, a séparé T'Hude des intonations de celle du rhythme. Dans celle-ci, on bat la mesure marquée sur les syllabes non [tas chantées, mais prononcées comme dans le discours ordinaire.

L'air Ah ! voiis dirai-je, maman, par exemple, représente une suite de longues égales entre elles.

Ah ! I vous I di ) rai- | je, I ma 1 man, Ce I qui | eau | se | mon | tour | ment'?

1. Il est nécessaire, si l'on veut se faire une idée nette de la prononciation indiquée ici, que la mesure à deux temps marquée par les barres soit battue avec la main sur une table afin que les temps soient exactement sentis.

L'air Au clair de la lune nous donne quatre brèves suivies de deux longues.

Au clair | de la | lu | ne, Mon a I mi Pier 1 rot.

Dans ce système, quand un Romain prononçait les mots patres conscripti, toutes les syllabes y étant longues, il aurait pu, comme nous tout à l'heure dans le vers Ah ! vous dirai-je, maman, séparer toutes les syllabes et battre la mesure sur chacune :

Pa I très | cons | crip | ti.

Au contraire, dans cette petite phrase du Catilina de Salluste : igitur initio reges, oùles six premières syllabes sont brèves et les trois dernières longues, la mesure restant la même, nous aurions eu, comme dans l'air Au clair de la lune, deux syllabes entre les premières barres :

Igi I tur in I iti I G I re 1 ges

Et ainsi pour toute la langue latine et la langue grecque. Gomme il importe que le lecteur se fasse de cet effet une idée nette et précise, je n'hésite pas à lui indiquer le moyen que voici: 1° qu'il s'exerce à frapper successivement en temps égaux les cinq doigts de la main sur un pupitre ou sur une table, comme les enfants qui commencent le piano, à qui l'on fait répéter sans cesse ut, rè, mi, fa, sol, fa, mi, ré, ut; rien n'est plus facile. 2° Qu'ils prennent une phrase latine quelconque, par exemple celle-ci de Salluste dans son Catilina {chan^. xvi), et en marquent la quantité prosodique :

Ex illïs testes sïgnâlôrës que fSlsôs cômmodârë, ndënn, fôrlûnâs, i ërîculà vïliâ hâbëië*.

1. Il en prêtait (de ses jeunes gens), pour faire de fausses déposif

3° Qu'ils la lisent en frappant deux temps, c'est-à-dire en abaissant deux doif^ts constcutivement sur chaque longue, et un seul sur les brèves.

Ils reconnaîtront qu'on ne saurait imaginer une prononciation plus pitoyable que celle-là. Et se ligure-ton ce que ce serait si on l'appliquait à un discours entier, à un chant d'un poënie? Voilà pourtant ce que l'on nous vante comme une merveille, tant qu'on ne l'a pas entendu.

Je sais bien que ceux à qui l'on fait cette objection vont répondre « que ce n'est pas ainsi qu'ils comprennent la chose, que ce n'est qu'un à peu près, et que le langage admet certaines libertés ou irrégularités qui font que le rapport ne demeure pas absolument exact. » — Ce n'est là qu'un faux-fuyant qui ne sauve pas l'hypothèse. Quand il s'agit de syllabes, un rapport est exact ou il n'est rien du tout. Dès que les brèves peuvent s'allonger et les longues se raccourcir, où est la limite qui les empêche de se confondre?

Moi qui combats la réalité de la prosodie antique, je ne dis pas autre chose que ce que l'on me répond ici. C'est précisément parce que le langage admet nécessairement ces libertés, que la supposition d'un rapport constant est absurde.

Ce n'est pas tout. Si cette mesure des syllabes était réelle, il n'y aurait dans un discours ni lenteur ni rai)idité relatives. Les menaces de la colère, les ùnpi'écalions , seraient prononcées aussi tranquillement que les exhortations ou le simple récit. Est-ce possible? Est-ce concevable ?

Ainsi déjà cette première assertion delà prosodie an-

tions, de fausses signatures. Il leur parlait de son mépris pour la bonne foi, pour la considération, pour la vie. (Trad. de Bureau de la Malle.)

cienne, que la longue vaut deux brèves, que toutes les brèves sont égales entre elles, ne se peut aucunement soutenir devant l'expérience. Il n'est pas possible que l'homme ait jamais parlé ainsi; et pour s'imaginer qu'il a existé un langage où ce rapport d'un à deux se maintenait entre les syllabes, il faut n'avoir jamais observé les hommes quand ils parlent , ou aimer à se perdre dans le brouillard des considérations hypothétiques.

Page 1