‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 18 sur 82 · LONGUES ET BRÈVES PAR NATURE ET PAR POSITION · texte numérisé non relu

LONGUES ET BRÈVES PAR NATURE ET PAR POSITION

Les longues et les brèves par nature et par position forment encore, dans le système généralement reçu, une difficulté inextricable.

Il faut se rappeler qu'il y avait en grec et en latin des syllabes longues ou brèves par nature qui changeaient dans certaines circonstances et devenaient ainsi brèves ou longues.

'Une syllabe naturellement longue pouvait s'abréger si , se terminant par une voyelle , elle rencontrait sans s'élider une voyelle au commencement du mot suivant. Ainsi Virgile, finissant un vers par sub Ilio alto, abrège Vo final d'Ilio pour avoir son dactyle. Il commence un autre vers par Insulx lonio in magnOj abrégeant par là la diphthongue se.

Quant aux brèves de nature , la règle est générale : elles deviennent longues par position, quand elles sont suivies de deux consonnes. Ainsi dans agrestis, a ete, naturellement brefs, nous dit Quintilien (IX, iv, n° 86), deviennent longs à cause des doubles consonnes qui les suivent.

Ne s'agit-il ici que d'une évaluation grammaticale,

lion n'est plus aisé h concevoir que ce cliangcmcnt :

est une convcDiion une fois faite et voilà tout. Si la prouonciation doit, au contraire, en ôtre affectée, comment admettre que les mots soient ainsi constamment illérés? On se rappelle la phrase inscrite par les premiers chrétiens sur leurs drapeaux: Christus rejuat, itristus imperat, « le Christ règne, le Christ commande. » Croirons nous que dans le môme mot Chrislus, la même syllahe tus ait, à si peu de distance, une lUirée double d'abord et simple ensuite? C'est comme

nous faisions deau long dans rUkaude lit et bref dans

ilcau à franges.

Vossius, qui traite longuement cette question dans sa Grammaire (II, xii), n'a pas l'air d'en apercevoir la difhculté. Il cite un grand nombre d'exemples, entre lesquels on remarque celui d'ossa, où l'o est bref selon Pline, tandis qu'il est long dans ora. Je le comprends -i la diiférence signalée par l'auteur latin est celle de l'e ouvert à l'o fermée Si, au contraire, il s'agit de la durée, comment ces deux o, inégaux dans la prononciation, étaient-ils égaux dans les vers?

Cet exemple n'est pas unique. Cicéron nous dit que inclytus a la première syllabe brève, tandis qu'elle est longue dans insanus; et Vossius cite plusieurs autres laits pareils. Comment toutes ces brèves-là sont-elles marquées longues dans nos prosodies? Répondre qu'elles sont brèves par nature et longues par position,

1. Je n'ai rien à dire contre cette interprécation. Nous disons

I )us-mêmes que l'o est long dans hdt et Lrel' dans il bat. La vérité

-t que c'est le son qui a changé et non la durée. Mais comme les

IX fermées sont moins légères que les voix ouvertes, on leur a

lontiers appliqué la qualité de longues, et peut-être les Grecs et

Romains ont-ils fait en ce point comme nous. Mais ce n'est pas

piniun commune, que j'avais seule à combattre et par conséquent

jti n'ai pas à discuter cette explication.

c'est ne rien dire du tout. 11 ne s'agit ni du nom , ni de l'estimation prosodique, mais de la valeur réelle des syllabes qu'on nous dit brèves, et qui comptent pour longues dans les vers. En fait , si on les y taisait longues, c'étaient des barbarismes ; si on les faisait brèves, les vers étaient faux. Sortez de là.

Sur quoi donc est fondée l'opinion commune? Puisque la nature y répugne, est-ce au moins sur le témoignage des anciens? Mon Dieu, non ^ Les anciens, quand ils nomment les longues et les brèves entendent ' presque toujours leur valeur de compte dans les vers : ils parlent très-rarement de leur valeur réelle ou de leur durée effective dans la prononciation. Quand ils le font, ils sont unanimes à déclarer que cette durée ne répond pas à leur nom ; et le ridicule préjugé de nos collèges sur ces valeurs sous-doubles des syllabes, s'est formé surtout depuis le quinzième et le seizième siècle, c'est-à-dire depuis que le latin n'a plus été parlé comme langue vivante. Alors on lui a cherché dans des combinaisons abstraites, dans des rapports de chiffres, cette harmonie que l'oreille n'y sentait nullement; et tout le monde a répété avec une confiance aveugle ,

1. 11 est remarquable que dans cette question on ne peut pas alléguer un texte ancien d'un sens incontestable qui affirme que la durée de la longue était double de celle de la brève. Voyez nos Thèses supplémentaires , etc., n° VIII, Éclaire, ix, p. 264. Je n'ignore pas qu'il y a beaucoup de passages anciens où il semble qu'en effet les syllabes en tant que prosodiquement longues ou brèves, influent beaucoup sur la prononciation. J'en citerai quelques-uns moi-même; et voyez dans les Antiqui rlietores latini, édition de Capperonnier , p. 346 à 357 , les passages allégués à l'appui ou comme développement des vers de Rufin. Mais là même on est frappé de l'indécision du sens, de la confusion des diverses qualités du langage^ de la contradiction des témoignages. II est évident pour un lecteur judicieux que les anciens n'ont jamais analysé exactement les diverses modifications de la parole et qu'ils ont pris très-souvent les unes pour les autres.

ce qu'avaient dit des gens (jui n'en savaii'iit rien euxmôtrif .•<.

Essayons de bien poser la question, et nous examiiier>tns ensuite si les tc'imoignages anciens t'avorisenl l'opinion commune ou celle que je soutiens ici et qui lui est contraire.

<i>' l'I. LONGUES ET BRÈVES, RÉELLES OU SEULEMENT PROSODIQUES.

J'appelle longues ou brèves réelles, celles que l'oreille perçoit et dislingue en eflet connue longues ou brèves. J'en ai donné l'exemple au commencement de ce chapitre dans les mots silence et univers; il est évident que lence et vers sont des syllabes longues, et que les autres sont au contraire très-brèves.

De même en latin et en grec, si je prononce Sïîtxoç, en appuyant sur îi, musam en appuyant sur nm, ces syllabes sont longues à l'oreille ; ce sont donc des longues réelles: les autres sont réellement brèves.

J'appelle longues ou brèves prosodiques celles qui ont été déterminées par les grammairiens connue comptant dans les vers pour deux unités ou pour une seule. Ces unités s'appelaient semions^ ; et ainsi, dans un mot comme ^nèdkàrïs, les deux premières valant chacune «n sémion, étaient prosodiquement brèves; la troisième en valait deux, elle était prosodiquement longue; la dernière n'en valait qu'un, elle était brève.

Toute la question est de savoir si les longues et les brèves prosodiques étaient en mêuje temps des longues et des brèves réelles. L'o[)ininn coininune dit oui; je dis non; et j'ai pour moi lous les auteurs grecs ou latins qui ont eu à s'expliquer sur cette question.

1. Nam <7Ti[ji£ïov tempus est unum. Quintil. Inst. orat., IX, iv, n" 51.

Je ne puis reproduire en détail ces témoignages qui ont été recueillis ailleurs ; je me borne à rappeler ici les principaux et je renvoie pour les textes mêmes aux ouvrages indiqués en note^

Denys d'Halicarnasse, dans son traité de V Arrangement des mots (chap. xi), dit que dans la rhythmique, c'est-à-dire dans la prose oratoire ou les vers déclamés, la quantité prosodique était altérée à ce point que les syllabes longues y devenaient notoirement brèves et réciproquement ou qu'elles se changeaient en leurs contraires.

Longin {Fragm. m, n" 5) écrit aussi que le rhylhme (la prononciation réelle et accentuée comme elle doit l'ôlre), emporte comme il lui plaît les temps prosodiques, allongeant très-souvent les brefs, abrégeant les longs.

Saint Augustin, toutes les fois qu'il parle des brèves et des longues dans son traité De musica (I, 1; II, 1, 2, 3; V, 10), déclare qu'elles sont établies par l'autorité, non par la sensation.

Le grammairienServius (dans Putsch, p. 1812), voulant déterminer la quantité des six syllabes du mot latin amicissimorum, n'invoque pas une seule fois la sensation; il recourt partout aux exemples des poètes précédents, ou aux règles établies dans les traités de métrique; c'est-à-dire que, comme saint Augustin, il ne reconnaît que l'autorité pour décider de la longueur ou de la brièveté prosodique. Gela seul prouve avec évidence que les syllabes grecques ou latines n'avaient pas dans la prononciation ce rapport sousdouble que les traités de métrique leur assignaient.

1. De quelques points des sciences dans V antiquité, n" VI. Thèses supplémentaires, etc. , n° IV, p. 59, et n° VIII, réclaircissement ix

Aussi Marius Victorinus déclare-t-il (p. 2481) que l( > inétricicnset les musiciens ne s'entendaient pas sur 1.1 vraie valeur des longues et des brèves. Les musiciens hoiivairnt dans le simple langage des longues plus longues et des brèves plus brèves que d'au 1res, tandis i|uc la métrique les supposait rigoureusement égales.

Ouinlilien {Inst. oral., IX, iVjD" 84), n'hésite pas à ce sujet; il allirmc la même chose, quoique dans les vers on compte toujours ces syllabes comme égales. Nous voyons en effet divers grammairiens admettre des syllabes d'un temps et demi, de deux temps et demi, de trois temps, de quatre temps*. Ne faut-il pas avoir perdu le sens pour s'imaginer que ces comptes-là représentent quelque chose de réel ?

La règle prosodique est encore qu'une syllabe une fois déterminée comme longue ou brève, reste telle dans toutes les flexions du mot. Mais nous savons que l'accent allonge les pénultièmes et antépénultièmes ; et qu'au contraire les syllabes non accentuées sont toutes brèves à l'oreille.

Gela était vrai chez les anciens comme chez nous. Un scholiaste de Denys le Thrace dit positivement que l'accent allonge la syllabe qui le portée Quinlilien dit la même chose et en termes qui ne peuvent laisser aucun doute'.

Marins Victorinus est plus alfirmatif encore. Il dit, lui, en général, que l'ar^w, c'est-à-dire l'accentuation, comme nous le verrons bientôt, est une augmentation du temps, du son, de la voix : que la thèsis, c'est-àdire la syllabe non accentuée, est l'abaissement et, en

tout entier. Voyez aussi dans les tables ;ilphabôtiques de ces deux ouvrages, les mots Brèves, Longues, Quantité, Pied, etc.

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