chapitre: VI
riEDS MÉTRIQUES ET HUYTUMIQUES.
§ 22. DÉFINITION. riEDS SIMPLES ET PIEDS COMPOSÉS OU SYZYGIÉS.
Les Grecs et les Romains appelaieul pierf^ métriques^ pieds de vers^ ou simplement p/cds, les diverses combinaisons qu'ils formaient avec dos brèves ou des longues prosodiques prises deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, cinq à cinq ou même six à six.
Les pieds de deux et de trois syllabes étaient les plus usités et les plus connus. Il y avait quatre pieds de deux syllabes: le pyrrhique de deux brèves, rosa; l'ïambe d'une brève et une longue svîs ; le trochée ou chorée d'une longue et une brève ârvà; le spondée de deux longues fâgî.
Il y avait huit pieds de trois syllabes : le tribraque de trois brèves dominé : l'anapeste, deux brèves et une longue pàlùli'.; l'amphibraque, une longue entre deux brèves àvénà ; le dactyle, une longue et deux brèves tégmmè; le bacchius, une brève et deux longues pûtôvî; l'amphimaere, ou crétique, une brève entre deux longues, Tîljjrô ; l'antibacchius , deux longues et une brève régïnà, le molosse trois longues trôjânâs.
Ce sont là les pieds simples. Les pieds plus longs, de quatre, de cinq ou de six syllabes s'appelaient d'un nom
commun dessyzygies S c'est-à-dire des réunions, parce qu'ils pouvaient être' considérés comme des réunions de deux pieds de deux ou trois syllabes. Ainsi Amaryllida, nom de bergère à l'accusatif, comprenant deux brèves, une longue et deux brèves, pouvait être regardé comme formé d'un pyrrhique àmà et d'un dactyle ryllïdà; ou d'un anapeste àmàryl et d'un pyrrhique lïdà. C'est même ainsi que nous considérons presque toujours ces pieds composés ; et les traités de prosodie faits pour nos collèges ne parlent pas des syzygies, tandis que les anciens en parlaient ordinairement. Je dirai pourquoi tout à l'heure.
Ils avaient donc donné des noms, sinon à tous ces pieds, au moins à quelques-uns. Ils appelaient procéleusmatique le pied composé de quatre brèves, et dispondée celui qui avait quatre longues. Une longue avec trois brèves était un péon, et il y avait quatre péons selon que la longue occupait la première, la seconde, la troisième ou la quatrième place. Une brève avec trois longues s'appelait épitrite ; et il y avait quatre épitrites selon la place occupée par la brève. Le dichorée était composé de deux chorées ou trochées; le diïambe de deux ïambes ; le chonambe d'un chorée et d'un ïambe, c'est-à-dire de deux brèves entre deux longues cdnspïcïûnt; Vantispaste opposé au précédent était formé d'un ïambe et d'un trochée ou de deux longues entre deux brèves àmârëlûr; V ionique à majore, de deux longues suivies de deux brèves éxlïnguérë; Vionique à minore, de deux brèves suivies de deux longues mèlûëniés.
Il est visible qu'il y a ainsi seize pieds de quatre syllabes, trente-deux de cinq et soixante-quatre de six: mais ces derniers ont très-peu d'intérêt. Ils n'ont
1. Arist. Quiûtil. dans Reibom., p. 35 et 36. Cf. Sergiiis, Isid. On disait aussi des dipodies.
même pas de nom pour U plupart, et je n'en parle ici tjue parce qu'il y a en latin et en grec des mots de cinq ou de six syllabiîs, cônspïccrêmûs , mârjnïfïcéntm^ qui forment, celui-ci un f/id«c/y/e, celui-là un dactyle et un trochée.
Pour nous, comme je l'ai dit, nous décomposons toujours les syzygies en pieds simiiles, parce que nous n'employons les pieds que pour mesurer les vers ; et les anciens dans leurs traités de métrique, faisaient comme nous '.Ils disaient que l'hexamètre avait six pieds, dactyles ou spondées; que le pentamètre en avait cinq, dactyles, spondées ou anapestes; et quand ils coupaient leurs vers par des barres verticales pour les scand(T, il n'y avait jauiais qu'un pied simple dans chaque section.
Dïscïtë I jûstïcï I âin môntti | et non | tëranërë | dïvôs*.
^ 23. PIEDS DANS LA Rm'TIIMiQUE. ARSIS ET THÉSM.
Voilà pour la métrique, c'est-à-dire pour le calcul abstrait des vers. Il n'en était pas de même dans la rhythmique, c'est-à-dire dans la science qui apprenait à les prononcer correctement et harmonieusement. Là le pied n'était plus comme tout à l'heure composé de brèves et de longues prosodiques, mais d'arsû et de thèsis. Les grammairiens et métriciens anciens sont unanimes sur ce point ; et si nous le négligeons dans nos traités de versitication lapine, c'est que nous n'avons ja-
1. Jani paeon quod pluies quam très habet syllabas, numertis a quibusdam, nou j}cs habetur. Cic. Orat. LXIV, n° 218. Cf. Quintil. Inst. orat., IX, iv, n" 9.5.
2. Virg. Mil. VI, 620. Vous qui êtes avertis, apprenez à pratiquer la justice, et à ne pas mépriser les dieux.
mais à prononcer les vers à la façon des anciens : mais cette partie est absolument nécessaire si nous voulons nous rendre compte de leur harmonie réelle.
Nous avons vu que le rhythme consiste dans la succession alternative des syllabes accentuées et des syllabes glissantes. Les anciens l'avaient reconnu comme nous; et en considérant les pieds par rapporta la prononciation, ils y avaient appliqué une division assez commode, celle des arsis et des thésis.
Il faut savoir que lorsqu'ils voulaient marquer le rhythme d'un mot comme philomêla, ils levaient la main ou le pied sur la syllabe accentuée, et l'abaissaient sur les syllabes suivantes. Arsis en grec signifiait élévation.^ et thésis, position; et ces deux mouvements étant les signes de l'élévation de la voix ou de son abaissements on appliqua ces deux noms, surtout chez les Romains, aux deux parties du pied. On appella arsis Vd première partie jusques et y compris la syllabe accentuée, et thésis la partie glissante qui venait après Tarsis. Ces définitions sont données avec des exemples à l'appui par les grammairiens latins, surtout par Térentien et Priscien -: il ne peut donc y avoir aucun doute à cet égard.
Ainsi dans un mol comme côntkûërè, l'arsis est conticuê puisque c'est ce dernier e qui porte l'accent; la thésis est re, syllabe glissante. Dans récubans, l'aisis est ré; la thésis cubans; dans natûra comme dans le mot français nature qui en est tiré, l'arsis est natu ; la thésis est ra ^ pour les Latins, re pour nous.
1. Voyez dans mes Thèses sur quelques points des sciences dans Vantiquité, n° VII, une discussion approfondie sur Varsis et la thésis.
2. Dans Putsch,, p. 1289 et 2414. Diomède dans Putsch., p. 471 : Sergius, tbt'd. , p. 1831.
3. Cet exemple est de Priscien lui-même : a Quando dico natU;
On voit maintenant pourquoi les anciens ne confondaient pas les syzygies avec les pieds simples qui les forment : c'est que la prononci.itinn en était ditlérente *. Le mot conspicerêmus n'ayant qu'une syllabe accentuée rc, tout le reste du mot s'y appuie, et passe avec une grande légèreté. Si au contraire nous coupons le mot en cônspice, rêmus (adest) , (en français, re<jarde, une rame est là), il y a deux accents l'un sur cùns, l'autre sur rù. C'est un vrai dactyle suivi d'un trochée, que l'oreille ne confond pas avec un pcntasyllabe, quoique les lettres et la quantité prosodique soient exactement les mêmes.
«i 24. PIEDS MÉTRIQUES ET Ï»IEDS RHYTHMIQUES CHEZ LES ANCIENS.
Les pieds grecs ou latins étaient donc purement et simplement une mesure appliquée aux vers: mais ils présentaient des idées très différentes selon qu'on les considérait par rapport à la métrique ou à la rhythmique. Sous le premier aspect, le pied n'était qu'un arrangement de longues et de brèves prosodiques; c'était la conception abstraite. Selon la rhythmique, c'est-à-dire eu égard à la prononciation réelle, il exigeait deux parties, une arsis et une thcsis, ou un levé et un posé, c'est-à-dire une partie forte ou accentuée et une autre qui ne l'était pas^.
elevatur vox et est arsis in tu; quando vero ra, deprimitur vox et est tliesis. » Putsch., lieu cité.
1. Multum rel'ert unone verbo sint duo pedes comprehensi , an uterque liber. Quintil., Inst. oral., IX, iv, n" 97. Cf. n" 67.
2. C'est pour cela que Diomède (dans Putsch, p. 512) écrit qu'il y a entre le rhythme et le mètre; la même différence qu'entre la matière et la règle. Le rhythme produit le vers matériellement, c'est-àdire en tant quil est prononcé; le mètre, en le mesurant, le rend régulier.
On voit par là comment le rhythme ou un vers prononcé se décomposait en pieds, puisqu'il consistait dans l'alternative des syllabes accentuées et des glissantes, c'est-à-dire des arsis et des thésis; et comment le mètre, c'est-à-dire le vers, non pas prononcé, mais écrit ou calculé, se partageait en pieds d'une autre nature, c'est-à-dire en brèves et en longues. Les pieds métriques et les pieds rhythmiques* n'étaient ni la même chose, ni les mêmes: et c'est pour cela que la rhytlimique considérait outre les pieds simples, les syzygies, dont la métrique pure, telle que nous l.i concevons n'avait pas à s'occuper. Les pieds simples suffisaient quand on voulait s'assurer de l'exactitude des vers. Quand on voulait les prononcer, ces pieds prosodiques n'étaient plus rien du tout: l'oreille n'entendait que les pieds rhythmiques, c'est-à-dire les mots ou groupes de mots dans lesquels on distinguait une arsis et une thésis.
J'insiste sur cette distinction, parce qu'elle est fondamentale ici ; et parce que les mots nous trompent si souvent que peut-être beaucoup de lecteurs ont de la peine à se figurer sous le même terme, deux choses si différentes.
Quand il s'agissait de l'harmonie du discours oratoire, c'était aussi des pieds rhythmiques et non pas des pieds métriques que parlaient les rhéteurs. Gicéron dans son Orator (LXllI, n" 212) compare comme fiiis
1. J'emploie ce terme pour éviter toute confusion : les anciens disaient des rhythmes; prenant ainsi le mot rhythme dans le sens collectif, pour le rhythme total d'une phrase, et le même mot dans le sens distributif pour les parties de ce rhythme total. Quand Ciséron dit que le péon est un rhythme (p. 63)/ c'est le sens distributif, ce que je nomme pied rhylhmique. Quand Aristote dit dans sa Poétique (IV, 2) que les vers sont des parties des rhvthmes, il le le prend dans le sens collectif de discours rhijthmé.
tle phr;>ses, les deux mots tcmeritas et comprobavil : le preniKT est un péon, le second un dichort^e. Il ne faut |ias croire qu'il eût exprimé su pensée en disant d«-ux Irucliées au lieu de celui-ci, et au lieu du péon, un pyrrliique et un ïambe.
Ces observations nous donnent sur la prononciation do la prose ou des vers anciens une clarté inattsndue, el qui va s'augmenter encore si nous considérons qu'il y a chez nous quelque chose d'absolument pareil, quoique nous n'ayons jamais à enij. loyer les noms lie pied métrique ou jiied rhythrnique : mais la chose existe comme nous allons le voir.