‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 22 sur 82 · PIEDS MÉTRIQUES ET RHYTHMIQUES EN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PIEDS MÉTRIQUES ET RHYTHMIQUES EN FRANÇAIS

Quand nous voulons mesurer ou seulement distinguer les vers français, nous prenons régulièrement deux syllabes pour un pied. Le vers de douze syllabes a donc six pieds; celui de dix syllabes, cinq; celui de huit syllabes, quatre; celui de sept syllabes, trois pieds et demi, et ainsi de suite. C'est là un compte purement arithmétique, et qui ne représente aucunement la prononciation, mais qui sert à déterminer le genre ou les dimensions de nos vers. Ainsi ce que nous appelons pied quand il s'agit de notre versification, réjiond exactement aux pieds métriques des anciens. Ils en avaient, il est vrai, une multitude tandis que nous n'en avons qu'un : mais cela tient d'abord à ce que nous ne distinguons pas coi\ime eux les longues el les brèves prosodiques; et ensuite à ce que le nombre dus syllabes dans nos vers étant toujoui s rigoureusement déterminé, nous n'avons pas eu besoin d'avoir des pieds plus longs que d'autres.

Maintenant avons-nous des pieds rhythmiques, c'està-dire où l'on puisse distinguer une arsis et une thésis? Oui, assurément, quoique le nom soit absolument inusité, et que personne n'ait eu jusqu'ici aies rechercher ni à les reconnaître. Mais nous qui voulons mettre dans cette étude plus de rigueur que nos devanciers, nous devons montrer qu'il en existe et leur donner sans hésiter le nom qui leur convient.

x\vant tout il faut remarquer que si nous n'avons pas de longues ou de brèves prosodiques, nous avons des longues et des brèves réelles; et que nos pieds, comme les pieds rhythmiques des Latins, ont toujours une syllabe accentuée qui sera précisément la longue, et des syllabes sans accent qui seront nos brèves.

Il faut observer aussi que chez les Latins où la dernière syllabe était toujours sans accent, il y avait nécessairement une thésis après Varsis, excepté dans les monosyllabes comme res, dî, etc., où la syllabe unique était accentuée ; tandis que chez nous qui accentuons toujours la terminaison masculine, la thésis manquera quand le mot ne sera pas terminé par une syllabe muette.

Cela compris, des mots ou groupes de mots comme tapé, fini, formés de deux brèves, sont évidemment des pyrrhiques. Des mots comme toujours, hasard, le ciel, sont des ïambes : car la première syllabe est brève, et la seconde est certainement longue. Des mots comme fable, rire, sont des trochées, car la première est longue et la seconde brève.

Passons aux pieds de trois syllabes. Univers, similor, sont visiblement des anapestes, puisqu'ils ont deux brèves et une longue. Navire, phalange, le comte, avec une longue entre deux brèves, sont des amphibraques.

Combatlu, dédaigné sont des tri braques, puisque les trois syllabes y sont brèves \

Enlin parmi les pieds de quatre syllabes, nous avons le dipyn bique ou procéleusmatique, si les quatre sont brèves, témérité; le péon troisième, si c'est la troisième syllabe qui est longue, utilise^ le courage; et lepéon quatrième, si c'est la dQi'nière, Artaxercès, il va venir.

Je ne vais pas plus loin et laisse de côlè les pieds de cinq ou six syllabes qui n'ont pas de diliicullé. Il me suffit d'avoir montré que nous avons en effet des pieds rbythmiques ; que ces pieds nous pouvons les désigner par les noms que les anciens leur donnaient ; qu'ils ont une arsis et une thésis, si la dernière syllabe est muette : fa-ble, navi-rc, utilise; et une arsis seulement quand la dernière syllabe est sonore : unir, courbatUf etc. Dans ce dernier cas, ils sont comme les mois grecs qui avaient l'accent sur la dernière syllabe : ôeôç, TTOTauô;. L'arsis comprenant la syllabe accentuée, on voit qu'il n'y avait rien après elle; et alors, dans le rhythme total, il n'y a pas d'autres syllabes faibles que les premières de chaque mot ou groupe de mots.

Regardez ce coteau par le vent desséché.

Les syllabes accentuées sont dez, teau^ vent, ché; les autres sont faibles et forment les thésis.

L'utilitédecettethéoriesera, du reste, mieux comprise dans le chapitre suivant,quand nous analyserons les vers

1. Ces distinctions et dénominations sont usitées dans les traités de versification anglaise, qui reconnaissent trois pieds principaux, l'ïambe revodrd, le trochée fdvour , l'anapeste contradict. C'est avec ces pieds que les vers sont mesurés; mais comme chez nous, ainsi que nous le verrons plus tard, ce n'est pas d'eux que vient l'harmonie du vers. Aussi M. Cumberworth dit-il, p. 292 de saGrammvire anglaise, que les poètes anglais ne sont pas sévères sur l'emploi des pieds, qu'ils mettent quelquefois l'un pour l'autre.

grecs, latins ou français. Nous montrerons alors que leur harmonie, bien qu'elle soit en résultat fort différente, repose pourtant sur des principes qui sont exactement les mêmes. Nous verrons surtout, que ce que faisaient les anciens dans la scansion et la prononciation de leurs vers, nous le faisons tout comme eux dans la scansion et la prononciation desnôtres ; et que, si on ne Ta pas remarqué jusqu'à présent, c'est uniquement parce qu'on n'a pas l'habitude d'employer les mêmes mots.

Page 1