VUES GÉNÉRALES. BURNOUF ; LA MOTTE; CONDÉ; FÉNELOX; ROLMX
Le litre complet de cet ouvrage devrait être: L'harmonie imaginaire et l'harmonie réelle des deux langues classiques; car je n'ai pas plus pour objet d'établir les vrais principes de la prononciation des Grecs et des Latins, que de combattre les fausses idées qu'en ont données beaucoup d'érudits. Toutes les fois, en effet, qu'il s'agit d'une chose que nous ne connaissons pas, et dont nous avons entendu faire constamment l'éloge, les hommes que la réflexion fatigue , au lieu d'examiner altenlivement les condilions essentielles de la question, se livrent tout d'abord à leur imagination. Ils supposent dans l'objet des perfections inouïes, telles
que rien do ce qui existe aujourd'hui n'en saurait approcher, et prononcent avec conviction ces phrases exagérées, qui ne nous apportant aucune idée positive, témoignent seulement d'une admiration sans limite, comme elle est s;ms fondement.
En ce qui lient par exemple à la langue latine, et surtout à la langue grecque, que nous ne savons pa>; prononcer, et dont, par conséquent, il est impossible que nous nous représentions l'harmonie, bien des érudits se livrent sur elles aux hyperboles les plus emphatiques. Selon Burnouf, dans la préface île sa Grammaire, « Tout le monde convient que la langue grecque est la plus belle que les hommes aient jamais parlée'. » — Qu'en savent ceux qui la jugent ainsi? Qu.ind et coinnient l'ont-ils pu comparer à d'autres? et par quelles qualités l'emporte-t-elle tant sur ses sœurs ou sur ses tilles ?
Selon beaucoup de littérateurs, <t les Grecs et les Latins avaient dans leurs dactyles et leurs spondées, ou plus généralement dans leurs brèves et leurs longues, une véritable musique ?» — Quelle musique , je vous prie? Celle sans doute qui se composerait uniquement de blanches et de noires, sans diversité d'intonation, sans diiîérence de mouvements, sans rhythme précis, sans v.uiété d'ex[)ression. Ce gérait là un triste ramage, et il est bizarre de nous le donner comme le modèle acheté dn langage humain.
Qu* Iques-uns, se souciant moins encore de ce que les mots signifient, disent avec conviction que la langue grecque, et probablement aussi la langue latine, quoique à un moindre degré, était une mélopée.
1. Thurot dit la même chose et sans plus de raison au commencement du discours préliminaire de sa traduction de l'Hermès d'Harris.
Or, qn'est-cfi qu'une m!''lop/^e? j^ les drile bien de l'expliquer. Ils n'en savent «^l n'en s;inrorit jamais rien. Malgré cela, leur conscience est tranquille. Avec ce njot de mélopée, les voilà fùrs que les langues anciennes étaient des merveilles «i'hai monie, et que les modernes n'ont rien qui en approche.
D'autres vont plus loin. Ils supposent, en dôpit do la raison et de l'expérience, qu'à l'origine tous les Grecs étaient musiciens et chantaient juste. Ils ne Ui disent pas, suis doute, en ces termes-là; mais on peut le conclure de leurs discours ou de leurs raisonnements. Écoutez la Molle dans sa Réponse à Voltaire (p. 63) ; « Les vers dans ce pays, dit-il, étaient nés du chant comme partout ailleurs; on mesura les paroles aux airs, et l'on ne faisait point de vers qui ne se chantassent. »
Le même dit dans son Discours sur l'Èglogue (p. 123) : « C'est dans ces circonstances (dans le loisir des bergers) que naquit le chant.... La poésie et la danse ne tardèrent guère à se mêler au chant dont elles sont des dépendances naturelles. On mesura des paroles pour les ajuster aux sons que le plaisir inspirait. »
Il (lit encore dans ses Ré/lexions sur la Critique
(p. 405): «Je crois que les vers n'ont été inventés
(ju'apiès la musique; et que sur l'exemple de certaines
iiiCbures de sons qu'avaient dictées le loisir et la joie,
n a mesuré des paroles pour les marier aux airs. »
J'ai rapporté ces passages, parce que bien des gens nloptent plus ou moins la manière de voirde la Motte. Elle est absurde cependant; car il est déraisonnable de prendre un art compliqué comme la musique et qui n'a pu naître qu'assez tard, pour l'origine des vers qui ont nés dusimple discours divisé en parties à peu près égales. Mais sans discuter cette question, remarquez
que rien ici n'est défini, rien n'est connu chez ceux qui parlent ainsi. Qu'était la poésie sous la main du premier poëte? Qu'était le chant dans le gosier du premier aède? Nous n'en avons pas la moindre idée. Y a-t-il alors rien de plus puéril que de raisonner sur des mots qui ne nous apportent aucun sens précis?
Toutes ces expressions exagérées viennent d'une sorte de faiblesse d'esprit qui nous fait accepter de confiance et sans examen ce que nous entendons dire à d'autres. Elle vient aussi d'une disposition native à admirer ce qui est loin de nous et que nous ne connaissons pas; et peut-être encore du plaisir secret que nous ressentons à rabaisser ce qui nous entoure et nous touche de près.
Qu'on se rappelle ce mot du prince de Gondé , que « quand il lisait des vers français après des vers latins, il lui semblait boire de l'eau. » — C'est, selon moi, une des plus lourdes sottises qu'on ait pu dire : mais beaucoup d'autres, sans parler aussi crûment, jugeaient à peu près de même. Fénelon, Rollin, Racine le fils expriment des jugements tout semblables au fond, quand ils ont l'occasion de comparer les vers français aux vers grecs ou latins.
g 2. BOISSONADE; MARMONTEL.
Boissonade, dans ses morceaux de Critique littéraire (t. II, p. 503), avoue franchement que nous prononçons très-mal le grec. « On sent bien, dit-il, que la plupart de ces beautés qui tiennent à la cadence, au rhythme syllabaire , sont aujourd'hui presque effacées pour nous. La véritable prononciation (du grec) est ignorée ; nous n'observons presque jamais la juste quantité des
syllabes, encore moins l'accent. » — Tout cela est incontestable : mais si nous ne tenons dans la langue grecque ni le son des lettres, ni la quantité des syllabes, ni l'accent, que nous reste-t-il ? L'auteur ajoute : « Cependanlla prose de Platon pour nous-mêmes, con.-'ervc encore du nombre et de l'éclat. Les vers d'Homère, de Théocritc,de Pindare ne sont pas sans douceur et sans mélodie. » — Je le veux bien : seulement on avouera que tout ici est de convention; et qu'on ne peut pas louer raisonnablement le grec du son que nous lui donnons, si ce son n'était pas le sien.
Cela n'arrête pas notre auteur qui écrit ailleurs (t. , p. 286) : « Celte langue harmonieuse, sonore, flexible, maniable, se prêtait avec une étonnante souplesse aux mouvements les plus impétueux, les plus désordonnés de l'enthousiasme lyrique, à la contrainte des mètres les plus difficiles et variés avec le plus de caprice. » H y oppose la langue latine qu'il regarderait sans doute comme un miracle d'harmonie s'il la comparait à nos langues modernes, mais qu'il va rabaisser de tout son pouvoir pour relever d'autant le grec. « La langue des Latins, dit-il, était rude, pauvre, sourde, ennemie de presque toutes ces alliances de mots qui donnent au grec tant d'énergie et d'abondance, peu propre par conséquent à la poésie lyrique à laquelle il faut un grand mouvement d'expressions joint à l'éclat des pensées et des images. » — N'est-il pas plaisant de voir ainsi juger des langues qu'on n'a jamais ouïes et de la prononciation desquelles on ne se fait aucune idée '! Cela est d'autant plus étonnant chez Boissonade qu'il fait preuve partout d'une grande liberté de jugement, et d'une solidité de logique dont il est loin de donner ici l'exemple.
Au reste, un autre homme qui n'était pas moins dis-
tingué par l'indépendance de ses idées et l'espril di recherche et de discussion, que par la finesse de son goût et la sagesse de ses jugements littéraires, Marmon tel est allé, dans celte admiration exce.-sive des anciens, plus loin encore que les critiques précédeii!. . Après avoir déclaré que les vers lyriques grecs ou i >tins, composés presque tous de mesures inégales, soin une énigme pour notre oreille, il ajoute que, « Quoi qu'il en soit, au moins d.ins les vers réguliers comme l'hexamètre, l'égalité, la précision du nombre est eiicore si sensible, même pour notre oreille, que nos vers rhylhmiques n'ont rien de semblable ni d'approchant ^ »
Il est évident que pour tous ceux qui parlent ainsi, les choses ne sont plus ce qu'elles sont; les mots ne leur apportent aucune idée réelle; les phrases sont de pures iorraules admiratives sous lesquelles on peut dire qu'il n'y a pas de pensée : car aucun d'eux ne serait capable de montrer par un exemple cette magnifique cadence qu'ils croient trouver dans un vers quelconque d'Homère ou de Virgile. Aucun d'eux ne saurait produire avec la voix le moindre élément de cette hai inunie surhumaine qu'ils disent caractériser les langues anciennes. Marmontel, en particulier, puisqu'il s'agit de lui, [irononçait les vers latins comme nous tous, en renversant la quantité de leurs syllabes. Bien plus, il a, dans sa Poétique française, voulu montrer qu'il y avait dans nos vers, comme cbez les anciens, des longues et des brèves; et il les a toutes notées à contie-sens '. Fiez-vous donc à la justesse d'oreille de tous ces genslà, et admirez sur leur parole cette harmonie antique
1. Lncijcl. mélliodiquc , au mot Vers. Voyez nos Thèses sur quelques points des sciences dans Vaniiquilé, n" XI.