ANALYSE DES ËLÉ.UENTS DE LA PAROLE
Cependant les organes des anciens étaient les mômes que les nôtres. Ils parlaient comme nous par la bouche; le son vocal se formait comme chez nous par h', larynx; ils le moditiaient comme nnus-mênjes en ai lieulalions et syllabes par les lèvres, la langue, les dents, le palais. Ils appuyaient sur certaines syllabe.s qu'on nommait accmtuèes; ils passaient légèrement sur Icsaulres; c'est aussi ce que nous faisons. Ils avaient des syllabes longues; ils en avaient de brèves; nous les avons, conmie eux. Comme eux nous marquons la passion qui nous agite actuellement par divers éclats de voix qui distinguent noire style coupé. Quoi ! lorsque tous les moyens sont, non-seulement semblables, mais absolument identiques, il n'y aurait ni analogie, ni rapport entre les produits ! Cela n'est ni raisonnable ni possible; et tout ce qu'on peut conclure de ces assertions hasardées, c'est que ceux qui les émettent n'ont jamais réfléchi sur ce qu'il était le plus nécessaire de savoir avant de se prononcer là-dessus.
Aussi à quoi aboutit-on par ce système? M. Villemain nous le dit à la fin du sixième chapitre de son Esmi sur le génie dePindnre et la poésie lyrique (p. 130). Il vient de traduire une ode de Sapho ; et, peu satisfait de sa prose en comparaison de ce que devait être l'harnionic des vers grecs, il ajoute : « Autour de ces paroles éteintes, sous les changements du temps et des idiomes, rêvez le ciel de Lesbo^;, l'Iiarmoniedes vers et celle de la lyre, l'accent passionné de la vuix dans le
silence des nuits limpides ou dans le calme sonore d'un jour brûlant d'été ; et vous aurez entrevu quelque chose du gracieux délire dont la poésie et la musique, l'imagination et les sens, l'idéal et l'amour ont parfois enchanté l'âme humaine. »
La phrase assurément est harmonieuse et bien tournée : mais, en fin de compte, de l'aveu de l'auteur, il n'y a là qu'un rêve. Ce sont des ombres colorées qui passent sous nos yeux sans nous laisser aucune idée précise; et personne ne pourrait d'après ces mots expliquer ni ce que pense l'auteur, ni ce que lui-même doit penser.
Suivons, pour nous, une marche toute différente. Étudions avec soin ces premiers éléments du langage, éléments qui sont chez nous ce qu'ils étaient chez les Grecs et les Latins. Considérons-en les combinaisons et les modifications diverses. Nous n'arriverons pas par là à connaître exactement la prononciation ancienne : nous aurons du moins réalisé des types généraux sous lesquels seront nécessairement comprises toutes les prononciations imaginables ; absolument comme le géomètre à qui l'on parle d'un triangle inscrit dans une circonférence connue, ne peut pas, sur cette donnée seule, dire précisément quelle est la surface de ce triangle : il peut du moins déterminer une limite que cette surface ne dépassera pas ; il sort du fantastique pour entrer dans le positif. Nous, de même, en déterminant toutes les qualités qui peuvent différencier les langages, nous sommes sûrs de rester dans les prononciations réelles, et de ne pas nous perdre, à ce propos, dans les espaces imaginaires.