SCANSION DES VEBS DIFFÉRENTE DE LEUR PRONONCIATION
Pour mesurer les césures, comme pour mesurer les mètres entiers, on y applique, ainsi que nous venons de le voir, tel ou tel système prosodique qui n'a directement aucun rapport avec leur harmonie propre non plus qu'avec celle des vers; c'est ce qu'on appelle scansion ou art de scander.
Celle scansion peut faire que les vers étant en réalité très-inégaux, soient néanmoins considérés comme égaux : nous en verrons des exemples. Je fais seulement ici l'observation que cette division d'un vers en ses pieds prosodiques, ne représente aucunement son harmonie naturelle ni sa cadence.
Je doimerai comme preuve, en français, notre vers alexandrin et des vers de trois pieds et demi. Ce que j'en dirai s'appliquera facilement à toutes les autres espèces.
Ni l'orni la grandeurne nous rendent heureux.
1. Cours ftupérieur de grammvire , t. II, 1. I, cliap. vu. Varron, dans A. Gel'.., \oct. att., XVHl, xv. Saint Augustin, De mus., V, m, n° 3. De quelques points des sciences, etc., u" VIII, p. 280.
Si je veux scander ce vers qui ouvre le Philémon et Baucis de la Fontaine, puisqu'il a six pieds, je dois marquer ces six pieds par des barres, ou prononcer en comptantsurmes doigts:
Ni l'or I ni la I grandeur j ne nous | rendent | heureux.
Ce sont là, dans toute la rigueur du terme, des
pieds métriques ou prosodiques ; ils vérifient la mesure du vers : mais la prononciation est tout autre chose. Elle coupe le vers de cette façon :
Ni l'or I ni la grandeur | ne nous rendent | heureux.
Ces quatre divisions sont ce que j'ai nommé des pieds rkythmiques, parce qu'ils forment véritablement le rhythme dont notre oreille est frappée. Ce sont ici un ïambe, un péon quatrième, un péon troisième, et un ïambe. L'harmonie du vers dépend essentiellement de ces quatre pieds ou sections de phrases entendues : et sa justesse de ce que ces quatre sections forment ensemble les six pieds de deux syllabes que nous comptons dans un alexandrin.
Il est facile de se convaincre de la vérité de cette doctrine. Que l'on compare les deux vers par lesquels Jodelet, dans la pièce de Scarron, ouvre la seconde scène du quatrième acte. Ce personnage qui vient de dîner, se nettoie la mâchoire en disant :
Soyez nettes mes dents, l'honneur vous le commande ; Perdre les dents est tout le mal que j'appréhende.
Le premier vers est sur ses pieds ; il a ses douze syllabes, et dans la prononciation il forme un péon troisième, un ïambe, un autre ïambe, et un péon quatrième,
[iiiisquc la dernitre syllabe ne compte pas chez nous (luand elle est muette.
Le second vers, au contraire, est boiteux. 11 a bien
s six pieds métriques :
Perdre | les dents | est tout | le mal | que j'ap | préhende,
mais dans la prononciation, comme on ne peut pas s'arrôter sur est tout^ il se coupe ainsi :
Perdre les dents 1 est tout le mal | que j'appréhende ;
trois péons quatrièmes qui ne nous apportent pas du tout la cadence de nos grands vers.
Un second exemple ne serait sans doute pas nécessaire : je le donnerai cependant pour qu'il ne reste aucun doute dans l'esprit du lecteur. La ftible Le Rat lie ville et le rat des champs de la Fontaine est en vers de trois pieds et demi qui se scandent ainsi :
Autre I fois le | rat de | ville Invi I ta le I rat des j champs D'une I façon | fort ci | vile  des I reliefs | d'orlo | lans.
Mais ce serait une erreur de croire que la prononciation de ces vers ressemble à ce que nous voyons ici : loin de là elle coupe chaque vers en deux parties seulement :
Autrefois | le rat de ville Invita I le rat des champs D'une façon | fort civile A des reliefs 1 d'ortolans.
Ce qui nous donne un anapeste et un péon quatrième
82 l'harmonie lu langage
pour les deux premiers, et pour les deux derniers un péon quatrième et un anapeste.
Tout le monde fera facilement cette double décomposition sur tout autre vers français; mais ce qu'il y a d'important pour nous, c'est que nous retrouvons exactement' la même double décomposition et les mêmes termes dans les vers laiins et les vers grecs.
Je prends ceux qui ouvrent les Géorgiques de Virgile :
Quid faciat laetas segetes, quo sirJere terram Vertere, Msecenas, ulmisque acljungere viles'.
Je les écris en les scandant prosodiquement
Quid fâci l'at lae | tas sege | les; quo [ sidère | teiram Verlere, | Mœce ] nas, ul | misquead | jungere j vites.
et je trouve exactement les six pieds dactyles ou spondées, requis par nos prosodies. Les vers sont donc corrects; mais leur harmonie ne dépend pas de là. Elle vient, comme nous le savons, du rhythme, c'est-à-dire des arsis et des thésis des mots prononcés, lesquels se groupent ainsi :
Quid fâciat | laélas ] ségetes, | quo sidère ] térram Vértere, | Maecénas, | ulmisque | adjûngere | viles.
L'oreille trouve alors dans le premier un choriambe, un spondée, un anapeste, un ionique a majore, et un spondée; et dans le second un dactyle, un molosse, un spondée, un ionique a majore et un spondée; cinq pieds rhyihmiques dans chaque, vers, faisant
1. Ce qui fait les riches moissons, sous quel astre, ô Mécène, il convient de remuer la terre et de marier la vigneaux ormes.
l'risemble les six pieds prosodiques, ou les vinptqiialre semions exip:(''s par les règles de la métrique '.
Dans d'autres circonstances on aura peut-être six ; lieds rhythmiques :
Arma [ vin'imque | càno j Trôjoc | qui prfmus j ab ôris*.
on seulement quatre :
Saltântes | sùtyros | imilâbilur ] Alpliesiboéus*.
Mai:, ce sont là des coupes exceptionnelles. C'est pres- (liie toujours cinq accents, et par conséquent cinq pieds rhythmiques qu'on trouve dans les hexamètres latins.
Dans fous les cas, ce sont ces pieds ihythmiques qui (Irterminent la vraie prononciation latine; ce sont l'iix qui nous expliquent l'harmonie que les anciens î'ouvaient dans leurs vers, et que nous y trouvons pa- I ' illoment : et la condition prosodique exprimée plus philosophiquement qu'on ne le fait dans nos traités élémentaires, serait que ces cinq pieds rhythmiques for^ massent ensemble les six pieds métriques (dactyles ou spondées ) qui mesurent le vers entier.
Car, il faut bien le remarquer, les six pieds pris en eux-mêmes, n'ont aucune cadence agréable.
Détachés l'un de l'autre et prononcés isolément, ils
1. J'avais, en 1854, indiqué ce point de vue dans mes Thèses sur quelques points des sciences dans V antiquité , p. 272 au haut, et eu note, p. 281 et suiv. J'y suis revenu en 1861, dans mes Thèses supplémentaires, p. 23, 292, 300, 339, 346. Je crains pourtant que cela n'ait pas été suffisamment compris; et c'est pourquoi j'insiste avec plus de détails sur cette théorie qui explique complètement rharmonie des vers anciens.
2. Éneide, I, i. Je chante les combats et cet homme qui le premier des rivages de Troie....
3. BucoL, y, V. T3 . Alphésibée imitera les satyres dansants.
84 l'harmonie lu LAî^GAGE
ne donnent pas du tout le rhytbme que voulait l'oreille des Romains. Quelques vers ont été composés de cette façon et blâmés comme manquant d'harmonie. Celui-ci :
Pythie, Délie, te colo, prospice, votaque firma',
es' cité comme très-mauvais par le grammairien Marins Victorinus (p. 2516); et on en connaît d'autres qui ne valent pas mieux.
C'est donc là exactement comme en français où six pieds de deux syllabes pourraient se suivre et faire un alexandrin régulier sans nous en apporter la vraie cadence :
Palais, château, jardin, forêt, verger, vallon.
Il y a ici non-seulement six pieds prosodiques, m.ais six pieds rhythmiques; et notre alexandrin n'en veut que quatre : de sorte qu'un pareil vers, sans être absolument à rejeter, ne doit être employé que par une exception très-rare.
Ce que j'ai dit du latin doit s'entendre aussi du grec. Ainsi ce vers de Phocylide :
IIpwTa ôsov Tij/a, jj-ETSTrEiTa os ceTo •^o^^r^aç ^
se scande prosodiquement ainsi :
IIpwTa 6e 1 ov t( I [xa, (jlete | Tretra oè | aiïo yo j vîiaç.
Mais larhythmique, c'est-à-dire la prononciation réelle, le partageait ainsi qu'il suit :
ITpwTa I ôeov Ti(xa, | (AeTeTreiTa Bk | asio | yovîiaç
1. Pythien, Délien, je t'honore ; regarde-moi et exauce mes vœux.