‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 34 sur 82 · Hor., Ars poeU, v · texte numérisé non relu

Hor., Ars poeU, v

3. Nous jugeons au doigt et à l'oreille si un son est légitime.

compte du mùlre et du rhylhnic, les deux conditions des vers anciens aussi bien que des nôtres. L'oreille jugeait le rliytlime; les doigts prouvaient l'exactitude du mètre.

8° D'autres vers d'Horace s'expliquent encore parla, en particulier celui qui suit la dùtinition de l'ïambe (V. 252) :

Pes cilus, unde etiam trimetris accrescere jussit Nomen iambeis, quam senos redderet ictus '

Que veut dire ce ;jC5 rims, pied rapide? Horace entend-il qu'il tût prononcé plus vite qu'un spondée ou qu'un trochée? Non certainement, comme nous le verrons tout à l'heure. Mais les Grecs avaient nommé trimètres des vers ïambiques où il y avait six pieds prosodiques marqués par six ic^f/s^; tandis qu'on appelait hexamctres, ceux où les six icius marquaient six spondées ou dactyles. Horace a conclu du nom à la chose, et déclaré que l'ïambe était un pied rapide, puisqu'on en faisait entrer deux dans chaque unité métrique, tandis qu'on n'y admettait qu'un spondée.

9° Quant à la longueur réelle de la prononciation, elle changeait si peu par l'admission d'un pied autre que l'ïambe, que le versïambique admit régulièrement le spondée aux places où, si la quantité eût été quelque chose de réel, on n'aurait pu voir que des Iribraques ou des trochées, les équivalents prosodiques de l'ïambe. Horace explique tout cela : « C'est dit-il, en

1. Pied rapide d'où il résulte qu'on a donné le nom de trimètres aux vers ïambiques, lorsqu'ils apportaient A'ia; ictus.

2. Les Romanis, dansleur langue, les nommaient vers de six pieds, senarii (l'hèd., Prol. de son premier livre) ; et ils appelaient octonarii vers de huit pieds (Varron., Quintil.) les tétramùtres des Grecs.

continuant le même métaphore, pour frapper l'oreille avec, plus de lenteur et de gravité, qu'on accepta les spondées majestueux : »

Tardior utp&ulo graviorque veniret ad aures, Spondaeos stabiles in jura paterna recepit.

10° Tous ces mots, dira-t-on, pourraient s'entendre au propre aussi bien qu'au figuré. — Sans doute si nous ne savions que le spondée avait chassé presque entièrement l'ïambe, que celui-ci ne se trouvait plus qu'à grand'peine dans les vers ïambiques nobles d'Ennius et d'Attius (v. 259) :

Hic et in Attî Nobilibus trimetris apparét rarus et Ennî.

1 P C'était là, tout le monde en conviendra, la preuve d'une grande négligence chez les poètes. Aussi Horace s'en plaint-il. Il déclare que ceux qui font de pareils vers sont des néghgents ou des gens qui ne savent pas leur prosodie :

In scenam missus magno cum pondère versus, Aut operœ nimiura céleris curaque carenlis Aut ignoratae premit artis crimine turpi.

Personne, j'ospère, ne conclura du mot pondère que le spondée pesait plus que l'ïambe. Ce mot est pris ici, comme tous les précédents, au figuré pour représenter la faute de métrique qui faisait remplacer une brève prosodique par une longue.

12° Cette faute cependant la foule ne s'en apercevait pas, et elle laissait aux poètes romains une liberté malséante.

Non quivis videt immodUlata poemata judex, Et data Romanis, venia est indigna poetis '.

1. Rapprochez de là ce que dit Cicéron (Orat., LI, n° 173, que, la multitude ne connaît ni les pieds ni les espèces de rhythme.

13» Toutofois celte indulgence du piililic n'est pasune raison sufdsante pour manquer aux r^ples fjrammaticales. Un bon poLMe doit les oljservcr (luaud il n'y aurait pas dans l'assemblée deiugescMjiables d'apercevoir ses fautes.

liicircoiio vager, scribamquo licenter ? an omnes Visuros peccala pntcm niea, lulus et inlra Spem veniae caulus * ?

La question est donc ici parfaitement claire. Les juges qu'Horace réclame sont ceux qui comptent sur leurs doigts la valeur des syllabes, c'est-à-dire qui ont appris la prosodie. Or le public ne se compose pas (l'érudits, mais de gens qui jugent les vers par l'oreille seulement. Ceux-là se seraient plaints si on leur eût donné des longues réelles où l'oreille exigeait des brèves ou réciproquement; et nous savons qu'en effet, dans ce cas, ils ont souvent témoigné leur mécontentement. Tota Ihealra exclamant, ditCicéron', si fuit una syllaba aut brevior aut îongior. Mais s'il ne s'agissait que de longues ou de brèves prosodiques, cela leur était bien indifférent.

Les poètes eux-mêmes, en cela semblables à ceux qui cbez nous font des vers poissards , se souciaient assez peu de l'exactitude métrique; nous le verrons plus loin par Piaule. Nous pouvons citer ici l'exemple singulier du poète llliinton qui nous a été conservé par Hépheslion dans son Manuel des met r es {ch. i, n" 3). On

• 1. Horace est revenu plusieurs fois sur cette incapacité de la multitude à écouter et à juyer les vers. Voyez la première épitre du second livre, V. 182-200, et VArt poétique, v. 213.

2; Orat., Ll, n° 173. Au théfttre, l'assemblée tout entière se récrie- si l'auteur urniionce une syllabe trop brève ou trop longue. Voyez dans nos Thèses sur quelques points des sciences dans l'antiquité, p. 247, el ci-dessous, cliap. x, «^ 39.

se rappelle que le vers scazon inventé par Hipponax différait de l'ïambique régulier parce que le dernier pied était un spondée au lieu d'un ïambe. Or Rhinton dans son drame d'Oreste faisait un récit ïambique où un vers se terminait justement par un spondée. Vous croyez qu'il va le corriger? Point du tout; il ajoute seulement: a Tiens! voilà le mètre inventé par Hipponax. Ma foi, je m'en moquée « Hépliestion cite au même endroit plusieurs fautes de quantité pareilles qui prouvent toutes que les auteurs ne s'inquiétaient guère de la régularité de leurs vers, et que les spectateurs y pensaient encore moins qu'eux.

Comment d'ailleurs se seraient-ils aperçus de ces fautes dans ces vers scéniques où, selon Cicéron luimême, dans son Oraior (LV, n° 184), on ne trouvait souvent rien qui les fît distinguer de la prose?

§ 32. INFLUENCE DE LA PROSODIE SUR L'HARMONIE DES VTiRS.

14" Cette quantité prosodique qui n'influait pas directement sur l'barmonie du vers, fut-elle donc absolument sans effet sur elle? Il ne faudrait pas le croire. J'ai déjà dit (p. 88) qu'elle en avait déterminé la mesure de manière à la retenir entre certaines limites reconnues favorables : et Quintilien le montre bien quand i! dit {Inst. orat., X, i, n" 99) que la poésie de Térence aurait bien plus de grâce s'il avait toujours écrit en vers de six pieds, et non en vers de huit. C'est là déjà un avantage évident et incontestable.

1. Voici la traduction littérale de ce passage: « Rhinton a jugé bon de donner dans un récit ïambique cette indication. Il dit en effet dans son drame à'Oreste: a Que puisse Bacclius te perdre; Allons, voilà le mètre d'Hipponax ; peu m'importe. "16 'lurwva/.xo; TÔ(j.£Tpov • oùSÈv (J.01 [j.É),eu »

Mais il y en eut un autre qui doviiit surtout sensible chez les Uoinains, ^M'àcc à la ré^iuiarilé de leur accentuation. Leur dernière syllabe étant toujours glissante, l'accent ne pouvait tomber que sur la pénultième ou l'antépénullième, selon que la pénultième était longue ou brève. Ainsi la quantité, dans les lijis de mots, dépendait essentiellement de l'accent : elle s'accordait avec lui et le faisait en quelque sorte ressortir. Ajoutezà cela les règles établies par le sentiment et l'étude sur la longueur des mots qui devaient terminer les vers, sur la place où devaient tomber précisément les césures, conditions importantes auxquelles les Grecs n'avaient pas pensé, que la règle de l'accentuation latine indiqua naturellement aux Romains'; et qui font que nousmêmes, nous sentons une grande différence entre les vers grecs et les vers latins, bien prononcés les uns et les autres, difïércnce toute à l'avantage de ces derniers.

15° Ce que je viens de dire en l'appliquant spécialement aux vers hexamètres, est également vrai de toutes les autres espèces de vers, mais peut-être moins tVappant. On peut voir néanmoins dans le Traité do versil'icalion latine de M. Quicherat, qui met en regard presque toujours les formes grecques et les formes latines, combien celles-ci sont toujours plus régulières et plus harmonieuses. Ainsi, pour ne parler que des vers pentamètres, les Romains ont reconnu qu'un distique ne devait pas enjamber sur l'autre ; les Grecs les laissaient enjamber sans scrupule. Ils ont établi aussi qu'il devait y avoir une césure (ou pour mieux dire un apotome) après le deuxième pied. Ils ont voulu enfin que le der-

1. Je ne puis entrer ici dans les détails. On les trouvera dans le ■1° VIII de mes Thèses sur quehiues points des sciences dans l'antiquité.

nier mot fût de deux syllabes, ce qui mettait toujours l'accent final sur l'avant-deriiière du vers, tandis que les Grecs admettaient à la dernière place des mots d'une, de deux, trois, quatre ou cinq syllabes. C'est ce qui fait dire à M. Quicherat dans une note sur ce vers (p. 241): « Les Grecs n'ont p.as connu cette règle : et en général on peut remarquer que les Latins en adoptant la versification de leurs maîtres, y ont ajouté des entraves auxquelles ceux-ci n'avaient pas songé. Voilà pourquoi les premiers poètes latins qui imitaient plus scrupuleusement les Grecs, n'ont pas la sévérité qu'offre la poésie depuis le siècle d'Auguste. »

Cette remarque est partaitement juste; mais ce qu'il convient d'njouter, c'est que ces entraves étaient précisément les condiUons que l'expérience avait indiquées comme produisant une cadence plus pure ou plus satisfaisante à l'oreille, et qui, par conséquent, perfectionnaient la versification.

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