‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 35 sur 82 · VERS D'HOMÈRE COMPARÉS AUX VERS GRECS FAITS PLUS TARD · texte numérisé non relu

VERS D'HOMÈRE COMPARÉS AUX VERS GRECS FAITS PLUS TARD

16° Quelques érudits frappés de cette différence entre les deux systèmes, et du peu d'harmonie que nous semblent avoir les vers d'Homère, ont cru pouvoir en conclure la réalité de la quantité prosodique. Ils ont dit qu'ils ne voyaient pas du tout en quoi les vers différaient de la prose si cette quantité n'était pas réelle, puisqu'il n'y avait ni césures définies, ni places marquées pour les accents, ni mots choisis pour les terminaisons. — Ces objections ne prouvent, ce me semble, qu'une seule chose, savoir qu'à cette époque reculée, on n'avait pas encore trouvé ce qui peut augmenter la

cadence des vers ; et que ceux-ci, à l'oreille, ne se distinguaient de la sini|)le prose que par celle quasi- éj^alilé des prolalions qui en fait le caractère le plus élémentaire.

Lisons en effet ces vers d'Homère {Iliad., V, 443), en appuyant sur les syllabes accentuées et marquant ainsi les pieds rhylhmiques:

*ûç «potTO ; I TuâsloyjÇ [ 8'àv£vâ![8TO j tutOov oiciaffu), Mîjviv I otXeuaiJLEvoç | sxatrjêoÀO'j | 'ATrô/Àwvoç. Aiveiav I Ô'àitâiEpOÊv | ôjAtÀou | Ûrjxev | 'i\.7roX).wv HepYâfAW I £iv îepîi, | oOt | oî vïioç | •^'iiixMA.'ZQ^.

Ne sentons-nous pas ici cette harmonie, rudimentaire et antérieure à toutes les règles prosodiques, des vers inspirés par le seul sentiment de l'égalité ou de la quasi-égalité des prolations? Que pouvait-on désirer de plus alors qu'on ne connaissait pas autre chose?

17° Mais il ne faut pas croire qu'en Grèce la versilication soit toujours restée dans cet état. Sans même qu'il y eut de règles précisément formulées sur le nombre des accents, ni sur la place des césures ou les fins de vers, il se fit certainement chez les poètes un travail caché qui amena dans les poésies postérieures une cadence plus agréable. Lisons en appuyant comme tout à l'heure, sur les arsis des pieds rhythmiques, ces vers de l'Idylle de Bion sur la mort d'Adonis (v. 3 à 5).

MïjXETi I Ttop^upÉotç [ Ivi (pdpeut, I KuTTpl, | XaôcUSS. 'EYpeo, I OEiXala, | xuavoTToÀe, j xat TcÀaTàY'^i<jOV

1. Apollon parla ainsi : « Le fils de Tydée se retira un peu en arrière, évitant la colère d'Apollon qui frappe au loin. Apollon plaça Énée loin de la foule dans la ville sacrée de Pergame, où un temple lui avait été construit. »

Ne sentons-nous pas ici une harmonie en quelque façon intermédiaire entre la cadence presque enfantine des vers de l'époque homérique, et cette cadence plus savante et plus parfaite que nous trouvons dans les vers de Lucrèce, de Virgile et d'Ovide ?

18° Il y a donc eu, comme la raison l'indiquait, une sorte de progrès mélodique dans la versification, depuis les premiers poètes, fondateurs de l'art, jusqu'à ceux qui en sont les meilleurs représentants chez les Grecs. C'est exactement ce qui s'est passé chez nous depuis le temps de nos premiers trouvères, jusqu'aux dix-septième et dix-huitième siècles qu'on peut regarder comme l'époque du plus grand perfectionnement de notre versification : je veux dire que dans le système des longues et des brèves prosodiques, les Grecs sont allés aussi loin qu'il était possible avec les conditions fâcheuses d'une accentuation dépendant de la dernière syllabe des mots, de syllabes surtout sur lesquelles elle ne portait pas, et d'une quantité prosodique qui la contrariait sans cesse.

Les Romains avec une théorie beaucoup plus rationnelle, en faisant dépendre l'accent de la syllabe pénuhième ou antépénultième, et le portant toujours sur la longue réelle, atteignirent des formes harmoniques bien supérieures à celles des Grecs.

19° Les peuples de l'Europe moderne enfin, en supprimant la quantité prosodique qui n'avait jamais été que de convention, et ne reconnaissant plus que la quantité réelle qui dépend toujours de l'accent et mar-

1. Ne couche plus, ô Cypris, sous des draps de pourpre. Lève-toi, infortunée, couvre-toi d'habits de deuil, frappe-toi la poitrine, et dis à tout le monde: 11 est mort, le bel Adonis.

che d'accord avec lui, ont établi un système de versification bien plus pur et dont les résultats, selon moi, sont aussi bien plus satisfaisants.

§ 34. LES LICEiNCES PROSODIQUES.

Ce que je viens de dire me conduit à parler des licences prosodiques. On appelle ainsi toute dérogation aux règles de la prosodie. Parmi ces licences, les unes toucbent à la mesure du vers, ce sont proprement les licences métriques; j'en dirai un mot plus tard. Les autres tombent seulement sur telle ou telle syllabe, ce sont les licences syllabiques dont je veux m'occuper uniquement ici.

Les licences syllabiques dépen lent en général des quatre figures de diction ou métaplasmes connus sous les noms de synérèse, diérèse, ectase et systole.

La synérèse consiste à réunir deux voyelles en une seule, et la diérèse à séparer les deux voyelles d'une diplilbongue. On trouve un exemple de la première dans ce vers de ï Enéide (I, 726):

Atria; dépendent lychni laquearibus aureis^,

où aureis, qui fait naturellement un amphimacre, n'est compté que pour un spondée.

La diérèse se voit à son tour dans ces vers de la treizième épode d'Horace.

Nivesque deducunt Jovem. Nunc mare, nunc siliix Threïcio Aquiione sonant *.

1. Les portiques; les lampes sont suspendues aux lambris dorés;

2. Les pluies et les neiges obscurcissent l'air. La mer et les forSt.^ gémissent au souffle de l'aquilon.

Avant de discuter ces leçons, représentons-nous exactement ce qu'elles signifient. Aurcis prononcé en deux syllabes, lorsque dans le langage ordinaire il en a trois, est exactement la même chose que si en français nous prononcions Saul (soi) pour Saiil, Zère pour Zaïre ; du mais pour du maïs. Silvx, d'autre part, décomposé en silûsB, c'est comme si chez nous, un poëte, pour faire son vers, écrivait p^aïre au lieu de plaire, ou séparait les deux lettres du participe eu dans le verbe avoir :

Vous avez e-u de la chance.

Une pareille supposition est-elle admissible? et n'aurait-il pas fallu que les Grecs et les Romains fussent absolument insensibles ou dénués de goût pour accepter, dans la poésie sérieuse, des barbarismes aussi choquants que ceux-là ?

Quelques personnes penseront peut-être que ces contractions ou séparations sont analogues à celles que nous avons chez nous quand nous prononçons religion en trois syllabes dans la prose, et religi-on en quatre dans les vers; ou ancien en deux pour anci-en en trois; ou quand nous faisons suédois de deux syllabes seulement, comme M. Hugo l'a fait dans Marion Delorme. Mais c'est là une erreur. Le son n'est pas changé chez nous; c'est le même un peu plus ou un peu moins pressé, ce qui ne choque pas plus l'oreille que chez les latins cm ou cui, suave ou sûâve. Dans les exemples que je cite, c'est un autre son à la place de celui qu'on doit entendre; c'est comme si, pour prononcer suédois en deux syllabes, il fallait dire seudois, ou la Seudepour la Suède. C'est là un barbarisme absolu que l'oreille ne peut supporter. Nous n'avons pour nous, dans la théo-

rie des pieds rhythiniques, rien à demander de semblable. Les mois restent ce qu'ils doivent ôtre. Le vers de Virgile se prononce tout naturellement :

Atria, | dépendent | lychni 1 laqueâribus | aùreis,

et nous avons là nos cinq accents comme à l'ordinaire. Il est vrai que le dernier pied n'est pas un spondée, comme le veut la règle; mais la cadence du vers n'est pas détruite pour cela : les deux syllabes re-is sont glissantes, par conséquent peu apparentes : et la licence ne tombe que sur la quantité prosodique dont l'oreille se soucie médiocrement, comme nous le savons.

De môme chez Horace : croirons-nous que le mot qu'on devait prononcer silvx ait été, pour la justesse du mètre, prononcé siliuv ? Non sans doute. Le lecteur disait comme à l'ordinaire, Nunc mare, nunc silvœ, et l'oreille était satisfaite; elle avait ses deux pieds rhyihmiques, un dactyle et un molosse. C'est plus I iid assurément qu'un grammairien, voyant ce mot it siluse puisque les Romains ne distinguaient - l'u du V, et sachant que le vers ïambélégiaque se mine par un anapeste, a imaginé de mettre un i: ùma sur Vu \ ce qui lui a fait ses deux brèves; mais ou ne peut pas conclure de ce signe purement grammatical, la prononciation effective d'un mot qui n'était l)as latin sous cette forme.

La Systole consiste à abréger une syllabe longue ; Veclase ou diastole à en allonger une brève. Yossius, au chapitre XV du second livre de sa grammaire, réunit un nombre considérable de ces changements prosodiques. M. Quicberat, au chapitre xiii de son Traité de versifi- 'Uiion latine, en donne aussi plusieurs exemples qu'il

1 . Voyez la note de Lemaire dans son édition d'Horace. Universit^j

BIBLIOTHFCA"

réduit même en règles générales, « Les poètes, dit-il, ^ allongent certaines syllabes parle redoublement d'une lettre. Ainsi, au lieu de religio, reliquiœ, retulit, repulit, etc., ils disent relligio,relliqui3e, rettulit, etc. »; et un peu plus loin : « La licence par laquelle on abrège e à la troisième personne du pluriel du parfait est autorisée par de nombreux exemples. » Il en cite en effet plusieurs.

Matri longa decem tulërunt fastidia menses ', Virgilio annucrunt gaudentes rure camense*. Ut genus audiërunt, animos pater agnitus augel'.

Rien ne doit nous étonner là dedans, s'il n'y a qu'une licence prosodique dans le sens oîi nous avons défini ce mot, savoir une voyelle comptée pour longue ou brève au lieu de l'être pour brève ou longue. C'est un changement qui n'est aperçu que des métriciens ou des érudits, et qu'ils sont convenus de passer aux poètes.

Mais si, suivant les règles de l'accentuation latine, en même temps qu'on compte l'e comme bref, on recule l'accent sur la syllabe précédente, si l'on prononce tûlerunt au lieu de tulérunt, annûeruntâu lieu d'annuérwit, audiërunt, au lieu de audiérunt; si au lieu de re bref avec une seule consonne dans religio, retulit, on prononce long rél-ligio, rél-tulit, etc., en faisant sonner les deux consonnes devant un public qui n'a pas étudié la prosodie et ses exceptions, comment lui faire

1. Virg., Bue. IV, 61. Dix longs mois ont apporté à la mère de longs ennuis.

2. Hor., Sat. I, x, 45. Les muses amies des champs ont accordé (la grâce) à Virgile.

3. Ovide, Fast.,Ul, 65. Dès que Romulus et Rémus eurent appris leur famille, leur père reconnu (Mars) augmente leur courage.

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accepter des mots si cruellement estropiés? El en lui supposant celte complaisance, comment l'accommoder avec l'assertion déjà rapportée de Cicéron (p. 91): Tota Ihealra exclamant si fuit una syllaba dut hrcvior nul longior Y Non, non : ces mois ainsi prononcés étaient |)our les Romains des barbarismes monstrueux qu'aucun d'eux n'aurait voulu supporter. On comptait, en scandant les vers, leurs syllabes pour brèves ou pour longues, selon les exigences du mètre : on lespronont,ait comme le voulait la langue latine, sans songer le moins du monde aux ectases ou aux systoles.

C'est exactement ce qui a lieu cbez nous. Je voi pour je vois ; encor pour encore, et d'autres licences bien connues abrègent selon le besoin l'écriture du mot : elles ne cbangent pas le son. Imaginez un peu ce que ce serait si, en môme temps qu'on voit écrit encor, on devait prononcer encu ; ou jusquès quand on lit jusques. L'oreille est un juge aussi sévère que susceptible* ; elle n'accepte pas les sons qu'elle n'a pas l'iiabitude d'entendre. Et nous qui ne jugeons les mots grecs ou latins qu'à l'œil, nous croyons beaucoup trop facilement à la réalité des cbangements figurés sur le papier.

Il y a dans V Enéide (II, 12), un vers bien connu qui se présente ici de lui-même à la pensée, c'est celui-ci :

Quanquam animus meminisse horret luctuque refugit,

Le sens est bien clair. C'est Énée qui, sur la demande de Didon va lui raconter la ruine de son pays : il dit qu'il va le faire. « Quoique son esprit frémisse de ce

1. Aures... quarumjudiciura est superbissimum. Cic, Orat., XLIV, n" 150.

1Û2. l'harmonie du langage

souvenir, et s'enfuie (s'évanouisse) de douleur.» — Le mol refugit est à la fois, quant à l'écriture, le présent et le parfait de réfugia : mais la prononciation était différente dans ces deux temps; fu est bref au présent, de sorte que le mot s'accentue réfugit ; il est long au parfait, et l'on accentue refugit. Pour la régularité du vers, il faut le parfait, mais ce temps fait un conlre-bon-sens absolu. Il est absurde de dire : « Mon esprit frémit de ce souvenir et il s'est évanoui de douleur. 1- — S'il s'est évanoui, il n'est plus là ; alors comment peut-il frémir ? Le présent au contraire est très-convenable. Il y a là une gradation aussi juste que naturelle : œ Mon esprit frémit et même il s'évanouit de douleur. »

Des deux leçons quelle est la bonne ? Les métriciens qui mettent l'exactitude prosodique au-dessus de toutj choisissent le parfait pour conserver la longue normale, au prix d'un non-sens. Pour moi qui sais combien cette justesse est peu de chose, je n'hésite pas à prendre le présent, et je crois que le vers doit être prononcé.

Quanquam ânimus meminisse hôrret luclùque réfugit.

La quantité en est irrégulière sans doute : le sens du moins est raisonnable ; et c'est, personne n'en doutera, bien plus important.

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