‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 36 sur 82 · DÉFINITION. PETITES STROPHES · texte numérisé non relu

DÉFINITION. PETITES STROPHES

Strophe est un mot grec qui signifie toin-. Les Grecs l'ont appliqué à la réunion d'un certain nombre de vers soit semblables, soit de mesure différente, qui revenaient dans un ordre déterminé.

Quid prius dicam solitis parentis Laudibus, qui res hominum acdeorum, Qui mare et terras, variisque mundum Tempérât horis ' ?

C'est une stroplie d'Horace ( I, xi ) : les trois premiers vers ont onze syllabes ; le dernier n'en a que cinq ; et les mêmes vers, revenant dans le même ordre pendant toute la pièce, on voit que le nom de strophe ou ■our convient pai;faitement à leur réunion.

La première strophe inventée ou reconnue parmi les Grecs paraît avoir été le distique, c'est-à-dire le vers hexamètre suivi d'un pentamètre. Cette strophe remonte au viir siècle avant notre ère, puisqu'il nous reste, dans ce genre, une pièce de Callinus d'Éphèse qui vivait à cette époque. Toutefois les distiques ne

î. Par où commencer sinon par les louanges accoutumées du père des dieux ei des hommes, qui dirige les choses Je ce monde et soumet la terre el la mer aux diverses saisons?

sont pas ordinairement comptés parmi les strophes, parce qu'ils n'entrent guère dans la poésie lyrique.

Les strophes les plus usitées dans Horace, sont l'alcaïque et la saphique. La première est formée de deux vers alcaïques, suivis d'un iami)ique dimèlre augmenté d'une syllabe, et d'un dactylico-trochaïque. Je n'ai rien à dire de la règle prosodique; mais quant à son harmonie sensible, c'est-à-dire quant à ses pieds rhythmiques, la strophe alcaïque contient régulièrement deux vers de quatre de ces pieds suivis de deux vers de trois.

0 Dfva I grâtum | quae régis j Antium, Praésens | vel imo ] tôlière j de grâdu Mortâle | corpus, | vel supérbos Vértere | funéribus | triùmphos'.

Cette cadence est parfaitement sensible à notre oreille ; on peut la suivre sur l'ode entière. On voit qu'Horace n'y manque pas, ou que du moins, s'il y a quelque exception, comme dans le vingtième vers,

ùacus âbest, liquidùmque plùmbum,

où l'on peut compter quatre accents, on peut aussi en ne faisant qu'un pied rhythmique (ou une syzygie) de uncus dbest, le réduire à trois.

La strophe saphique se composait de même de quatre vers. Les trois premiers sont des saphiques, le quatrième est un adonique. Laissons de côté comme tout à l'heure la règle métrique de cette strophe. La cadence en est déterminée par les pieds rhythmiques. Les vers saphiques ont quatre accents ; l'adonique en

1. Hor., Carm. I, xxxv. 0 déesse qui gouvernes l'agréable Antium. toi qui peux élever l'homme du point le plus bas, et changer en funérailles les plus brillants triomphes.

a deux. Ainsi la strophe saphiquc coini)rend trois vers de quatre pieds rliyllimiques, suivis d'un vers de deux seulement.

Quem virum | aut herôa, | lyra | vel âcri Tibia | sûmes | celebràre, | Ciio !

Quem déum ? | cùjus | récinet | jocôsa Nômen | imago • ?

«x Sapho, dit M. Quiclierat, dans son traité de versiticalion latine (eh. xxx), a donné son nom à cette strophe charmante, et qui ne le cède en rien à la strophe alcaique. » — Je dirai plus : je crois qu'elle lui est supérieure; du moins il me semble qu'elle a une mélodie plus pure encore et plus agréable pour notre oreille ; et ce qui me confirme dans cette idée, c'est la parfaite régularité des strophes dans les odes nombreuses où Horace a suivi ce mètre. On est émerveillé de l'égalité de cette cadence à laquelle on ne trouve presque pas une exception.

Cet exemple et celui de la strophe alcaïque montrent combien Marmontel s'est trompé quand il a écrit (ci-d. p. 6) « que la cadence des vers lyriques latins était une énigme pour notre oreille. >• — C'est qu'il la voulait déterminer par les longues et par les brèves prosodiques qui ne la peuvent aucunement produire ; tandis que s'il s'était attaché aux accents ou aux pieds rhythmiques, elle eût était aussi manifeste pour lui qu'elle l'est ici pour nous.

Il y a d'autres vers lyriques employés comme les alcaïqucs et les saphiques dans les odes, quoique moins communément. Us sont en général plus courts

1. Hor., Carm. I,xii. Quel homme ou quel héros essayeras-tu, Clic, (le célébrer sur la lyre ou sur la ilùt aiguë? Quel Dieu chanterastu ? De qui l'écho répétera-t-il le non» ?

i06 l'harmonie du langage

que les hexamètres et les pentamètres. Les plus longs d'entre eux, les phaléciens, les asclépiades que l'on trouve dans plusieurs odes d'Horace et notamment dans la première de toutes, paraissent avoir quatre accents et former ainsi quatre pieds rhythmiques. Sans doute il y a des vers plus longs, et par exemple le grand arcliiloquien qui a sept pieds métriques ; mais ils ne sont pas assez communément employés pour qu'on les regarde comme détruisant la doctrine ici proposée.

^ 36. STROPHES PLUS bONGUES. AJVTISTROPHES. EPODES.

« Les anciens lyriques, dit Denys d'Halicarnasse dans son Traité de V arrangement des mots (cli. xrx), c'est-à-dire Alcée et Sapho, ne faisaient que de petites strophes et mettaient peu de variété dans les vers de ces strophes qu'ils terminaient par un petit vers épodique. Du temps de Stésichore et de Pindare, on faisait les stances plus longues, et on y mettait un plus grand nombre de vers uniquement pour la variété.» — Ce passage de Denys n'est pas parfaitement clair, parce qu'il semble regarder Alcée et Sapho, qui florissaient vers 600 avant notre ère, comme antérieurs à Stésichore, qui était de quelques années plus ancien qu'eux. Mais ce qui nous importe ici est certain, c'est que les premières strophes remarquées par les Grecs étaient très-courtes, de deux, de trois et surtout de. quatre vers. On en fit sans doute d'un peu plus longues comme de cinq ou six vers ; puis on imagina un système bizarre et compliqué, qui ne paraît pourtant pas avoir réalisé une harmonie bien sensible. C'est celui des antistrophes et des épodes. Une strophe étant faite d'une certaine fa-

(•on, on faisait une antistrophe construite d'une manière absolument pareille. Après venait unec;jO(/c,c'esti-dire une strophe de surplus, où le poëte était tout à fait libre dans le choix et l'arrangement de ses vers.

On composait ensuite d'autres strophes et antislrophes semblables entre elles, ayant après elles des épodes toutes semblables à la première. C'est dans ce système qre sont conçues les odes de Pindarc et les chœurs des tragiques grecs. Nous n'en pouvons aucu- ' nemont saisir la cadence lyrique : mais selon toute probabilité nous ne perdons pas grand'chose; car Cicéron dans son Orator (lv, n° 183) déclare que le rhythme en est à peine appréciable. Voici sa phrase : « Le nombre est plus sensible dans les vers que dans la prose, quoique certains vers ressemblent, quand on ne les chante point, au discours ordinaire. Gela se remarque principalement dans les meilleurs po(ites lyriques. Leur versification ne paraît presque qu'une simple prose, lorsqu'elle n'est point soutenue par le chant. »

Les Romains ne semblent pas avoir jugé plus favorablement que nous des longues strophes et des antistrophes des Grecs; car leurs poètes en général ne les ont pas imitées. Ils sont revenus à la strophe saphique, à la strophe alcaique et aux autres strophes trèscourtes, comme on le voit par Horace ; et ceux qui après lui se sont exercés dans le genre lyrique.

Sénèque aussi, dans les chœurs de ses tragédies, au lieu d'employer, comme ses modèles, toute sorte de vers, conserve au contraire le même, et se borne à terminer la strophe par un vers plus petit servant de clausuîe ou d'épode.

Quelquefois, selon la remarque de M. Quicherat dans son Traité ds versification latine (ch. xxxix, à la fin), il emploie des vers de mesure ou de nature différente, et

allie, par exemple, le système trochaïque au système ïambique, comme dans ce chœur à'Agamemnon (v. 808) :

Argos I nobilibus | nôbile | civibus,

Argos I irâtee | cârum | novércae

Séraper | ingénies | éducas | alùmnos, etc. '

Mais il est facile de voir en prononçant correctement ces vers que, si la métrique en est irrégulière, la rhythmique est d'une régularité parfaite. Ils ont tous quatre accents , et apportent à l'oreille une cadence agréable autant qu'elle est sensible.

Ainsi quelque opinion qu'on veuille se faire de l'excellence des coupures lyriques de Pindare et des tragiques grecs, il est manifeste qu'elles n'ont pas été imitées, ni par conséquent approuvées des Romains.

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