ENJAMBEMENT DANS LES VERS ANCIENS
Mais un point très-remarquable ; aussi bien dans les vers que dans les strophes antiques et qui les distingue et de nos vers et de nos stances, c'est l'enjambement. On appelle enjambement le rejet du ou des derniers mots d'une phrase contenue dans un vers, au commencement du vers suivant. Cet exemple de Virgile {BucoL, V, 20) est bien connu :
Extinctuna Nynaphae crudeli funere Daphnim Flebant.
1. Argos illustré par tes nobles citoyens, Argos cher à Junou irritée contre son fillâtre (Hercule) , tu fais toujours de grands élèves.
Au premier aperçu un vers latin construit de celte sorte, nous donne l'idée d'un rejet tel que celui-ci :
Daphnis avait péri, Daphnis que les Naïades Pleuraient.
Et c'est en effet ainsi que nous le disons avec un repos après Daphnim : mais nous verrons tout à l'heure que c'est une grave erreur et que les Latins prononçaient bien différemment.
Les anciens ne rejetaient pas seulement un mot d'un vers sur l'autre, ils le coupaient quelquefois en deux, laissant la première partie à la tin du premier, mettant l'autre au commencement du second.
Si non offenderet unumquemque poetarum limae labor et mora '.
Les mômes rejets se faisaient d'une strophe sur la suivante, comme on le voit dans cet exemple :
Pastor quum traheret per fréta navibus Idœis Helenen perfidus hospitam, Ingrato celeres obruit otio Ventos ut caneret fera Nereus fata *.
Ces rejets et enjambements ont fort scandalisé nos critiques et nos poètes. Perrault s'en moquait vivement dans son Parallèle des Anciens et des Modernes (t. III, p. 185) où il fait, à l'imitation de quelques vers d'Ho-
1. Hor., Art. poet., v. 280. Si le travail et le temps de limer les écrits n'excitait pas chaque-un des poètes.
2. Hor., Carm. I, xiii. Quand un berger perfide entraînait suites vaisseaux troyens Hélène son hôtesse à travers les mers, Nérée arrêta les vents par un repos odieux pour annoncer de funestes destinées.
race, le couplet suivant sur l'air d'une chanson qui courait alors :
L'autre jour dans un bois le berger Tyrsis qui Endure de Philis les rigueurs inhumaines, Lui faisait une longue kirielle de ses peines.
Voltaire, sans avoir probablement connu celte plaisanterie, n'a pas été plus indulgent. « Ce qui me paraît bien étrange, dit-il dans une lettre à Chabanon, après avoir cité quelques exemples de ces coupures baroques pris dans Pindare, c'est de voir dans Horace :
Jove non probante, uxorius amnis.
Jupiter condamnait le courroux du fleuve amant de sa femme. »
Ces critiques n'ont rien de solide : elles ne prouvent que contre ceux qui les ont faites, savoir qu'il est ridicule de blâmer dans une langue qu'on ne sait pas du tout prononcer, des arrangements de mots qui dépendent essentiellement du système de prononciation.
Nous appuyons constamment sur la dernière syllabe des prolations, et d'une manière spéciale sur la finale de nos vers; de sorte que, dans l'exemple cité par Voltaire, nous prononçons :jdye non7i probante,, hu, et nous nous arrètons-là avant de passer à la fin du mot uxorius. Mais les Latins se seraient avec raison moqués de nous s'ils avaient entendu cette coupure ridicule. Nous pouvons prononcer nous-mêmes la strophe d'Horace en suivant les règles de la rhythmique latine, c'est-àdire en appuyant sur les syllabes accentuées, et faisant ressortir l'arsis et la thésis de chaque mot ou
CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. lU
;;roupe de mots : et roieille ne s'aperçoit pas le moins
du monde de celte coupure w xoriits qui n'est que
pour l'œil, et qui n'existait pas môme chez les anciens, [)uisque dans l'écriture ils ne séparaient pas leurs vers.
Voici la strophe entière (I, ii, v. 17) :
Iliac 1 dum se | nimium 1 querénti Jâclal I ullôrem, | vâgus | el sinîstra Làbitur | ripa, | Jôve | non probante uxûrius I âcnnis'.
Il est visible qu'ici la voyelle u est une syllabe glissante, qui se soude en quelque sorte avec la syllabe xô sur laquelle tombe l'accent, de sorte que le mot entier îixOrius est prononcé sans aucun intervalle.
Prononcez de môme les autres exemples cités ici Daphnim jlèbant, unumquémque, ut cùnerel fera Néreus fâttty et vous verrez que ces emjambements n'ont rien de blessant pour l'oreille ; ils ne deviennent disgracieux ou ridicules qu'en les disant à la française.