LICENCES MÉTRIQUES
La môme explication convient aux licences que nous avons nommées méiriques (p. 97), qui allongeaient ou raccourcissaient les vers et qui nous semblent inconconcevables dans une versilication soignée.
La première et la plus générale de ces licences est que toute syllabe à la fin d'un vers est longue ou brève à volonté. Gicéron remarque avec beaucoup de justesse
1. Lorsqu'il (le Tibre), se vante auprès d'iliaqui se plaint, d'être son vengeur, ce fleuve trop complaisant pour sa femme coule dcl'ordé sur sa rive gauche, sans l'assentiment de Jupiter.
dans le De, oratore (III, l, n° 191), que c'est surtout des derniers mots des phrases que l'oreille est frappée ; et il en était certainement de même des vers, au moins quand le sens se suspendait avec eux, quoiqu'il dise au même endroit que dans les vers on fait une égale attention à tout. N'est-il pas bien remarquable que dans cette condition, on ait pris justement la dernière syllabe pour lui donner la valeur dont on a besoin, en dépit même de sa nature '. Si la quantité prosodique n'est, comme je le dis, qu'une affaire de compte, rien ne se conçoit plus facilement; mais si, dans la réalité, la syllabe brève devait se prononcer longue, ou la longue se prononcer brève, suivant la règle du vers, c'est comme si en français nous prononcions pour la rime une courône, ou la tempette. Qui ne sifflerait ces barbarismes?
Ce n'est pas tout: il y avait des vers hyperniètres j c'est-à-dire plus longs que la mesure exacte. Les syllabes finales de ces vers, si elles étaient terminées par une voyelle ou par une m , pouvaient s'élider sur la voyelle initiale du vers suivant.
Tout cela est si éloigné de nos idées, que nous avons peine à nous figurer comme ayant réellement existé ce qui nous paraît un affreux désordre. Mais ici encore c'est le préjugé, c'est l'habitude délire et de prononcer
1 . Qnintilien n'admet pas cette indifférence des deux quantités à la fin des vers, a Aures consulens meas, intelligo multum referre terene longa sit quse cludit, an pro longa. » {Inst. orat. , IX, iv , n° 93). Il cite en exemple: Dicere incipientem timere et ausus est confiteri, et croit celui-ci plus plein que l'autre. Il y a sans doute une différence, mais qui vient du son des lettres ou des accents qui précèdent , et non de la longueur ou de la brièveté de la dernière syllabe qui était glissante dans les deux mots et par conséquent fort peu sensible. Voyez au §40, le mot de Cicéron sur la quantité des dernières syllabes.
It's vers latins comme nos propres vers qui nous fait parler ainsi.
Nous mettons à la fin de nos vers des repos très-forts, d'autant plus inarquùs que la rime s'y trouve, qu'ainsi le vers est un tout complet, clos de toutes parts et a'une harmonie si serrée qu'elle domine le discours mùme et en détermine d'avance les points d'arrêt Dans le système ancien , le vers n'était pas quelque chose d'existant par soi ou de tellement absolu dans sa composition, qu'il pût rendre telle ou telle ponctuation obligatoire. C'était une division particulière dans un discours rhylhmé, division qui réglait bien une fois pour toutes la nature et le nombre des pieds, mais qui n'influait pas autrement sur le langage, et se prétait par conséquent comme nos membres ou incises de périodes à tous les accidents du dialogue ou du discours K
Cela compris, il est facile de s'expliquer et de reproduire par la prononciation les licences dont je parle.
Les élisions d'un vers à l'autre sont très-naturelles dans un système où le repos à la lin du vers n'est pas exigé. Dans cet exemple de Virgile':
Et magnosmembrorum artus, magna ossa, lacertosque Exuit ;
s'il y a une élision de rum devant arius, de' gna devant ossa, pourquoi n'y en aurait-il pas une de que devant exuit, puisque cette phrase se prononçait d'une teneur et sans s'arrêter après lacertosque?
1. Thèses sur quelques points des sciences dans l'antiquité, n' XI, p. 347.
2. yEn., V, 422. 11 montre à nu ses membres puissants, sa large fissature et ses bras vigoureux.
Qu'était-ce d'ailleurs que l'élisiondansla réalité? Nous supposons que, comme chez nous, elle faisait disparaître la syllabe élidée : mais cette idée, comme tant d'autres, s'est produite d'après notre manière de prononcer les vers français. Selon toute probabilité, la syllabe élidée se prononçait encore, seulement elle n'était pas comptée dans les vers*; ce qui se conçoit d'autant mieux que oiétait toujours une syllabe glissante, et que l'oreille alors n'y faisait pas attention.
Le seul privilège de la fin du vers en ce point, c'est que l'élision n'était pas obligée, et que la plupart du temps même on ne l'effectuait pas : mais elle restait loisible si le poète en avait besoin pour la mesure de son vers.
Maintenant quel en était l'effet à l'oreille? car une raison abstraite ne suffit pas ici. La cadence du vers était-elle détruite par cette syllabe de plus qu'elle y amenait? Non, assurément. Virgile dit en parlant des messagers envoyés par Énée au roi des Latins -:
Jamque, iter eraensi, turres ac tecta Latinorum Ardua cernebant.
Le premier vers est hypermètre, puisque la mesure en eût été complète si le poète avait mis tecta Latini, la maison de Latinus. Il y a ici Latinorum, qui a une syllabe de plus. Mais ce n'est pas tout; l'accent se déplace et tombe, non plus sur ti, mais sur no. La et ti sont alors des syllabes glissantes qui se prononcent avec une très-grande rapidité , de sorte que l'harmonie du vers n'est pas sensiblement atteinte. On peut en faire
1. A. Gell. Noct. au., VII, 20. Voyez nos Thèses supplémentaires , n° VIII, éclaircissement v.
2. ^n.. VII, 160. Ayant presque achevé leur route , ils voyaient déjà les tours et les toits élevés des Latins.
rex|»érience en prononçant successivement le vers hypermètre de Virgile, après le môme vers réduit à sa joste mesure.
Jamque Iter | eniénsi ] tiirres | ac tôcta | Latini. Jamque ilcr j eménsi | lûrre.s | ac técla ] Latinôrum.
L'harmonie est absolument pareille , si ce n'est qu'au lieu de la brève réelle la, on fait entendre les deux semi-brèves réelles lati qu'on accélère d'autant. C'est comme quand dans la musique on met deux doublescroches au lieu d'une croche. Cela ne change pas le rhylhme.
Il y a des vers hypermètres qui n'élident pas leur dernière voyelle. Virgile dit dans VÈnéideK
Assuetae ripis volucres et fluminis alvco,
Alveo est un amphimacre: mais l'accent portant sur l'a, les deux dernières syllabes sont glissantes, si bien que l'oreille en est frappée à très-peu près comme d'un spondée.
On voit enfin comment Virgile a pu laisser dans l'Enéide tant de commencements de vers non terminés. Sans doute le temps lui a manqué pour les compléter; et en cela il ressemble à tous les poètes qui n'ont pas pu revoir leurs ouvrages. Mais il y a cette différence qu'en français des vers non achevés ne sont rien du tout comme vers ; ce sont des incises qui ne se lient à rien et qui nous frappent désagréablement par leur chute sans harmonie. Ce n'était pas la même chose chez les Latins. Ajoutés aux vers précédents, ces rejets continuaient le rhythme total et donnaient en quelque façon
l. vu, V. 33. Les oiseaux accoutumés aux bords et au courant du Heuve.
des vers de sept, huit, neuf pieds, au lieu de six. Ils conservaient toujours à peu près l'harmonie générale et n'avaient rien de disparate ^ On s'assure de cette difTérence en prononçant à la façon des Romains quelqu'un de ces bouts de vers laissés incomplets par Virgile, avec le vers entier qui le précède , par exemple :
Tâlibus Ilîoneus. Cùncli simul ôre fremébant Dardânidae*.
La cadence n'est pas rompue le moins du monde.