‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 39 sur 82 · SYSTÈME FRANÇAIS, STANCES · texte numérisé non relu

SYSTÈME FRANÇAIS, STANCES

Pour nous, notre système est autre. Nous appuyons sur la dernière syllabe sonore de nos vers. Nous y appuyons d'autant plus que celte syllabe porte la rime et la fait sentir. Il a donc fallu qu'il y eût un repos à la fin , et de même à la césure ; et toutes les fois que ce repos ne sera pas possible, on peut être assuré que le vers n'aura qu'une mesure boiteuse ou que l'oreille ne sera pas satisfaite.

On en trouve un exemple curieux dans la jolie comédie de L'hôtel garni de Désaugiers et Gentil , où les poètes ont placé un personnage qui a la manie d'employer cette formule: Je vous prie de le croire. Comme les règles de notre versification n'admettent pas cette suite de mots dans un vers régulier, les auteurs ont placé je vous prie à la fin du vers et de le croire au commencement du suivant.

Je suis votre valet, Madame ; je vous prie '

De le croire (se. 4).

1. De quelques points des sciences dans l'antiquité, n° XI, p. 347. 7.Mn., I, V. 559. Ainsi parla llionée : cependant tous les enfants, (le Dardanus frémissaient.

Il eut l'effronterio De m'appi'ier fripon. — Vous fripon! — Je vous prie De le croire {ib.).

Toute ma vie Je fus un honnête homme, et moral, je vous prie De le croire (se. 11).

On reconnaît tout de suite, à la simple lecture, que si l'on s'arrête à je vous prie, les vers sont réf^uliers et les rimes sont entendues; mais la prononciation est mauvaise, puisqu'il est ridicule de prononcer je vous prie de le croire avec un repos au milieu. Si au contraire on prononce correctement et d'une teneur je vous prie de V croire, il n'y a plus ni rime ni cadence. Le vers disparaît à l'oreillcDe là cette règle si bien exprimée par Boileau dans son Art poétique (I, 138).

El le vers sur le vers n'osa plus enjamber

Le même sentiment nous a fait suspendre le sens, à l)lus forte raison, à la fin de nos strophes; et c'est ainsi que nous avons eu proprement des stances, c'est-à-dire des groupes composés de vers semblables ou symétriques, revenant dans le môme nombre et dans le même ordre, présentant un sens complet, et coupés à l'intérieur par des repos semblablement espacés.

Il ne me semble pas douteux, d'après cette définition, que l'harmonie de la stance est plus complète que celle de la strophe antique. Sans doute il y a de très-jolies strophes : la saphique, l'alcaïque et d'autres méritent notre admiration : mais elles n'ont pas les divisions de nos stances, et il faut bien avouer que les rejets ou enjambements altèrent un peu, sinon l'ensemble du rhythme, du moins la symétrie de la cadence.

Je dois à ce [iropos relever une inadvertance assez

grave deBoissonade*, que nous avons vu (p. 5) si grand admirateur de la langue grecque, et beaucoup plus sévère pour la langue latine. Ici c'est cette dernière langue qu'il va défendre. Il rappelle le jugement de Voltaire, qui, comparant les vers si connus de Malherbe :

Le pauvre, en sa cabane où le chaume le couvre,

Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre,

N'en défend pas nos rois.

à ceux-ci d'Horace, dans la quatrième ode du premier livre :

Pallida mors aequo puisai pede pauperum tabernas Regumque turres. 0 béate Sexli....*^

disait : que le poëte français «■ finit sa stance par une image pompeuse, et qu'Horace laisse peut-être tomber la sienne avec o béate Sexii ! » Boissonade répond : a Cette critique est entièrement inexacte. Voltaire aura été trompé par une faute de ponctuation dans l'édition dont il se servait. La phrase d'Horace finit à turres. Les mots 0 béate Sexti sont les premiers de la suivante. »

Cette réponse ne répond à rien du tout. Voltaire n'a pas parlé de la phrase; il a parlé de la stance. C'est précisément parce que o béate Sexti n'appartient pas à la même phrase qu'il finit mal la stance. Il est très-vrai que la strophe latine n'en est pas gâtée , parce que le système prosodique des anciens se contentait dans les strophes de l'harmonie qu'il maintenait dans les vers. Pour nous, nous y avons ajouté quelque chose, savoir :

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