PRÉTEÎVDL'E IMPORTANCE DES SYLLABES LO>GUES OU BRÈVES
N° 83. Horum pedum nullus non in orationem venit; sed qao quique sunt temporibus pleniores , longisque syllabis magis stabiles, hoc graviorem faciunt orationem; brèves celerem ac mobilem. « Tous ces pieds peuvent entrer dans le discours ; et plus leurs temps sont larges, ou plus leurs syllabes longues font qu'on s'y arrête, plus aussi le discours a de gravité. Les syllabes brèves le rendent plus rapide et plus mobile^ » — Je ne crois pas qu'on trouve aucun passage ancien où
l. Cicéron dit dans son Orator (LV! et suiv.) quelque chose de semblablCj mais qui n'est pas plus vrai dans le sens littéral.
reflet des brèves et des longues semble plus précisément indiqué. Souleinent de quelles brèves et de quelles longues parle l'auteur? Ce qu'il dit est vrai des longues et des brèves réelles, non pas par leur propre nature, mais parce que l'orateur, insistant davantage sur les parties importantes, prononce alors plus lentement, et qu'il court plus légèrement sur celles qui veulent être dites avec rapidité ^ C'est là un eiïet de langage qui vient du sentiment de l'orateur, et non de la constitution de la langue.
Ouintilien ne paraît avoir en vue que les longues et les brèves prosodiques, eu quoi il est facile de voir qu'il se trompe. Les brèves et les longues prosodiques n'ont aucun elï'et sur la rapidité du discours, de même qu'en musique on peut mettre des blancbes ou des noires sur les syllabes d'un vers ou d'une phrase; l'oreille n'y trouve ni plus ni moins de lenteur ou de rapidité. On s'en assure par l'air Au clair de la lune, cité nlus haut (p. 46) : les quatre premières syllabes Au
air de la prennent juste le môme temps que les^deux dernières lu-ne; mais le discours ne nous semble pas pour cela marcher plus vite parce que le rhythmene change pas. C'est en effet le rhythme plus ou moins pressé qui nous fait juger le langage plus ou moins rapide: et le rhythme à son tour dé[)end, non des syllabes longues ou brèves, mais des syllabes accentuées. Si l'on série un peu le discours, ces sjllabes sont plus voisines les unes des autres, le rhythme s'accéière et l'oreille en est avertie, tandis qu'elle ne l'est pas du tout par le simple rapport d'un à deux, que la métrique établit entre les brèves et les longues -.
1. luierdum enim cursus est in oratione incitalior, interduio molerata iiigressio. (Cic, Ora(., LIX, n" 201).
2. Cela est si vrai que les musiciens emploient ce mot serres dans
C'est ce que Ton peut voir avec évidence dans V Amour médecin (II, 5), où les deux docteurs Macroton et Bahis donnent leurs avis sur une maladie. L'un traîne ses mots et espace toutes ses syllabes, l'autre va si vite qu'on a peine à le suivre. Ce sont là deux langages très-différents ; mais personne n'attribuera leur différence au choix que l'un ou l'autre fait de syllabes longues ou brèves, comme le texte latin le donnerait à croire.
Quintilien a donc voulu parler de la plus ou moins grande vitesse de l'orateur dans renonciation des phrases. Il l'a attribuée, comme le faisaient toujours les anciens aux voyelles que la prosodie déterminait comme longues ou brèves. C'est une erreur qui se conçoit chez des gens prévenus ou dont les observations ont été mal faites: elle ne résiste pas à un examen sérieux.
Quintilien nous donne d'ailleurs lui-même le moyen de nous assurer qu'il se trompe. Après avoir parlé de ces pieds composés de plus ou moins de brèves ou de longues, il ajoute « que ces deux formes de langage (le lent et le rapide) sont utiles chacune en son lieu ; qu'un style lent et tardif, quand on a besoin de rapidité, serait aussi justement blâmé qu'un style rapide et sautillant quand il faut de la gravité. » Utrumque locis utile ; nam et illud, ubi opus est velocitate, tardum et segne, et hoc, ubi pondus exigitur, prœceps ac resultans, merito daninatur.
Comme précepte général, comme conseil sur l'accélération ou le ralentissement du parler, ces règles sont très-sensées assurément. Mais s'il s'agit de syl-
la musique instramentale, pour dire qu'il faut accélérer le mouvement, non pas pour mettre deux croches ou quatre doubles-croches à la place d'une noire, ce qui ne ferait rien du tout.
labes prosodiquement longues ou brèves, qu'il convient de préférer dans l'une ou l'autre circonstance, il est difficile de rien trouver de plus absurde et de plus contraire à la pratique des orateurs.
Je prends dans l'oraison pour Milon, le premier alinéa, qui a 152 syllabes (en omettant les noms propres). J'y compte 91 longues par nature ou par position, et 61 brèves; autrement dit les longues y sont au nombre de 60 pour 100, et les brèves de 40. Notez que c'est un exorde, la partie du discours où les anciens reconunandaient avec raison de mettre le plus de calme, d'employer le style le plus orné, le plus flatteur pour se concilier tous les esprits.
Je passe au chap. X, n° 28. Milo autem quum in senatu fuisset eo die , etc. C'est une narration où tout le monde sait qu'il faut être rapide ; et Cicéron l'est en effet. Il représente Milon dans son carrosse avec sa femme, et un cortège qui n'avait rien de guerrier; et d'une autre part Clodius, qui est au contraire à chevdl,vêtu et armé de manière à faire facilement un mauvais coup. Si le précepte de Quintilien est juste, nous allons voir ici abonder les brèves. Comptons les syllabes : il y en a 204; les longues sont au nombre de 128, les brèves de 76 seulement, c'est-à-dire qu'il y a sur 100 syllabes, 38 brèves et 62 longues, ce que nous avions trouvé pour l' exorde; ou, s'il y a quelque différence, c'est un peu plus de longues où sa théorie voudrait plus de brèves.
Veut-on pousser plus loin la décomposition? On trouve que la première partie de cette narration, consacrée à Milon a 57 longues et 33 brèves; la seconde, où est dépeint Clodius, a 71 longues et 43 brèves, c'està-dire que rapportées au nombre 100, il y a dans l'une 63 longues et un tiers, et 36 brèves et deux tiers. Dans
l'autre on trouve 62 longues et un tiers, et 37 brèves et deux tiers; c'est-à-dire en résumé toujours la même chose.
Ce calcul n'était peut-être pas nécessaire. Il est a priori évident que l'orateur emploie les mots de sa langue comme ils se présentent pour le besoin du sujet; que jamais il ne passera son temps à chercher des syllabes brèves pour accommoder son langage à la rapidité de sa pensée, des syllabes longues pour en peindre la majesté; et qu'ainsi les longues et les brèves se retrouveront dans tous les discours à très-peu près dans le même rapport où elles sont dans la langue ellemême. Si j'y ai insisté ici, c'est pour montrer avec quelle facilité nous acceptons les impossibilités et les sottises, quand nous les trouvons chez les anciens'. Il était bien facile de s'assurer, soit par le raisonnement, soit par l'expérience, que le conseil de Quintilien, entendu dans son sens littéral, était faux ou même insensé. Personne, cependant, que je sache, n'en a fait l'observation ; personne surtout n'a expliqué que cette erreur venait de la confusion des diverses modifications de la voix, ou de la réunion de ces effets si divers sous le seul terme de brèves et longues prosodiques.