‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 44 sur 82 · NOUVELLES ERREURS SUR LES PIEDS PROSODIQUES · texte numérisé non relu

NOUVELLES ERREURS SUR LES PIEDS PROSODIQUES

En relevant dans ce chapitre ce qui nous intéresse spécialement ici, c'est-à-dire ce qui se rapporte aux

1 . Une fois qu'un livre est consacré par l'usage public, dit Wolff, le respect dont il est entouré nous empêche d'y voir ce qui peut s'y rencontrer dabsurde ou de ridicule. A. Maury, Croyances et légendes, p. 269, 2' édit.

sons et à la mesure de la parole, nous trouvons encore quelques propositions qui demandent à être examinées de près.

Quiutilien déclare (n" 84) a qu'il y a des brèves plus brèves et des longues plus longues que d'autres, » et longis loiigions et brevibus sunt breviores syllabœ. — Sans doute, c'est ce que l'expérience atteste, et qui prouve que considérée par rapport à la prononciation, la règle prosodique n'a jamais eu de réalité. «■ Cependant, ajoute-t-il, il n'y a pas de brève de moins d'un temps, ni de longues de plus de deux. » — Certainement; telle est la convention faite pour la mesure des vers : car rien n'est moins exact s'il s'agit de la durée réelle des syllalies. Nous savons en eflet que quelques grammairiens en admettaient de trois et de quatre temps (p. 53); et lui-même nous dit (n° 94) que quelcpies-uns, dont il ne paraît pas s'éloigner, « comptaient la dernière longue pour trois temps, » quo moli quidam longx uUimai tria tempora dcderunt.

Il s'étonne (n° 87) que les plus savants hommes soient en désaccord dans le choix des pieds qu'ils croient le mieux terminer ou commencer les phrases. En effet ce dissentiment est très-ridicule pour ceux qui ont étudié à ce point de vue les phrases des orateurs anciens, et reconnu la fausseté des reconnnandations faites K II l'est surtout pour ceux qui, comme nous, savent que ces [lieds, en tant que formés de brèves et de longues, n'ont pas d'inlluence directe sur l'harmonie du langage. Quant à ceux qui y voient la cause pre-

1. Voyez dans Valerius Probus (Putsch. 1489) et dans le livre de Marlianus Capella sur la rhétorique [de pedibus), la preuve de l'attention puérile t(ue les rhéteurs donnaient, en dépit de la pratique des orateurs, aux commencements ou aux fins de phrases monosyllabiques, disyllabiques, trisyllabiques, etc.

mière de cette harmonie, n'est-il pas naturel qu'ils recommandent les pieds qu'ils ont vu commencer ou terminer certaines phrases dont l'ampleur et la cadence les avait particulièrement frappés? Quintilien ne fait pas autre chose dans tout ce passage que de louer ou de blâmer certains pieds. Est-il convenable de signaler un défaut chez les autres pour y tomber au même instant?

Après un certain nombre de définitions connues et de remarques trop souvent fausses ou puériles, QuintiUen donne ces exemples (n° 97) : Fit forte criminis causa; molle archipiratae; mollius si tribrachys prsecedatf facilitâtes, temeritates. « Criminis causa est fort; archipiratx est mou ; s'il y a trois brèves au commencement du mot, facilitâtes^ temeritates^ il est encore plus mou, » — Quel peut être le sens exact de cette phrase? La douceur et la dureté dans le langage ne viennent pas de la longueur ou de la brièveté des voyelles, mais des consonnes simples ou multiples. Dans criminis causa, il y a deux consonnes doubles; il n'y en a qu'une dans archipiratse ; il n'y en a pas dans facilitâtes j temeritates. Si forte, molle, mollius signifient précisément fort, mou, plus mou, les consonnes de ces mots expliquent la sensation qu'éprouvait l'auteur : les longues et les brèves ne l'expliquent pas du tout.

D'un autre côté criminis causa comprend deux mots, tandis que les autres exemples n'en ont qu'un. Quintilien remarque cette différence, mais il l'explique mal (n° 98). Est quoddam in ipsa divisione verborum latens tempus : a II y a dans la division même des mots un temps qui n'est pas apparent. » — Ce n'est pas un temps; c'est un accent de plus. Le prétendu tempus latens consiste en ce que cri est allongé, puisqu'il est accentué ; mais cet allongement n'est pas du tout dans

la division des mois, puisque l'oreille entend cri.... minis cau...za, comme si miniscau étail un seul mot.

N°'94 à 108. — Applicalion des mômes idées à divers pieds prosodiques avec les exemples à l'appui. On est frappé dans toute cette discussion de l'inconsistance des préceptes et de l'incertitude où ils nous laissent. Quinlilien l'a si bien reconnu lui-même, qu'il nous dit (n° 109) : B En énumérant les pieds précédents, je n'ai pas prétendu faire une loi d'écarter les autres; j'ai seu- Jement montré ce qui paraîtrait le meilleur dans un cas donné, » et puis il revient encore aux mêmes idées, pour nous redire (n° 112) : « En traitant cette matière, mon intention n'est pas que l'orateur, dont les paroles doivent avoir une certaine vigueur naturelle et couler toujours comme de source, se consume éternellement à mesurer des pieds et à peser des syllabes : car cela est d'un misérable écrivain et qui ne s'occupe que de minuties ^» Non ut oratio.... dimetiendis pedibus ac perpendeiidis syllabis consenescat : nam id cura viiscri, tum in minimis occupati est. — A la bonne heure : mais alors pourquoi donner tant de soins et tant de temps à ce qui, de votre aveu, n'aboutit qu'à des niaiseries?

N"' 114 à 130. — Bonnes observations, en les prenant comme conseils généraux, mais qui manquent absolument d'une application directe et précise. D'ailleurs elles ne touchent pas au sujet que je traite ici.

N° 131. — Quintilien revient à ses anciennes idées sur les brèves et les longues. « Les syllabes longues conviennent aux endroits graves, sublimes, ornés; il faut de l'étendue aux passages doux; les passages élevés aiment surtout les voyelles éclatantes; au contraire

1. Traduction Je Gédoyn à qui j'emprunte aussi la traduction det; passages qui suivent.

es syllabes brèves conviennent mieux aux arguments, à la division, aux traits de raillerie, à tout ce qui approche plus du discours familier. » — Tout cela veut dire, selon moi, que l'orateur, quand il rencontre ces divers caractères dans les parties de son discours, cherche à les faire ressortir par des inflexions de voix qui produisent les effets signalés ici. Car s'il fallait entendre toutes ces phrases dans le sens littéral, qu'y aurait-il de plus misérable et même de plus sot que d'aller, pour ainsi dire, à la chasse des longues pour les endroits majestueux , à celle des a et des o pour les passages éclatants, à la pêche des brèves pour les morceaux serrés ou plaisants?

D'ailleurs où trouve-t-on dans les orateurs la preuve de ces assertions bizarres? Il y a chez eux des passages de tous ces caractères : qui jamais y a pu montrer ces différences matérielles soit dans la quantité des syllabes, soit dans le choix ou l'exclusion des voyelles sourdes ou sonores? Quintilien veut que dans l'argumentation on multiplie les brèves. Je prends dans la Milonienne le ch. XXI, n° 55, Age nunc iter expediti latronis, etc., oii Cicéron veut prouver que c'est Glodius qui a attaqué Milon. J'y trouve 212 syllabes, en y comprenant cinq douteuses. Il y a 124 longues et 83 brèves; toujours ce rapport déjà trouvé de 60 à 40 ou de 3 à 2. Que valent en présence d'un fait aussi constant et qui dépend essentiellement du dictionnaire de la langue, tous ces préceptes en l'air sur la recherche des syllabes de telle ou telle nature?

N°- 134 à 137. Retour sur la prétendue différence et le choix des pieds métriques: suite d'erreurs et de contradictions. J'en donnerai quelques exemples.

« La narration, dit Quintilien (n° 134) veut des pieds plus lents (tardiores) et en quelque façon plus mo-

lestes. » — Coranicnt la nnrration, qui doit ôtrc rapide, exige-f-ellc des jtieds i)lus lents? Je ni'iin;i<i:ine que le rhéteur aura chcrclié quelque narration qui lut remplie de brèves, et que ne l'ayant pas trouvée, il aura fait sa théorie tout exprès pourexpliqucrcninmenties longues et les brèves y étaient toujours dans ce rapport à peu près invariable de 3 à 2. En eiîet, il nous dit (ibid.) que « la narration a pour objet de nous instruire et de nous graver les choses dans l'esprit, ce (jui n'est pas du tout l'affaire de gens qui se dépèchent, » quod minime feslinaniium opits est. — L'avocat d'une mauvaise cause se raccroche aux plus mauvaises raisons.

Quintilien veut (ii° 135) que « les arguments qui sont toujours vifs et serrés emploient les pieds les plus prompts, mais non pas pourtant les trochées* qui, il est vrai, sont rapides, mais n'ont pas de force, » qux celeria quidem, scd sine viribus sunt. — Comment et pourquoi ces trochées n'ont-ils pas de force? « Parce que, répond-il, bien qu'ils soient môles de longues et de brèves, ils n'ont pas plus des premières que des secondes. » — Voilà une fameuse raison. Au numéro suivant (136), nous lisons que les pensées sublimes aiment l'ampleurdudactyleetdupéon, quoiqu'ilssoient pourla plus grande partie composés de brèves. » — Conciliez cela, si vous le pouvez. Le dactyle et le péon ayant l'un deux fois et l'autre trois fois autant de brèves que de longues, devraient faire courir et sautiller le discours; et point du tout, ils lui donnent de l'ampleur et de la sublimité !

Au même endroit, le rhéteur loue l'ïambe et le préfère beaucoup au trochée « parce qu'il monte de la

1. Par trochées Quintilien entend souvent les tribraques: ici, comme un le verra tout à l'heure , il parle du trochée ordinaire, d'une longue suivie d'une brève.

brève à la longue, tandis que le trochée descend de la longue à la brève. . - A ce compte-là, il devrait bien plus opposer les effets des péons, dont le premier a la longue à la première place, tandis que le quatrième la met a la dernière ; et il ne les distingue pas •.

C'est là il faut le dire, une logomachie perpétuelle. L auteur frappé des divers effets du discours prononcé et mcapable d'assigner ies éléments dont les combinaisons diverses affectaient l'oreille de mille et miUe façons, a voulu tout expliquer avec ses brèves et ses longues prosodiques. Alors, comme ces physiciens anciens qui n'admettaient qu'un seul principe, il a dit tantôt blanc, tantôt noir, s'endormant lui-même et endormant ses lecteurs avec des explications de fantaisie et ne s apercevant pas des contradictions et des nonsens où il tombait.

La véritable explication de tout ce qui précède est est au no 138 : . Pour tout dire en un mot, dit Quintilien. Il faut que la composition soit à peu près telle gue la prononciation. Est-ce que dans l'exorde nous ne sommes pas naturellement modestes, si ce n'est lorsque dans une cause criminelle, il faut enflammer la colère des juges et soulever leur indignation contre l'accusé^ l)ans la narration, ne sommes-nous pas expressifs ei abondants tout à la fois; vifs et animés dans les arguments ce qui paraît même à notre action ; coulants et d.tlus dans les Jieux communs et dans les descriptions-

fores? '' 'n'"" 'r '"''^^"^"■^ ^-« '- épilogues ? . - Oui, sans doute, nous pouvons être tout

cela : mais pour exprimer ces divers sentJments parles

mflexions de la voix, il faut profiter de tous les moyens

1. Cicéron et Quintilien semblent n'admettre que ces deux céons la ; Ils ne parlent ni du second ni du troisième. ^

lie la nature nous donne, du son des lettres, de leur accentuation, des variations du grave à l'aigu, de la longueur et de la brièveté réelles des syllabes. Il faut encore, et l'orateur n'y manque pas, tantôt presser, tantôt ralentir la diction, prononcer ici à pleine voix, là à voix basse, etc. Celui qui veut tout réduire aux valeurs prosodiques des syllabes, ou, ce qui revient au môme, aux pieds métriques, non-seulement se trompe de toute nécessité, mais il débite avec emphase les idées les plus contradictoires et les plus folles, par exemple, que le trochée manque de force, lorsque précisément chez lui l'accent porte sur la longue, et que le plus bel exemple que Cicéron donne d'une cadence majestueusement puissante est précisément celle qui se termine par le dichorée comprobavit *.

Mais il est inutile d'insister davantage sur des erreurs si évidentes. Ce qui résulte de notre examen, c'est assurément qu'il faut recueillir avec soin et lire ce I qu'ont dit les anciens ; mais à la condition de compa- : rer leurs témoignages aux choses elles-mêmes, et de ne jamais rien accepter d'eux qui contrarie ou renverse la nature. Quintilien nous en donne lui-même le précepte, quand après avoir ramassé tant d'erreurs et donné tant de conseils contestables, il ajoute (n° 120) : «Tout cela, vous le ferez bien mieux guidé par la nature que par l'art. » Facias quidem natura duce melius quam arte. — Voyons donc toujours ce que la nature fait faire ; et quand l'expression des anciens ne s'y accorde pas, soyons sûrs que c'est qu'ils se sont trompés, ou que nous-mêmes nous nous trompons en leur attribuant un sens qui n'était pas le leur.

1. Hoc dichoreo tantus clamor concionis excitatus est, ut admirabile esset. Cic, Oral., LXIII, n" 214.

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