‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 45 sur 82 · DÉFINITION. EXEMPLES. CONSEIL DE DELILLE · texte numérisé non relu

DÉFINITION. EXEMPLES. CONSEIL DE DELILLE

Je crois devoir dire im mot de l'harmonie imitative qu'on a aussi, depuis le seizième siècle, voulu trouver chez les anciens, particulièrement chez "Virgile. Là, comme bien souvent, les érudits ont mis leur imagination à la place des faits, et ils ont supposé dans la langue des Romains des qualités que les Romains euxmêmes n'y soupçonnaient pas. Tâchons de réduire ces opinions à ce qu'elles peuvent avoir de vrai.

Il arrive quelquefois qu'un auteur cherche à peindre les objets par le son des mots qu'il réunit dans ses phrases. C'est en cela que consiste ce qu'on appelle VHarmonie imilative.

Elle diffère de YOnomatopée en ce que celle-ci forge ses mots à l'imilation des sons naturels, comme coucou, trictrac, roucouler, etc.; tandis que l'harmonie imitative choisit et arrange entre eux, pour obtenir le même résultat, les mots déjà reçus dans la langue.

On ne peut douter d'abord que les poètes même les

] . Ce chapitre est le résumé, avec des exemples et des applications nouvelles, d'une dissertation insérée dans la iîeiue de l'instruction pu- Uique du 15 septembre 1846, reproduite dans les Thèses de grammaire, n° XYI.

|i|iis élevés n'aient quelquefois cherché ou, au moins, rcnrontré ces eflets. Virgile, par exemple, écrit dans SCS Géorgiqucs (I, v, 143), en parlant de l'invention de la scie et de la lime :

Tum ferri rigor atque argutae lamina serrae * ;

et prohablement les r, accumulées dans ce vers, ne s'y sont pas trouvées sans intention. Racine dans Andromaquc (V, 5), fait dire à Oresle;, quand il croit voir les furies :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tôtes ?

Et certes, si Racine n'avait pas vu dans ces s répétées une certaine imitation du sifflement des serpents, il n'eût pas laissé subsister un vers qui ne serait plus remarquable que par sa dureté.

Ainsi quelque jugement qu'on porte du moyen, il est difficile de nier que les poètes ont cherché quelquefois leurs effets dans l'harmonie imitative. Delille nous en fait même un précepte dans les vers suivants qu'il donne en môme temps comme exemple :

Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore ;

Qu'un doux ruisseau murmure un vers plus doux encore.

Entend-on de la mer les ondes bouillonner?

Le vers comme un torrent en roulant doit tonner.

Qu'Ajax soulève un roc et le lance avec peine,

Chaque syllabe est lourde et chaque mol se traîne :

Mais vois d'un pied léger Camille effleurer l'eau ;

Le vers vole et la suit aussi prompt que l'oiseau.

Delille recommande d'une manière générale ce qui

1. Alors fut trouvée la dureté du fer et la lame de la scie grinçante.

très-certainement ne s'est trouvé que par hasard et fort rarement chez les bons poètes : et l'on peut assurer qu'en effet nous avons chez nous fort peu d'exemples de cette harmonie imitative. Mais chez les anciens dont nous ne savons pas prononcer les vers, c'est tout autre chose. Depuis le seizième siècle surtout, on a imaginé chez eux mille exemples de cette prétendue harmonie dont les grammairiens grecs ou latins ne nous parlent pas ; et chacun enflant ou adoucissant sa voix, selon la signification du vers qu'il récitait, a tâché d'y faire sentir la pensée même qui y était exprimée.

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