‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 46 sur 82 · EXEMPLES DE PRÉTENDUE HARMOME IMITATIVE ANCIENNE · texte numérisé non relu

EXEMPLES DE PRÉTENDUE HARMOME IMITATIVE ANCIENNE

Je me souviens que quand je commençais à expliquer VIliade, nos professeurs insistaient beaucoup sur ce vers où Homère représente Ghrysès repoussé par Agamemnon, et marchant le long de la mer :

Bt) S'âxÉiov Trapà 6iva TtoXusXoiffêoto ôaXadffvjç.

Le sens littéral est ; « Il allait en silence suivant le rivage de la très-bruyante mer. » Cette opposition du bruit des flots et du silence du prêtre échauffant l'enthousiasme du professeur, celui-ci tâchait de le faire passer dans l'âme de ses élèves et prononçait en grossissant majestueusement sa voix : « Bê dakéone paratind poluflôhisboïô talassaisse.

Ce vers du reste excitait depuis longtemps l'admiration des érudits, puisque Andrieux l'a mis tout entier dans sa comédie du Trésor (II, 4), où un jeune homme qui veut se faire passer pour sorcier, le récite comme du grimoire, devant une femme avare et crédule.

Mais ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette harmonie

iiiiitalive que nous cherchons à y faire sentir par notre prononciation de voyelles larges et de diphlhongues lidiirsoullées, s'évanouit entièrement par l'iotacisme (les Grecs modernes. Los sons changent al)solaineiit, et non-seulement les sons, mais la place des syllabes ucentuées; si bien qu'il est impossible de reconnaître 11' môme vers dans cette nouvelle expression : Vî dakè nrathî napoliflis inothalas sis.

in vers latin où nos professeurs ne trouvaient pa? moins d'harmonie imitalive que dans le vers d'HoiiiÎTC, c'est celui où Virgile dans VÉnéide (II, v. 53), re[)résente Laocoon détournant les Troyens de recevoir chez eux le cheval de bois, et donnant un furieux coup de lance dans les flancs de cette énorme machine.

Insonuere cavae gemitumque dedere cavernae'.

Je n'ai pas besoin de dire que l'on traînait la voix tant qu'on pouvait, et qu'en appuyant sur les finales, on faisait entendre les sons que nous représenterions en français par : Insonmré cdvé jémitom'kué dédêré caverne.

Ce vers ainsi prononcé, avec cette multitude d'c fermés à la fin des mots, m'avait toujours semblé d'une monotonie un peu fatigante : mais enfin j'acceptais l'inconvénient, croyant que c'était le moyen qu'avait choisi le poëte pour produire un effet iniitatif. Je fus fort désappointé plus tard, quand j'appris que la prononciation des Romains était tout autre qu'on ne ine l'avait dit : que tous ces e finaux s'affaiblissaient et s'effaçaient presque enîièrement à l'oreille, puisqu'ils étaient tous

1. Ses profondes cavernes résonnèrent du coup et firent cntendi-e un long gémissement.

syllabes glissantes; et que le vers entier devait être accentué ainsi qu'il suit :

Insonuêre câvae gemitùmque dedêre cavérnae.

L'harmonie imitative s'évanouissait sans doute; mais la véritable harmonie y gagnait beaucoup; et le vers me semblait bien meilleur.

Je conclus de là qu'il est insensé de parler de l'harmonie imitative dans une langue qu'on ne sait pas prononcer. Quand les Grecs ou les Latins nous annoncent un effet senti par eux, nous pouvons les croire'. Mais quand nous-mêmes nous prétendons découvrir chez eux des effets de sons particuliers, il est sûr que nous nous trompons, puisque ces sons n'existaient pas en grec ou en latin tels que nous les énonçons, et qu'ainsi nous bâtissons sur le vide.

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