‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 47 sur 82 · PRÉTENDUE DIFFÉRENCE DES SPONDÉES ET DES DACTYLES · texte numérisé non relu

PRÉTENDUE DIFFÉRENCE DES SPONDÉES ET DES DACTYLES

Par suite de cette ignorance de la vraie prononciation latine, on a souvent attribué aux syllabes une puissance qu'elles n'avaient pas. On a pris pour quelque chose de réel, comme nous l'avons vu, les noms

1. Encore faut-il que ce qu'ils nous rapportent ne soit pas absurde. Démétrius de Phalère, par exemple, écrit: « Quand Platon parle des instruments de musique, de quelle charmante manière il approprie ses nombres à sa pensée ! Dans les mots, par exemple, -/.ai au xax 'àypoyç toïç uo'.[aÉ(7i Gvç\.y% àv -viç ei-/), l'arrangement particulier de la phrase produit une belle imitation du son de la syrinx. Pour s'en convaincre il ne faut que changer l'ordre des paroles. » (Trad. de Boissonade, t. II, p. 502). La syringe est la flûte de Pau ou flûte à sept tuyaux. Figurez-vous, si vous le pouvez, une phrase qui imite très-bien le son d'une flûte à sept tuyaux : et c'est sur de pareils témoignages qu'on veut bien souvent nous faire admirer la mélodie des langues anciennes !

de brèves et de longues; et l'on nous a répété que les brèves donnaient de la ra[)idilé au vers, que les longues lui donnaient de la lenteur. C'est déjà bien ridicule; car comme il faut deux brèves pour remplacer une longue, et que les valeurs sont ainsi lliéoriquement égales, il est évident que d'une façon ou de l'autre, il n'y a ni vitesse ni lenteur produite. Mais voilà ce qui arrive quand on veut juger des sensations d'après des conceptions ou des raisonnements abstraits : on se perd dans les suppositions les plus extravagantes. Il n'y a pas un érudit, qui, s'il entendait prononcer bien en mesure, selon ce système, un vers grec ou latin, ne reconnût que sa composition en dactyles ou en spondées ne faisait rien à sa vitesse. Comme l'expérience manquait, on a cherché à la remplacer par des considérations de valeurs ou de nombres ; et l'on a écrit que les dactyles étaient propres à peindre la légèreté, et les spondées, la gravité, la pesanteur. On a même trouvé quelques vers qui semblaient confirmer ces propositions, et l'on a, comme toujours, dissimulé les exemples contraires.

En étudiant les poèmes entiers, on voit qu'il n'y a rien de vrai ni de précis dans tout cela; que les poètes ont pris les mots comme ils se présentaient, pourvu qu'ils satisfissent aux règles prosodiques, sans chercher tel ou tel pied pour produire tel ou tel effet.

Le vers Jnsonuere, etc., que je citais tout à l'heure, en donne la preuve manifeste. Il est composé tout entier de dactyles. Si le dactyle exprime la légèreté, la vi* tesse, on n'a jamais fait un vers plus à contre-sens ; car ici rien ne bouge, et le gémissement que fait entendre ce grand coffre ainsi frappé, rend les Troyens immobiles de frayeur ou d'étonnement.

Un autre vers qui dans la même hypothèse ne serait

pas moins déplacé, c'est celui qui commence le dixième livre de VÉnéide.

Panditur interea domus omnipotentis Olympi.

« Cependant s'ouvre le palais du tout- puissant Olympe. » Rien ne doit être plus calme et plus majestueux que l'ouverture du palais de Jupiter ; et c'est avec le pied destiné, dit-on, à peindre la légèreté, la promptitude, que Virgile aurait exprimé ce mouveînent si noble et si posé !

Au contraire, quand, dans le troisième livre des Géorgiques (v. 92), le poëte nous représente Saturne surpris par sa femme, se changeant en cheval pour échapper à ses reproches, et remplissant le Pélion de ses hennissements, c'était le cas de multiplier les dactyles. Voici la description de Virgile; étudiez-eu les différents pieds, je vous prie.

Talis et ipse jubam cervice effudit equina Conjugis adventu pernix Saturnus, et altum Pelion hinnitu fugiens implevit aculo.

Il n'y a que huit dactyles ; il y a dix spondées; et il s'agit de la fuite d'un dieu sous la forme d'un puissant coursier. Si les nouvelles règles sont vraies, Virgile n'était, en fait de versification, qu'un faible écolier.

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