PRÉTENDUE HARMOME IMITATIAX DANS LES COUPES DU VERS
L'harmonie imitative n'a donc rien de réguher ni de général. Aussi plusieurs voyant que ces préceptes, soit sur le son, soit sur les modifications du son des lettres, ne pouvaient soutenir l'examen, ont entendu cette har-
inonie comme si elle consistait dans les coupes diverses que peuvent admettre les vers. C'est là changer absolument le sens du mot; car il n'y a rien d'imitatif dans k'ile ou telle coupe, tel ou tel rejet de vers grecs ou Litins, puisque ces rejets n'étaient pas sensibles. Aussi quand nous en parlons, c'est presque toujours eu égard à notre manière de prononcer nos propres vers. Voilà, on l'avouera, une singulière méthode pour juger des elïets de la poésie latine.
Combien de fois n'a-t-on pas dit que le ridiculus mus d'Horace, le exiguus mus et le procumbit humi bos de Virgile faisaient image S c'est-à-dire nous représentaient par ces monosyllabes la petitesse du rat, la lourde chute du bœuf. Mais c'est là une vaine imagination fondée sur ce qu'en lisant ces vers, appuyant toujours sur la dernière syllabe des mots, nous disons ridiculus.... mus, exiguûs.... mus, humi.... bôs, en détachant ces monosyllabes des mots précédents. Or en latin ces mots ne se détachaient pas; on entendait exi....guus mus, ridi....culusmûs, hû.... mibùs. Il n'y avait donc pas de monosyllabes pour l'oreille, ni par conséquent l'image qu'on en veut faire sortir. Aussi Quintilien et Macrobe, qui citent ces vers et qui en louent la justesse et la précision, ne disent pas un mot de cette terminaison monosyllabique sur laquelle s'extasient souvent nos professeurs'.
Voici du reste un exemple qui montrera combien les jugements que nous portons à ce sujet sont souvent peu solides. Tout le monde se rappelle ce beau passage
1. Voyez la Poétique de Vida, 1. III, v. 426 ; aprJs de longs conseils sur l'harmonie imitative, il rappelle précisément ces mots de Virgile.
2. Quintilien dit seulement {Inst. oraf., VIII, m, n° 20) que la terminaison monosyllabique n'est pas ordinaire dans les vers. En effet elle en déplace l'accentuation finale.
des Géorgiques (I, v, 316) où Virgile décrit un affreux orage. Il représente Jupiter lançant la foudre du haut des nuages, la terre tremblant devant lui, les bêtes s'enfuyant, les hommes épouvantés :
Et mortalia corda Per génies humilis stravit pavor : ille flagrant! Aut Atho, aut Rhodopen, aut alla Ceraunia telo Dejicit. Ingeminant auslri....
Pour quiconque lit ces vers en appuyant sur les voyelles accentuées comme faisaient les Latins, il est clair qu'il n'y a , dans ces enjambements continuels , rien qui sorte le moins du monde des habitudes de la poésie latine. Toutes ces phrases se suivent sans interruption, et l'harmonie qu'on peut appeler versifique n'en est aucunement troublée.
Si on les lit à la française, c'est autre chose. En nous arrêtant après corda , après ftagraiiti, après telo, nous formons autant de suspensions qui coupent ridiculement la phrase poétique; et nous supposons en conséquence à Virgile une intention qu'il ne pouvait guère avoir, celle de produire un certain effet, en sacrifiant l'harmonie habituelle de ses vers au plaisir de prononcer le latin comme nous le faisons aujourd'hui.
C'est du moins l'idée qu'a eue Delille qui a cherché à mettre dans sa traduction le mouvement qu'il croyait apercevoir dans le latin :
L'homme éperdu frissonne.
L'univers ébranlé s'épouvante.... Le dieu, D'un bras étincelant dardant un trait de feu, De ces monts si souvent mutilés par la foudre, De Rhodope ou d'Athos met les rochers en poudre.
Et il ajoute dans une note à propos du latin et de sa
traduction: « Pour peu qu'on soit sensible à lu belle [toésie^ on sent refïel de cette cadence snspfndue. J'ai osé passer pour la rendre sur la règle de l'héniistiche. Je crois que c'est dans ces occasions que les licences sont permises. »
Les licences sont toujours permises quand elles font lin bon effet. Celle de Delille est-elle dans ce cas-là? Je n'ai aucune raison de le nier. Mais mon professeur (II' rhétorique, comparant le français au latin, disait à propos de k dieu terminant le vers : « Ah! il est bien petit ce dieu-là! » Vous voyez combien on juge différemment ces coupes un peu extraordinaires, puisque, en fait, c'était justement où Delille avait fait le plus d'efforts pour se rapprocher de son modèle, qu'on jugeait qu'il en restait le plus loin.
Pour uioi, ce que je veux faire remarquer ici, c'est que l'effet qu'il voulait produire, et qu'il croyait semblable à celui des vers latins, y était précisément contraire. Les rejets en latin, comme je l'ai dit, ne font pas du tout à l'oreille l'effet des rejets français. Ceux-ci cou|)ent la phrase, et même la brisent, si l'on peut employer ce terme, quand il y en a plusieurs. Eu latin le vers marche avec eux dans sa plénitude et dans sa carrure ordinaire, de sorte que les intentions que l'on suppose à l'auteur, quand on les remarque, sont presque toujours autant de faussetés.
La conséquence à tirer de là, 'c'est que, quand on fait des vers, en latin comme en français, il faut appliquer les règles connues depuis longtemps et expliquées dans les prosodies, pour en obtenir une harmonie régulière. Quant aux coupes de toutes sortes dont quelques rhéteurs ont proposé l'étude aussi longue et fastidieuse qu'elle est inutile, qu'on ne s'en occupe aucunement. Toutes seront bonnes, pourvu qu'elles ne détruisent
pas rharmonie du vers: et la seule recommandation raisonnable, c'est d'y mettre de la variété.