‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 49 sur 82 · VERS MÉTRIQUES EN FRANÇAIS OU VERS BAIFCVS · texte numérisé non relu

VERS MÉTRIQUES EN FRANÇAIS OU VERS BAIFCVS

Si l'on a bien compris ce qui a été dit jusqu'à ce moment, il sera facile de discuter et de réduire à leur véritable valeur, diverses opinions exprimées par des auteurs qui leur attribuaient une grande importance, tandis qu'elles ne prouvaient en définitive que l'embarras de leur pensée ou la difficulté d'accommoder les faits sensibles avec leur admiration exagérée de l'antiquité. Je vais en donner quelques exemples sans m' astreindre à une marche rigoureuse. Il sera facile d'appliquer les mêmes jugements à toutes les opinions semblables.

C'est au seizième siècle qu'éclata, au moins en France, cette passion pour l'antiquité qui a fait donner à cette époque le nom un peu hasardé de Renaissance. Tout se trouva compris dans l'enthousiasme pour la Grèce et Rome, les œuvres des poètes et les langues qu'ils avaient parlées % la facture des vers qu'ils avaient employés, les

1. Les uns (des érudits) dit Thurot dans le discours préliminaire de Y Hermès (p. xlviij), tenaient pour la pure latinité et particulièrement pour celle de Cicéron.... Le cardinal Bembo.... a écrit une

sons qui y entraient, et jusqu'à la mesure à laquelle on les reconnaissait.

Ces sons et cette mesure étaient lettres closes pour leurs admirateurs : car ils dépendent de l'exacte prononciation des langues que personne ne possédait. Mais quel tempérament, quelle sagesse peut-on attendre de gens engoués ou qui admirent départi pris? Ce fi:' justement sur ce qu'on ne connaissait pas, qu'on s'extasia le plus, qu'on admit sans sourciller les exagéations les plus extravagantes.

Un des résultats les plus ridicules de cet engouement des œuvres et des formes antiques, ce fut certainement l'imitation matérielle des vers et des strophes grecques ou latines.

Les vers qu'on a nommés métriques, et quelquefois bai fins parce que notre vieux Baïf en avait fait beaucoup de ce genre (il croyait même, mais à tort, les avoir inventés), consistaient en des lignes absolument dénuées d'harmonie, où les auteurs croyaient retrouver la valeur relative des syllabes longues ou brèves des anciens, et les pieds qu'elles formaient par leurs arrangements divers.

Jean Mousset passe pour avoir, vers 1530, traduit V Iliade et V Odyssée en vers de celte nature. D'Aubigné, qui lui attribue cette invention, nous a conservé le premier vers du premier de ces poèmes.

Chante, dé | esse, le | cœur furi 1 eux et | l'ire d'A | chillès Pernici 1 euse qui | fui.

Il est facile de voir que Mousset avait transporté chez

histoire de Venise tout entière dans ce pa'lendu style ciccronien.... Le grand turc y est appelé roi des Thraces ; le pape y parle ati nom des dieux immortels ; l'excomm un' cation est l'interdiction de l'eau et du feu, etc. C'est un travestissement perpétuel.

nous pour apprécier la valeur de ses syllabes, les règles de la métrique latine. Les voyelles suivies de deux consonnes sont longues aussi bien que les voyelles doubles ou nasales; en sorte qu'il eût pu mettre les signes longs et brefs sur toutes ses syllabes et représenter ainsi à l'œil un hexamètre régulier. Mais comme la longueur et la brièveté des syllabes dépendent beaucoup plus chez nous de l'accent et de la position des mots dans la phrase, que des consonnes qui suivent les voyelles, on pense bien que cette estimation n'était que de fantaisie et au fond ne représentait rien du tout.

Les poètes les plus célèbres de cette époque, Jodelle, Ronsard, Baïf firent, aprèsMousset, desversmesurés de la même manière et qui n'étaient pas plus harmonieux. Pasquier, dans ses Recherches de la France en cite de luimême ou de ses amis, qui sont tous également mauvais. En voici qnelques-uns qui suffiront à faire apprécier le résultat. Ce sont des distiques qu'il a prétendu faire.

Rien ne me | plaît si | non de te | chanter et | servir et | orner;

Rien ne te | plaît, mon | bien , rien | ne te plaît ) que ma

mort.

Plus je requiers et plus je me tiens sûr d'être refusé

Et ce refus pourtant point ne me semble refus. 0 trompeurs attraits, désir ardent, prompte volonté,

Espoir, non espoir, ains misérable pipeur....

Il faut bien avouer qu'il n'y a là aucune harmonie poétique. Aussi imagina-t-on plus tard, pour donner, s'il était possible, un peu d'agrément à ces vers, d'y ajouter des rimes. Ce fut, selon Pasquier, Claude Butet qui essaya le premier d'y joindre cet ornement, « mais, ajoute-t-il, avec un assez malheureux succès. »

Le dernier qui se soit exercé dans ce genre singulier.

c'est sans doute Tuigût, qui publia en 1778, en un volume in-4°, son pocine de Didon, traduit du quatrième livre de C Enéide , avec le texte en regard. Le môme volume contenait leséglogues vm et x, traduites et imprimées de la môme façon. Voici le début de son poôme:

Déjà Di I don, la su | perbe Di | don brûle | en secret. | Son

cœur Nourrit le poison lent qui la consume et court de veine en

veine.

L'indomptable valeur, l'origine illustre, la beauté, L'air, le regard, la démarche, la voix du héros qui la charme, Sont empreints au fond de son âme en traits de feu. Ses yeux Sont en vain pressés du sommeil, le sommeil fuit sa paupière.

On s'étonne assurément en lisant cette rapsodie que des hommes d'un mérite aussi éminent que Turgot, aient pu croire qu'il y avait là pour nous une cadence de vers et une harmonie supportable. Nous pouvons heureusement connaître aujourd'hui et assigner les causes de cette erreur.

Page 1