CAUSES DE L'EBHEUR COMMUNE SUR LA FACTURE DE CES VERS
La première de toutes, c'est qu'on croyait que l'harmonie des vers latins venait des longues et des brèves, ce qui n'a jamais été vrai. Les longues et les brèves, mesuraient les vers comme chez nous le nombre des syllabes; l'harmonie, comme dans toutes les langues du monde, leur venait du rhythme, c'est-à-dire de la disposition successive des syllabes accentuées et des syllabes glissantes. Or, c'est justement ce que tous les auteurs de vers métriques ont ignoré ou laissé de côté : de sorte qu'en supposant môme l'exactitude des mesu-
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centuation, et porter en conséquence nos syllabes accentuées aux places où nous les mettons dans le latin. Exemple * :
Céladon j dans un taillis | étendu | bien à l'abri | du vent, Exprimait | dans des vers I brûlants | sa passion | pour Églé.
Ce que je dis là est si vrai que le hasard a quelquefois fait rencontrer aux auteurs de vers métriques, des lignes dont la cadence était exactement semblable à celle que nous mettons dans les vers latins imités. J'en trouve un exemple dans le poëme deTurgot, où ces deux vers de Virgile :
Postera | pliœbea | lustrabat | lampade | terras, Humentemque | Aurora | polo | dinioverat | umbram;
Sont traduits d'une manière satisfaisante par ceux-ci :
Enfin I lorsque l'aurore | a de ses feux | blanchi | l'horizon, Lorsque | du jour naissant | les clartés | ont chassé | les
ombres.
C'est par hasard , je le répète, que Turgot a fait ces deux vers. On voit facilement par l'ensemble de sa traduction qu'il ne se rendait exactement compte, ni de la cadence qu'il trouvait dans les vers latins, ni de celle qu'il mettait ou croyait mettre dans ses propres vers. Ces deux-là ne sont pas moins une preuve de l'exactitude de notre analyse, puisque par cela seul qu'ils nous représentent mieux le genre d'harmonie que nous donnons aux vers latins, on y trouve précisément les conditions que nous avons indiquées comme nécessaires.
1. Ces deux vers sont faits à l'imitation rhythmique des deux premiers vers de la première églogue; il est bon, pour bien saisir la
§ 50. STANCES EN VERS BaÏfINS.
Comme on avait imité les vers des anciens, on voulut imiter leurs strophes. Je n'ai pas besoin de dire que l'essai n'en fut pas plus heureux : et je n'aurais aucune raison d'en donner ici des exemples, si je ne devais tirer de là une preuve nouvelle de l'ignorance où étaient les auteurs des vraies conditions de l'harmonie des vers. Ce sont deux strophes saphiques que je vais citer. La première est de ce Claude Butet qui ajouta la rime aux vers métriques.
Prince des muses, joviale race, Viens de toa beau mont, subit de grâce, Montre-moi les jeux de la lyre tienne De Mitylène.
Je demande qu'on ne fasse attention ici qu'à la coupe des vers. Le françiis sans doute est détestable. Il n'est pas même toujours intelligible : mais il ne s'agit ici ni d'élégance ni de logique; et je ne considère dans ces vers que leur facture syllabique.
La seconde strophe, est de Desportes. Elle est au moins plus claire.
Si le Tout-Puissant n'établit la maison. L'homme y travaillant se peine outre raison : Nous veillons sans fruit la cité défendant, Dieu ne la gardant.
Lancelot qui rapporte cette strophe dans son Traité de poésie française, dit qu'il ne sait quelle grâce on peut
similitude du rhythme, de réciter le vers Iiyre, etc., avant Céladon, etc.; et le vers silvestrem avant exprimait, etc.
trouver en des vers pareils; et en effet ce sont de mauvais vers de onze syllabes suivis d'un vers de cinq ; beaucoup plus qu'une strophe saphique.
Ce que je veux faire particulièrement remarquer ici, c'est l'extrême différence rhythraique de ces deux imitations d'un même modèle. Les deux poètes comptent bien onze syllabes dans leurs trois premiers vers et cinq dans le dernier: mais comme Butet termine ses vers {)ar des syllabes muettes, tandis que ces syllabes sont sonores chez Desportes, celui-ci nous donne en définitive des vers de cinq pieds et demi et de deux pieds et demi, tandis qu'il y a chez l'autre des vers de cinq et de deux pieds seulement.
Butet en cela approche davantage de la strophe saphique, puisque les dernières syllabes des mots étaient toujours glissantes en latin, comme le sont en français nos syllabes muettes. Mais ce qu'il y a de curieux, c'est de voir deux poètes à peu près du même temps, qui se proposent l'imitation étroite d'une forme poétique employée par Horace, et qui ne savent pas même s'accorder sur le compte des syllabes.
Cette contradiction est tellement grossière qu'on la déclarerait volontiers impossible, si on n'avait pas l'exemple sous les yeux. Preuve nouvelle qu'il n'y a pas d'absurdité qui nous doive surprendre quand les gens parlent de ce qu'ils ne savent pas. Nous verrons plus loin, d'ailleurs, des exemples tout aussi frappants des fautes et des non-sens où les érudits tombent de temps en temps, toujours par la même raison.