LA VARIÉTÉ DES PIEDS EN GREC ET EN UVTIN
L'admiration pour l'antiquité qui distinguait le seizième siècle, se continua dans le dix-septième ; elle y fut en quelque façon plus réfléchie, plus sér;ieuse, et concourut à faire produire à nos poètes des ouvrages plus grands, plus achevés, plus beaux sans comparaison que ceux du siècle précédent. Cette admiration n'a donc pas été stérile ; et si l'on s'était borné à louer les œuvres entières ou, dans les œuvres, les parties que nous pouvons bien comprendre, comme les pensées, les figures, les ornements du style, etc., on serait presque toujours resté dans la vérité, puisqu'on n'aurait exprimé que ce que l'on sentait et entendait parfaitement.
Ce n'est pas ce que l'on fit. L'enthousiasme ne raisonne pas; il croit toujours être au-dessous de sa tâche s'il n'exagère pas les éloges, s'il ne les porte pas sur tous les points. Ce procédé de critique est d'ailleurs des plus commodes : il dispense de toute recherche et de toute appréciation raisonnée ; parce qu'il se réduit à un état invariable d'extase, à des explosions admiratives constamment répétées.
Rollin est un de ces fanatiques de l'antiquité qui a
exprimé avec le plus de naïveté dans un ouvrage important, dans son Traité des études, son admiration perpétuelle non-seulement des œuvres, mais de leurs parties, et des parties de ces parties.
On lit en effet dans cet ouvrage (t. 1, 1. II, 2) à propos de la versification : « En se renfermant même dans une seule langue, quelle infinie variété de pieds, de mesures, de cadences, de vers, ne trouve-t-on pas dans la poésie latine? (et il en faut dire autant de la grecque). »
Cette variété de pieds, de cadences, de vers existaitt-elle réellement? c'est-à-dire était-elle sensible à l'oreille? Il est très-probable que non. Dans tous les cas, nous n'en savons rien, et RoUin n'en savait pas plus que nous. Il s'extasie donc sur des conceptions toutes métaphysiques, qui n'ont d'existence que dans son esprit et se met ainsi dans la position un peu ridicule des gens qui se confondent d'admiration devant ce qui n'existe pas.
Lui-même a sévèrement, mais justement caractérisé cette folie, lorsqu'il a dit en parlant des poètes chrétiens qui invoquent au début de leurs poëmes des divinités comme Apollon ou les Muses auxquelles ils ne peuvent pas croire (i6id., ch. i, art. 4) : «Qui ne s'aperçoit, qu'il n'y a rien de plus absurde, de plus badin et de plus insipide, que d'apostropher d'un ton pathétitique des noms sans vertu et même sans réalité, et d'entasser dans des vers pompeux les figures les plus vives pour conjurer un pur néant de nous secourir? »
Sans doute, cela est très-absurde: mais est-il plus raisonnable d'admirer imperturbablement ce que l'on suppose dans les vers latins, surtout ce que nous n'y pouvons apprécier, la variété des pieds que nous ne sentons pas, la mesure des syllabes que nous renvor-
oiis constamment, la cadence qui nous est absolument luoiinue?