OPPOSITION D'HERMANN ET DES MÉTRICIEN8 GRECS
M. Dttbner a inséré dans le Supplément àïEncyclopédie moderne, un savant article sur ïr M étriqué ancienne. Il y expose les doctrines reçues en Allemagne, particulièrement celles de Godefroy Hermann, où j'avoue qu'il m'est impossible de rien comprendre. Je n'y vois clairement qu'une chose, c'est que ce mélricien célèbre, 4 prenant toujours la quantité prosodique pour la quan- * tité réelle , fait des efforts inouïs pour accommoder cette quantité avec l'accent qui la contrarie sans cesse, et invente, quand il le faut, des théories entières et
inôine des mots grecs pour arrivera cette conciliation impossible'. Je citerai ce passage vraiment curieux
« L;i Doctt'ina nietrka d'Hermann est fréquemment en désaccord avec le Manuel d'Héphestion, ainsi qu'avec les analyses môlriques des scholiastes grecs; et on se demandera peut-être comment il est possible d'avoir aujourd'hui des connaissances plus exactes et plus ( crlaincs que les anciens eux-mômes n'en avaient. La chose serait en otTet impossible s'il s'agissait de données ou de notions historiques. Mais la métrique était, pour eux comme pour nous, une œuvre d'analyse et de déchiffrement. Or, il n'est personne qui ne trouve insuffisantes et peu méthodiques les explications que les anciens donnent sur l'étymologie, sur la grammaire, sur les phénomènes de la nature qui les entourait. Pour quelle raison auraient-ils mieux approfondi la métrique, science qui demande, pour pouvoir être établie sur ses vraies bases, les mêmes perfectionnements de méthode que les sciences qui viennent d'être nommées? Ajoutez, au surplus, qu'il suffit de bien peu de temps pour qu'une forme poétique cesse d'être comprise. »
L'excellent esprit de M. Diibner ne lui permettait pas de laisser passer sans quelque remarque une chose aussi monstrueuse en érudition que l'opposition des principes d'Hermann avec ceux des métriciens grecs ; et il a cherché à l'expliquer par des raisons tirées du progrès des sciences et de la méthode. Mais il faut con-
I. Ce jugement sur lo point particulier que j'ai en vue, ne porte aucune atteinte au mérite d'Hermann considéré comme érudit et comme critique. 11 prouve seulement avec quelle facilité on se crée des chimères quand on s'abandodue à une hypothèse.
venir que son explication n'est pas propre à satisfaire les esprits sérieux.
Il n'y a d'abord aucune parité entre la métrique et les sciences qui dépendent de l'observation de la nature ou des progrès de l'esprit humain. La métrique consiste essentiellement à suivre les règles établies et reçues par les poètes. Quelle recherche y a-t-il à faire , quel progrès y a-t-il à réaliser là dedans?
2° Il n'y a rien dans ces règles à analyser ni à déchiffrer. Tel précepte peut contrarier notre intelligence: c'est toujours un précepte; il faut le suivre. Nous ne pouvons pas faire rimer deux avec monsieur, quoique le son soit le même. Pourquoi celaï dira-t-on; et le philologue en pourra chercher la cause : la métrique n'a pas à s'en occuper. Elle pose la règle et tout est dit: c'est une affaire de mémoire; et il est impossible aussi bien qu'absurde qu'au dix-huitième siècle de notre ère, un érudit prétende trouver dans les vers des anciens, des conditions particulières que les anciens eux-mêmes n'auraient pas connues.
3° Une forme poétique ou plutôt versifique n'a jamais à être comprise; elle est sentie, et voilà tout. Il est vrai que si la prononciation vient à se perdre, la forme du vers pourra n'être plus ni sentie ni comprise: mais ce n'est pas le cas pour les Grecs, dont la prononciation n'a pas changé sensiblement dans les cinq ou six siècles que leur langue est restée classique. Ce n'est pas le cas , surtout pour la métrique grecque , qui , comme toujours, s'établissait à chaque époque d'après l'usage des bons poètes contemporains. Ce que veut dire M. Dûbner, c'est qu'une forme qui plaisait autrefois, peut ne plus plaire aujourd'hui. Ce n'est pas qu'elle ne soit pas comprise ; c'est qu'on a aujourd'hui quelque chose que l'on préfère et qui fait négliger ou rejeter
la forme ancicnrio. Il n'y a rien de mystérieux là dedans ; il n'y a pas surtout d'explication à en chercher.
§ 5(i. AUTRES OPINIONS FORT CONTESTABLES.
Je conlinne de relever dans l'article cité un certain nombre de points où je ne puis ^aière voir (juc des fantaisies d'érudition g:ermanique, exposées peut-être avec trop de complaisance.
A la page 384, 1. 40, M. Diibner examine, d'après Hermann, cette question « si les mètres sont le résultat d'une analyse scientifique opérée sur les créations des poètes, ou si les anciens poètes eux-mômcs avaient déjà trouvé certains éléments de mètres qui dirigèrent leur inspiration. » — Cette question n'est embarrassante que pour ceux qui n'analysent pas complètement les opérations de leur esprit, ou qui prennent ce qu'ils ont appris pour le point de départ des inventions humaines.
En ce qui tient à la versification, comme nous en apprenons les règles avant de faire des vers, nous supposons volontiers ces abstractions antérieures à l'idée concrète du discours mesuré : mais dans la nature, les choses se passent tout autrement. C'est de l'idée concrète que nous arrivons à l'idée abstraite de forme ou de règle. Les vers ont été faits d'abord; et c'est plus tard qu'on en a cherché et déterminé la mesure.
Ici les témoignages confirment ce que la nature et la raison nous indiquent. « Ce n'est pas parle calcul, dit Cicéron dans son Orator{L\, n" 183) que les vers ont été connus; c'est par la nature et la sensation. L'art est né ensuite de l'observation de la nature. «
Quintilien est plus formel : « Personne ne doutera,
dit-il (IX, IV, n" 114) que les vers ne se soient d'abord produits sans art, par le seul sentiment rhylhmique de nos oreilles et l'observation de prolations semblables (p. 74) ; plus tard on a inventé les pieds. »
Saint Augustin dit aussi dans le passage cité précédemment (p. 74), que le vers existe par le seul sentiment de l'oreille, avant aucune considération des nombres, ante consideralionem numerorum.
Que conclure de là, sinon que le mètre ou les pieds, c'est-à-dire le calcul des valeurs syllabiques, est une invention récente relativement à la production spontanée des vers; que c'est un travail d'érudits et de grammairiens qui n'ont pu le faire que sur les ouvrages des poêles. Ceux-ci, de leur côté, ne sont arrivés à faire des vers réguliers qu'après en avoir fait d'irrcguliers.
En ce sens, on pourrait dire que ces vers primitifs et sans règles certaines, étaient ce qu'Hermann appelle ici des éléments de mètres. Mais ce n'est pas ce qu'il entend. Ses éléments de mètres sont des combinaisons de brèves et de longues, ou des pieds prosodiques tels que des ïambes, descréliques, des anapestes, que le célèbre métricien allemand déclare avoir été usités avant toute poésie positive dans les mythes éleusiniens, dans les hymnes à Jupiter, dans des marches religieuses, etc. Il note en conséquence ces pieds avec des signes longs et brefs, dont un seul porte l'acccnî. Ce sont là des hypothèses modernes nées de l'envie d'accorder la quantité prosodique avec l'accentuation. U nous suffit de rappeler que les anciens ne nous disent pas un mot de cet accord, et qu'ils ne semblent pas seulement y avoir pensé.
Il en est de même des anacruses, des catalexes et des bases (p. 396, 1. 6) qu'Hermann a été obligé d'inveii-
1(1- pour son systrme, et qu'on ne trouve pas dans les auteurs grecs avec le sens particulier qu'il leur donne.
Page 387, l. 17 el 387 on note, je vois un éloge (li> riiexauiètre huinérique qui nie semble bien oxa- ::éré. Je transcris ici le- lignes d'Ilerniann : Qui!: est ( )nm qui, si accuratius hexametri naturam consideraverit, non admirclw exiuiiam ilUvn Grœcorum solkrliam, qui in ipsis artis prituordiis , alalim illud metrum repererint in quo omnia quœ gratam varietatem, venustatcm, dignitatcm canainibus addcrcnl, conjuncta cerncrenlnrK Ilermann ajoute encore ailleurs d'autres éloges non moins eniplialiques;etqui doivent d'auliuil plus nous surprendre, qu'eu vérité riiannoniedes vers d'Homère, en tant que vers, csl pour nous à peu près nulle. N'est-il lias bizarre alors de voir un helléniste s'extasier sur cette harmonie qu'il lui est impossible de reproduire?
Mais il y a plus : riiexaniètre s'est tort pertectionné depuis Homère, je ne dis pas seulement chez les Latins, dont le syslème d'accentuation élait bien plus favorable à la cader.ce des vers; mais chez les Grecs eux-mêmes. J'ai cité (p. 95) des vers de Bion : j'en aurais pu citer de Théocrite, de iMoschus, d'Apollonius, où il est l'acile de voir que l'harmonie versitique est bien supérieure à celle des premiers temps. Les Grecs ont donc suivi là dedans la marche imposée par la nature : ils ont commencé jjar des essais très-heureux sans doute, mais qui n'étaient que des essais. Petit à petit ils ont trouvé des formes plus parfaites, plus satisfaisantes pour l'oreille, dont ils ont successivement ou formulé, ou admis d'instinct les règles principales.
1. Qui, en considérant avec aUention la nature du vcis hexatûèUe, n'admirerait cet immense talent des Grecs, qui au début de l'art, ont trouvé ce mt tre où sont réunies toutes les ([ualités qui peuvent donner aux poëmus l'agrémeut, la variété, la grâce et la majesté?
Dans tous les cas, c'est une erreur de faire de l'hexamètre parfait le premier produit du génie poétique des Grecs , comme s'il n'y avait pas eu de poètes avant Homère, et comme si depuis Homère l'hexamètre n'avait aucunement changé.
§ 57. PRÉTENDUE DIFFÉRENCE DES SYSTÈMES DE VERSIFICATION ANCIENS ET MODERNES.
Page 386, 1. 11: « Une différence fondamentale enlre l'ancien système de versification et le système moderne consiste dans l'importance de l'accent tonique, souveraine chez nous, secondaire chez les anciens. Dans leurs vers, l'accent tonique ne coïncide que quelquefois avec le temps fort des pieds ou avec Victus métrique, tandis que nos langues accentuées, et peu ou point prosodiques, exigent une coïncidence à peu près générale. » — Tout cela, selon moi, est erroné. L'accent tonique régnait chez les anciens comme chez nous, et comme chez nous s'accordait avec la quantité réelle. Il ne s'accordait pas avec la quantité prosodique, exactement comme chez nous il ne s'accorde pas avec ces pieds disyllabes qui nous servent à mesurer nos vers (p. 67, 80). Qu'est-ce que cela fait, puisque ces pieds, comme ceux des Grecs et des Latins, n'indiquent que la scansion et non la prononciation de la phrase?
Hermann tire de là une conséquence bien singulière ; « En étudiant avec soin, dit-il, dans les poètes grecs et latins des beaux siècles, ce phénomène de désaccord entre l'accent tonique des mots et les accents métriques du vers, ony reconnaît un élément d'harmonie savante et délicate , dont l'expression est difficile , sinon impossible pour notre organe , mais qui n'en
ixislait pas moins. » — Qui n'en existait pas moins, c'est jiisteint'nt la question. Voyez où l'on arrive avec ces (ItH'isions préconçues sur un phénomène qui doit avant tout être senti. On en vient à supposer une nature iiuiiiaine autre que celle que nous avons sous les yeux, et qui serait allée en se dégradant sans cesse des anciens à nous. Du reste, il n'est pas vrai que cette expression soit impossible ni môme difficile pour notre organe. Rien n'est plus aisé pour un musicien que de prononcer en mesure les longues et les brèves en apl)uyan( sur les seules voyelles accentuées. Rien n'est aussi plus plat et plus maussade que le résultat de cette prononciation qu'on veut nous faire admirer (p. 47).
Quant à cette harmonie prétendue savante et délicate, elle est au fond, comme tant d'autres objets de l'admiration des érudits, une preuve de l'enfance de l'art, et de ses bégaiements. C'est quand un art ne possède encore aucune ressource, qu'on s'attache à des minuties, qu'on multiplie les mots sans faire naître une seule idée sérieuse. Or nous savons ce qu'était à cet égard la poétique des anciens. On le supprime avec raison dans nos livres de classe : mais puisque le sujet nous y ramène, il convient d'en rappelerici quelques détails*. Les bons esprits jugeront toutde suite de l'estime qu'il en faut faire.
Les Grecs avaient reconiui que certains hexamètres d'Homère commençaient irrégulièiement par une brève au lieu d'une longue; ils appelaient ces vers acéphales, c'est-à-dire sans tcte ou défectifs par la tête. D'autres avaient la brève au lieu de la longue au commencement du dernier pied, c'est-à-dire qu'ils finissaient par un ïambe au heu d'un spondée. On les ap-
1. PlyjtaLTch., Fragmenta duo, etc., t. X, p. SOQdel'édit. de Reiske. Voyez aussi les grammairiens.
pelail téliambes (ïambe final), ou miurus c'est-à-dire à courte queue. Enfin la brève au lieu de la longue se trouvait quelquefois dans l'intérieur du vers. Oh! alors le vers était lagarus ou mêsoclaste. « Quelles distinctions savantes et délicates ! » vont s'écrier ceux qui ne tiennent qu'aux naots. — Non, répondrai-je, ces distinctions sont les subtilités de gens qui n'ont rien de solide à nous dire. Acéphales, mésoclastes ou téliambes, ce sont des vers faux; que nous importe où tombe la faute?
Les métriciens grecs distinguaient aussi les vers parfaits, où l'on trouvait à la fois toutes les espèces de de mots, cenime le 59'' du livre XXII de Ylliade, qui contient préposition, conjoncfion, pronom, article, nom, adjectif, adverbe, participe et verbe; les vers logoïdes ou politiques où il n'y avait ni figure ni altération de mots, comme le 680* du livre XI, qui signifie c et cent cinquante cavales brunes » ; les vers où il y avait crame c'est-à-dire mélange, quand l'on disait à la fois du bien et du mal de quelqu'un, comme le 807* du livre V de VlliaclCy où Homère vantant le courage de Tydée, ajoute qu'il était de petite taille. « Théorie savante et délicate! » penseront quelques érudifs. — Non assurément, ce sont tout simplement de subtiles niaiseries qui n'ont et ne peuvent avoir aucune utilité, et qui ne prouvent que l'absence de toute doctrine sérieuse chez ceux qui s'y arrêtaient.
Mais où les métriciens s'étaient surpassés, c'était dans la distinction des vers monDschèmes ou pentaschèmes ou décaschèmes *. Le vers hexamètre ayant ses cinq premiers pieds dactyles ou spondées, s'il y avait cinq dactyles, ou cinq spondées, le vers ne pouvait prendre qu'une figure, il était donc monoschème. S'il
1. Plutarque , livre cité. Priscien dans ses Partitiones duodecim versuum, etc.
\ avait quatre dactyles et un spondée on quatre spondées et un dactyle, comme le pied seul de son espèce pouvait occuper cinq places dilf«hentes, le vers pouvait prendre cin«| li^^n'es, il était alors pentaschème. S'il y avait enlin trois dactyles et deux, spondées, ou trois s|)ondées et deux dactyles, comme ces pieds pouvaient se permuter entre eux de dix laçons, le vers était déraschcnic.
Admirez, si vous le voulez, cette division savante et délicate. Vous pourrez même la transi)orter chez nous. Les hémistiches de notre vers alexandrin peuvent en effet se composer régulièrement de deux anapestes, ou d'un ïa?nbe et d'un péon (p. 80). Si le vers est tout entier formé d'anapestes, il eslmonoschème. S'il y a dans chaque hémistiche un ïambe et un péon, ces deux pieds se combineront entre eux de quatre manières; le vers sera télraschème. Si eniin un hémistiche est formé d'anapestes, l'autre de péon et d'ïambe, il y aura encore quatre combin lisons possibles, et le vers sera de nouveau létraschème. On étendrait facilement ce calcul aux cas assez rares où les hémistiches se composeraient d'un monosyllabe et d'un pentasyllabe: et quand nous aurons compté tous ces arrangements, quel en serale profit? Aurons-nous des vers meilleurs?
Pour revenir à ïharmonie savante et délicate d'Hermann, c'est, comme les distinctions que je viens du rappeler, une subtilité prétentieuse , et qui est entièrement de sa fabrique : car les anciens ne parlent nulle part de cette opposition entre l'accent et la quantité : ou, s'ils la remarquent, c'est pour nous avertir que l'accent domine la prononciation, et que la quantité prosodique disparaît ([). 62 à 54). Hermann u donc tout imaginé Ik dedans.
Nous savons 'Tailleurs que, dans le langage comme
dans les airs les plus populaires, cette contradiction entre l'accent et la quantité réelle des syllabes ne peut que rendre boiteuse la cadence du discours. C'est une expérience qu'il est facile de faire et de répéter sans cesse. Beau résultat d'une harmonie savante et délicate, de faire disparaître du langage tout ce qui peut le rendre agréable à l'oreille.
§ 58. SINGULIERES IDÉES SUR LES VERS DES COMIQUES LATINS ET LES SCAZONS.
P. 391,1. 31. Après un exposé très-rapide et fort contestable des vers ïambiques libres chez les Romains, nous lisons : « Horace était scandalisé de ces licences; d'autres ne faisaient pas difficulté d'avouer que les vers de Plante leur semblaient être de la prose. Mais Richard Bentley nous a révélé le secret de cette versification, et les travaux d'Hermann et de Ritschl ont mis en complète lumière les principes et la mâle harmonie de ce genre de vers. » — Hermann et Bentley qui nous expliquent du dix-septième au dix-neuvième siècle comment les contemporains d'Horace se sont trompés, quand ils ont jugé que les vers de Plaute n'avaient pas une cadence versifique bien sensible! On croit rêver quand on lit de telles choses. Nous trouvons aujourd'hui, par exemple, que certains vers de l'école romantique ne nous apportent pas la cadence agréable que nous recevons des vers bien faits. Imaginez que dans deux mille ans il vienne un Allemand qui révèle à ses contemporains lé secret de cette versification, qui mette en complète lumière les principes et la mâle harmonie de ce genre de vers, et leur prouve ainsi que nous avons eu tort de les trouver boiteux. C'est précisément ce qu'a
entrepris M. Wilheni Tcnint dans sa Prosodie de l'école moderne (in-12, 1843). Il prétend avoir prouvé (p. 28 et 80) que le vers alexandrin reste tonjoiirs liarn)onieux à quelque place que tombe la césure. Bentley et Hermann peuvent avoir montré plus d'érudition, ils n'ont certainement pas mieux raisonné que celui qui veut nous démontrer l'harmonie de vers mal bâtis, en dépit de la sensation qu'ils nous apportent.
P. 391,1.49, et 392,1. 27. Nous lisons sur les vers ïambiques et les scazons des Grecs, ces lignes curieuses : « Dans la Grèce elle-même, l'harmonie du vers ïambique allait en s'appauvri>sant de plus en plus, pour arriver vers le sixième siècle au rhythme qu'on appelle ïambe politique ou vulgaire.... D'Hipponax à Callimaque plusieurs poëtes ont employé h; mètre scazon ou choliambique toujours avec une intention sarcasiique plus ou moins prononcée. Mais l'effet qui semble naturel à un pareil rhythme, s'est peu à peu affaibli au point que Babrius le choisit pour ses charmantes fables.... » — Je .serais bien reconnaissant à qui me ferait comprendre comment un rhythme peut s'affaiblir, comment l'harmonie d'un vers peut s'appauvrir, les conditions métriques restant les mêmes ; et si ces conditions changent, comment les contemporains qui doivent sentir cet appauvrissement de l'iiarmonie, ne reviennent pas aux règles qui la garantissaient.
« Le vers scazon, nous dit-on, arriva vers le sixième siècle au rhythme qu'on appelle ïambe politique ou vulgaire. » — Qu'est-ce que cela prouve , sinon que la quantité prosodique n'étant rien de réel, on la laissait d'autant plus volonliers de côté, que les auditeurs ne s'en apercevaient pas ?
« Les anciens poëtes avaient employé ce mètre pour des satires ; il avait donc un caractère spécialement
182 l'ha.rmonie du langage
propre à la raillerie, aux sarcasmes. » — C'est là une pure pétition de principes. Presque toutes les satires latines sont en hexamètres ; les nôtres sont pour la plupart en alexandrins. En conclurons-nous que ces deux sortes de vers possèdent au plus haut degré le rhythme favorable à ce genre d'ouvrage?
« L'effet qui semble naturel au vers scazon, s'était bien affaibli, puisque Babrius l'a choisi pour ses fa blés.» — Le vers scazon avait-il donc un caractère phonique qui lui fût propre? Nous voilà retombés dans les raisonnements de RoUin sur la cadence inconcevable des vers alcaïques, saphiques, phaléciens (p. 163). Gomme je n'ai vu chez lui qu'une illusion à l'occasion du nom de ces vers, je ne puis guère voir autre chose ici, qu'une pure imagination de l'auteur, à propos du vers choliambique.
Je suis d'autant plus porté à croire que je ne me trompe pas, que les preuves apportées par M. Dilbner à l'appui de son opinion, me semblent bien chancelantes. Babrius a dit dans son premier proême, Trixpwv îatxêojvGxÀYipà xwXa ôr,Xi^vaç, a ayant efféminé (adouci) les membres rigoureux des ïambes amers. » Or d'une part cela s'entend bien mieux du caractère satirique qu'on donnait ordinairement aux pièces ïambiques que de la facture même du vers qui n'avait rien de particulièrement mordant. D'un autre côté où M. Dilbner lit 8r,Xuva<;, l'édilion pHnceps donne 'à-rildasai. Je ne défends pas cette leçon à laquelle je ne trouve pas de sens : je dis seulement qu'il est bien scabreux de fonder une décision philologique sur un mot qu'on ne lit que par conjecture.
Babrius a dit encore dans un second proême : twv tâjjLowv Toùç ôoovTas où ô-/]Yoj, «je n'aiguise pas les dents des ïambes ; » xà ôs xévTpa Trprjuvaç , « ayant adouci leurs
poiiiles. » Tout cela s'entend beaucoup mieux assurément du genre même de ses fables <iiii n'avait rien de blessant pour personne, (jue du caprice qui lui aurait fait terminer ses vers par un spondée au lieu d'un 1 inibe. N'y a-t-il pas alors bien de la témérité à con- (iure du caractère de la pièce entière celui du mètre (|ue le poète a cboisi?