‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 57 sur 82 · DES CHANGEMENTS DE MÈTRES CHEZ LES ANCIENS · texte numérisé non relu

DES CHANGEMENTS DE MÈTRES CHEZ LES ANCIENS

P. 393, 1. 24 : « Les poètes latins, Plante surtout, introduisirent une licence complètement inconnue à leurs modèles giecs, mais qui peut être regardée comme un progrès. Dans la môme scène, ils passent souvent du vers trocliaique au vers ïambique et vice versa, à mesure que l'action ou les sentiments des personnages changent de vivacité ou d'énergie. Ce lait, qu'il était intéressant, mais diftlcile de constater avec certitude, est aujourd'hui parfaitement acquis à la science? » — Comment l'est-il ? Si c'est par des témoignages positifs des anciens, je n'ai rien à dire. Si ce n'est que par les conjectures de quelques érudits modernes, je déclare que cela n'a pour moi aucune valeur. Il me paraît tout simplement absurde que des gens qui ne savent pas prononcer le lalin, veuillent nous apprendre à quelle impulsion obéissaient Plante ou Térence dans leurs changements de mètres, lorsque ni eux ni leurs contemporains, ni leurs successeurs immédiats n'en ont rien su et ne nous en ont rien dit. S'ils passaient ainsi d'un système à l'autre, c'est que ce changement n'avait rien de blessant pour les auditeurs ou que même ceux-ci ne s'en apercevaient pas. C'est toujours la plainte d'Horace sur le dédain que faisaient les comiques de la

quantité prosodique, et la preuve que cette quantité n'avait aucune influence directe sur la cadence des vers.

P. 395, 1. 1 et s. M. Diïbner remarque la grande variété des strophes de Pindare et des chœurs des tragiques. « Il n'y en a pas deux, dit-il, qui aient le même mètre ; et de même dans les trente-trois drames avec chœurs qui nous restent, il n'y a pas deux chœurs qui soient composés en rhythmes parfaitement identiques. Nouvelle preuve que le génie des Grecs était fait pour la poésie, et qu'il s'y meut comme dans son élément avec une liberté entière. « — Cette conséquence est dure à digérer. Je crois qu'on tirerait bien plus logiquement la conclusion contraire, savoir que ces vers n'ayant guère plus d'Jiarmonie que la prose, comme le dit Cicéron {Orat., LV, n° 183), il fallait que les Grecs eussent le sentiment poétique ou plutôt rhythmique bien peu développé, pour se contenter d'une harmonie si médiocre au milieu de pièces en vers^. Ce n'est [)as un reproche que j'entends leur faire ici; mais en détinitive, ils créaient la métrique et la rhythmique, et ceux qui créent une science ne la possèdent évidemment pas dans sa perfection ; ils n'en ont que les rudiments, et l'on ne peut pas de cet état rudimentaire conclure pour eux une supériorité indéfinie sur tous ceux qui, cuhiveront après eux le même champ.

Sans nous arrêter plus longtemps sur cet exposé des principes d'Hermann, n'est-il pas évidoit que la métrique qu'il a ainsi composée de toutes pièces en quelque sorte, n'est pas la métrique ancienne : c'est j'échalaudrige compliqué de toutes les idées qui lui ont

1. Cela est si vrai que quelques-uns ont douté que ce fussent vraiment des vers. Voyez dans nos Thèses supplémentaires , n'], l'opinion de M. Vincent à ce sujet.

passé par la tôte à propos des vers anciens. Le succès ([n'obtiennent toujours parmi les érudits les ouvrages 'lidiciles à comprendre, n'a pas manqué aux siens ; et ( est ainsi qu'on en est venu à étudier, surtout en Allemagne, ces obscurités savantes que repousse l'esprit liançais, qui dans tous les cas ne nous donnent auiiine idée nette, et ne nous mettent dans la tôte que des balivernes prétentieuses.

J'avoue qu'en lisant ces liypothèses, je me suis souvent rappelé cette boutade de Génin dans la préface de ses Variations du langage français (p. xv), à propos de l'ouvrage de Fallot où il trouvait beaucoup d'erreurs : « Fallot b'est égaré sur les pas d'Orell. Aussi pourquoi, voulant approfondir les origines et les anciennes babitudes du français, s'aller mettre à la suite d'un Allemand ? Qui ne sait que les Allemands ont des systèmes sur tout?»

Repoussons, pour nous, ces systèmes. Si nous voulons nous faire une idée juste de ce que pensaient les anciens, c'est chez eux et non dans les amplifications des érudits modernes quil faut chercher nos renseignements : et si nous n'écoutons qu'eux, comme nous ne voyons nulle part que la quantité prosodique proprement dite influe directement sur l'harmonie du langage , nous ne nous tourmenterons pas l'esprit à tenter une conciliation inutile autant qu'impossible entre elle et l'accentuation.

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